Au carrefour des routes maritimes mondiales, l’Indo-Pacifique concentre rivalités, risques et opportunités. Grâce à ses territoires ultramarins, la France s’y affirme comme puissance de sécurité, de droit et d’équilibres.
L’Indo-Pacifique est aujourd’hui considéré comme un espace géographique stratégique de premier plan. Il s’étend sur trois océans – l’océan Indien, l’océan Pacifique et l’océan Austral – et englobe, selon les points de vue, deux à trois continents (l’Asie, l’Océanie, et parfois l’Afrique). Cet ensemble est d’une telle vastitude que certains observateurs en contestent la cohérence doctrinale. Il n’en demeure pas moins qu’environ 60 % de la population mondiale vit dans la zone indo-pacifique, où deux poids lourds démographiques et économiques se distinguent : la Chine et l’Inde. Par ailleurs, un tiers du commerce maritime mondial transite par ses routes océaniques. Ces dernières constituent de véritables artères de la mondialisation : elles acheminent d’une part les ressources énergétiques vers les économies les plus dynamiques de la région (Chine, Inde, Japon, pays d’Asie du Sud-Est) et permettent d’autre part à ces nations d’exporter leurs biens manufacturés vers les grands pôles de consommation, notamment en Europe. Une perturbation majeure de ces voies stratégiques aurait donc des conséquences potentiellement désastreuses pour l’économie mondiale.
La stabilité de cet espace n’est toutefois pas garantie, loin s’en faut. Les facteurs de déstabilisation y sont multiples. Par exemple, la disparition du califat territorial de Daech en Syrie a entraîné une recomposition des réseaux terroristes, non seulement au Moyen-Orient mais aussi jusqu’en Asie du Sud et du Sud-Est. Parallèlement, le multilatéralisme se trouve remis en cause de façon quasi permanente par certains États de la région – en particulier en Asie du Sud-Est – faisant craindre de graves déséquilibres géopolitiques à moyen terme. La Mer de Chine méridionale illustre bien ces tensions persistantes : la marine française y patrouille régulièrement entre les îlots disputés afin de réaffirmer le principe de liberté de navigation conformément au droit international de la mer, dans une zone qui est devenue l’un des principaux foyers de rivalités régionales.
En tant qu’État riverain de l’Indo-Pacifique, la France y occupe pour sa part une position privilégiée grâce à ses territoires ultramarins. Sa présence s’étend de l’océan Indien (avec Mayotte, La Réunion, les îles Éparses et les Terres australes et antarctiques françaises) jusqu’au cœur du Pacifique (Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna, Polynésie française, sans oublier l’atoll de Clipperton). Ces possessions confèrent à la France des intérêts majeurs dans la zone : environ 1,5 million de citoyens français vivent dans ces collectivités d’outre-mer, auxquels s’ajoutent près de 200 000 expatriés français établis dans les pays indo-pacifiques. De plus, la France y dispose d’une zone économique exclusive (ZEE) immense, couvrant quelque 9 millions de km² d’océans. Ces données expliquent aisément pourquoi Paris porte une attention croissante à cette région du globe.
Consciente de ces enjeux, la France a formulé en 2018, pour la première fois en ces termes, une véritable stratégie dédiée à l’« axe Indo-Pacifique ». D’après le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, cette stratégie s’articule autour de quatre grandes priorités. Premièrement, la résolution des différends par le dialogue et la diplomatie. Deuxièmement, le renforcement de la sûreté et de la sécurité dans l’ensemble de la zone. Troisièmement, l’appui à l’autonomie stratégique des États de la région, afin qu’ils puissent mieux assurer eux-mêmes leur sécurité et leur développement. Enfin, la France fait de la lutte contre le changement climatique un axe essentiel de son action indo-pacifique, consciencieuse des risques environnementaux qui menacent directement de nombreuses nations insulaires de la région.
Par cette orientation, Paris affiche la volonté de conserver sa capacité à porter une voix « universelle » sur la scène internationale – c’est-à-dire à défendre des principes et un ordre du jour valables pour l’ensemble de la communauté mondiale. Toutefois, préserver une telle prérogative suppose en retour de ne pas négliger ses propres territoires éloignés. La France sait en effet que son influence globale demeure conditionnée à la prospérité et à la stabilité de ses outremers indo-pacifiques.
Il convient de noter à cet égard que l’opinion publique française n’échappe pas à la « loi de la proximité » (parfois appelée « mort kilométrique ») bien connue des journalistes : plus un événement se déroule loin de l’Hexagone, moins il a de chances de susciter l’attention. Malgré sa présence aux quatre coins du monde, la France n’est pas exemptée de ce tropisme et se voit parfois critiquée pour la gestion de ses territoires ultramarins et le degré d’intérêt qu’elle leur porte. Autrement dit, le grand écart géographique entre la métropole et ces confettis d’empire pose un défi en termes de cohésion nationale et d’investissement politique.
Le dilemme stratégique pour Paris est donc le suivant : comment continuer à exercer cette parole universelle si précieuse, tout en prenant les initiatives nécessaires pour la légitimer concrètement ? En d’autres termes, la France doit prouver par ses actes – y compris vis-à-vis de ses propres territoires éloignés – qu’elle mérite son statut de puissance d’envergure mondiale. La cohérence de son action internationale et le regain d’attention envers ses collectivités d’outre-mer seront deux facteurs déterminants à cet égard. C’est à ce prix que la France parviendra à consolider son idéal d’influence universelle, dans l’intérêt bien compris de la région indo-pacifique elle-même.
De fait, l’Indo-Pacifique s’impose de plus en plus comme un carrefour géostratégique majeur du XXIᵉ siècle, à la fois espace vital pour les échanges planétaires et zone d’instabilité chronique. Cette région de transit indispensable demeure confrontée à de multiples préoccupations sécuritaires. En réponse, la France et d’autres États – dont plusieurs partenaires stratégiques de Paris – agissent pour contrer toute une gamme de menaces : terrorisme, piraterie maritime, trafics de drogue et autres activités criminelles transnationales. Ces actions sont menées tant depuis les territoires que chaque nation possède dans la zone que via des bases militaires positionnées en des points névralgiques (la base française de Djibouti, les implantations américaines à Guam ou aux Émirats arabes unis, etc.).
Dans ce cadre, la France multiplie les initiatives en faveur de la stabilité régionale. Elle s’attache fermement à préserver le multilatéralisme et l’effectivité du droit international dans l’Indo-Pacifique, participant activement à de nombreuses instances de dialogue et de coopération locales. Sur le plan militaire, l’organisation géographique de la présence française révèle la diversification de son approche stratégique. Paris s’appuie à la fois sur ses territoires d’outre-mer et sur des bases mises à disposition par des pays partenaires pour couvrir l’ensemble de la zone. Il en résulte un dispositif cohérent : la France maintient des commandements permanents de ses forces armées aussi bien dans le sud de l’océan Indien (les FAZSOI, Forces armées de la zone sud de l’océan Indien) que dans le Pacifique Sud (les FANC en Nouvelle-Calédonie et les FAPF en Polynésie française). Ces éléments lui permettent d’intervenir aussi bien dans la zone maritime « ALINDIEN » (dans l’océan Indien) que dans la zone « ALPACI » (dans le Pacifique). Autrement dit, Paris dispose d’un maillage opérationnel complet couvrant l’arc indo-pacifique.
Dans ces conditions, il va de soi que la France a un intérêt stratégique primordial à la bonne santé de ses territoires ultramarins. Assurer leur développement et leur stabilité revient à renforcer ses propres positions dans la région. Au-delà d’une implication accrue de l’État pour soutenir le rayonnement de ces territoires – lesquels pourraient devenir, comme l’a suggéré l’ambassadeur Christian Lechervy, de véritables « pivots » ou « centres d’excellence » régionaux –, Paris a tout intérêt à encourager une intégration plus poussée de ses outremers dans leur environnement géographique proche. En tissant des liens économiques et politiques plus étroits entre, par exemple, la Polynésie française et ses voisins du Pacifique, la France consoliderait à la fois le développement local et son influence sur la scène indo-pacifique.
Reste à savoir comment la France peut manœuvrer à l’avenir dans cet espace aussi vaste qu’hétérogène, où interagissent une multiplicité d’acteurs aux ambitions grandissantes. Quels sont les enjeux spécifiques qui caractérisent aujourd’hui l’Indo-Pacifique, et comment Paris s’y positionne-t-elle ? Pour éclairer cette question, il faut d’abord s’attarder sur la définition même de la région et sur le vocabulaire employé pour la décrire. En effet, les termes choisis pour désigner un espace géopolitique ne sont jamais neutres : ils traduisent des visions stratégiques sous-jacentes. L’évolution du concept d’« Asie-Pacifique » vers celui d’« Indo-Pacifique » est à cet égard particulièrement révélatrice.
De l’« Asie-Pacifique » à l’« Indo-Pacifique », le poids des mots
Le terme « Indo-Pacifique » s’est imposé rapidement dans le discours diplomatique, militaire, académique et médiatique de ces dernières années. Certains y voient un simple effet de mode sémantique, mais il apparaît surtout comme l’héritier d’une notion plus ancienne, celle d’« Asie-Pacifique ». Pour comprendre cette évolution, un retour sur la genèse de la notion d’Asie-Pacifique s’impose, avant d’examiner comment et pourquoi le vocabulaire a glissé vers Indo-Pacifique.
Au cours du XXᵉ siècle, le monde diplomatique a vu émerger de nouveaux découpages régionaux et, avec eux, des terminologies inédites. L’une d’elles – la notion d’Asie-Pacifique – fait son apparition pour désigner un vaste ensemble englobant le continent asiatique et l’océan Pacifique qui le baigne à l’est. Ce terme est en partie le fruit de classifications géographiques élaborées entre la fin du XIXᵉ siècle et les années d’après-guerre : l’Asie a été subdivisée en sous-régions (Asie du Sud, Asie de l’Est, Asie du Sud-Est, Extrême-Orient…), et l’expression abrégée « Asie-Pacifique » a émergé pour désigner spécifiquement l’Asie du Sud-Est et l’Asie du Nord-Est réunies dans un même ensemble.
Comme le note le chercheur Guy Faure, le renouveau terminologique de l’après Seconde Guerre mondiale dans cette partie du monde doit beaucoup à l’influence des États-Unis. La présence politique, économique et militaire américaine en Asie orientale a largement contribué à imposer ses propres conceptions régionales, dont l’appellation « Asie-Pacifique ». La France, pour sa part, n’était pas en reste de visions labellisées selon ses perspectives coloniales : elle parlait volontiers d’« Extrême-Orient » pour désigner ses possessions et sphères d’intérêt en Asie orientale.
À l’origine, la notion d’Asie-Pacifique visait donc plutôt un ensemble restreint – Chine, Corée, Japon et péninsule indochinoise. Rapidement cependant, son usage s’est étendu et le concept n’a pas échappé à une certaine ambiguïté. Dès les années 1960, l’expression est popularisée par des auteurs japonais. Selon l’historien François Joyaux, elle était même accueillie favorablement par le Japon, car elle évoquait pour certains la « sphère de coprospérité de la Grande Asie orientale » – un concept géopolitique formulé pendant la Seconde Guerre mondiale. Autrement dit, le terme « Asie-Pacifique » permettait aux dirigeants et penseurs japonais de projeter l’idée d’une grande région intégrée sous leadership asiatique, tout en restant plus acceptable qu’un discours trop explicitement impérial.
Dans un premier temps, rappelle Guy Faure, l’étiquette Asie-Pacifique ne regroupait « sous un même toit que les pays non communistes de la région ». Ce n’est qu’une vingtaine d’années plus tard que la notion s’est progressivement étendue à l’ensemble des États riverains, à la faveur de l’évolution des contextes politique et économique. Au sortir du conflit vietnamien, les Américains ont en effet redéfini leur approche diplomatique en Asie orientale. En 1973, le président Gerald Ford énonce ce qu’on appellera la « nouvelle doctrine du Pacifique » : Washington propose alors de rassembler « les pays riverains du Pacifique » dans une même vision stratégique. Ce repositionnement élargit de facto le périmètre géographique initial, et de cette doctrine émerge bientôt le terme de « Pacific Rim » (l’« anneau pacifique »). On assiste ainsi à la promotion du bassin du Pacifique comme nouveau moteur de l’économie mondiale – promotion qui, dans les faits, met surtout en avant le duopole américano-japonais de l’époque et relègue au second plan bon nombre d’États riverains. Cette conception américano-centrée de l’Asie-Pacifique va se diffuser et se populariser dans les décennies suivantes, entérinant l’idée que l’avenir économique du monde se joue largement autour de l’océan Pacifique.
Pour autant, la cohérence même de l’ensemble Asie-Pacifique a suscité des débats, souvent liés à la question de qui en fait partie. En 1989, par exemple, le Premier ministre australien Bob Hawke propose la création d’un forum de coopération économique Asie-Pacifique, l’APEC (Asia-Pacific Economic Cooperation). Immédiatement, ce projet soulève des difficultés quant à la liste des participants : le Japon et les États-Unis doivent-ils y côtoyer le Mexique ou le Chili au seul motif qu’ils bordent le Pacifique ? Certains en Asie s’en alarment. Le Premier ministre malaisien Mahathir Mohamad, par exemple, rétorque avec son propre projet concurrent – le East Asia Economic Caucus (EAEC) – qui vise à réserver le cadre de coopération aux seuls pays asiatiques, excluant notamment les puissances occidentales du Pacifique. Ces débats traduisent une opposition de vues sur l’appartenance ou non de tel ou tel État à l’ensemble asiatique, et donc à l’Asie-Pacifique ainsi conçue.
Plus tard, en 1996, la création du sommet Asie-Europe (ASEM, Asia-Europe Meeting) reproduira les mêmes tiraillements sur les contours de la région. Dans ce cas, la logique économique prévalut également sur les considérations géostratégiques, avec des choix d’exclusion notables : l’Asie du Sud, par exemple, fut laissée de côté en raison des tensions entre l’Inde et le Pakistan, et des pays pourtant riverains du Pacifique comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande furent initialement écartés du processus.
En définitive, le terme « Asie-Pacifique » est resté équivoque. Selon le contexte, il peut désigner deux périmètres très différents : d’une part la seule façade orientale de l’Asie (c’est-à-dire essentiellement l’Asie de l’Est et du Sud-Est bordant le Pacifique), d’autre part une zone beaucoup plus large intégrant explicitement l’Asie du Sud (Inde, etc.) ainsi que l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Cette ambiguïté a poussé stratèges et décideurs à chercher un concept plus englobant et cohérent pour définir l’aire qui s’étend de l’océan Indien au Pacifique.
La notion d’« Indo-Pacifique » apparaît de prime abord plus cohérente et inclusive. Plutôt que d’associer un continent à un océan, elle réunit deux océans en un seul concept géostratégique, formant un continuum maritime qui s’étire de la côte est-africaine jusqu’aux rivages occidentaux du continent américain. Un tel cadrage – en dépit de l’immensité de l’espace considéré – ne laisse aucun doute sur les pays riverains concernés. Il met en lumière l’importance des routes maritimes et des connexions océaniques dans les stratégies des États de la zone, qu’ils soient d’Asie, d’Océanie ou même d’Afrique orientale. En somme, l’Indo-Pacifique adopte comme principe structurant la continuité géopolitique entre l’océan Indien et l’océan Pacifique, reflétant l’entrelacement croissant des enjeux sécuritaires et économiques sur ces deux théâtres autrefois distincts.
Si le terme Indo-Pacifique est relativement récent, son ascension dans le vocabulaire international a été fulgurante. Sa première apparition notable remonte à avril 2009, sous la plume du général français Daniel Schaeffer. Celui-ci emploie l’expression dans un article de la revue Défense (IHEDN) intitulé « Le théâtre maritime indo-pacifique dans la stratégie navale globale de la Chine ». Le général Schaeffer y analyse la stratégie chinoise en matière navale et souligne l’interdépendance croissante, pour Pékin, entre l’océan Indien et le Pacifique. Dans les années qui suivent, la terminologie est progressivement reprise et diffusée par de nombreux experts anglo-saxons. À partir de 2011-2012, on voit fleurir des analyses stratégiques adoptant ce nouveau cadre conceptuel. Par exemple, l’analyste américain Michael Auslin publie en 2011 un article remarqué intitulé « Tipping Point in the Indo-Pacific », et le penseur indien C. Raja Mohan fait de même l’année suivante avec son ouvrage Samudra Manthan: Sino-Indian Rivalry in the Indo-Pacific. En 2012, l’Australien Rory Medcalf plaide à son tour pour l’usage du terme lors d’une conférence à Canberra, avant de le populariser via des articles dans la presse spécialisée (The Diplomat, The American Interest). En l’espace de quelques années, l’Indo-Pacifique s’impose ainsi comme un concept de référence dans de nombreuses études géopolitiques, de l’Asie à l’Occident.
Les stratèges et chercheurs indiens se sont eux aussi emparés du concept au milieu des années 2010, contribuant à lui donner une assise intellectuelle solide. En 2014, plusieurs ouvrages collectifs en Inde explorent les dimensions politiques et stratégiques de l’Indo-Pacifique. Leurs conclusions sont débattues et relayées dans des revues spécialisées, notamment par l’Institute for Defence Studies and Analyses (IDSA) de New Delhi, qui consacre en 2016 un numéro entier aux impératifs géostratégiques de la région Indo-Pacifique et aux réponses régionales émergentes. L’effervescence académique autour de ce concept témoigne de la prise de conscience générale quant à l’importance de ce nouvel espace.
Signe révélateur, l’essor du terme Indo-Pacifique ne se cantonne pas aux cercles académiques : il est également entériné par un nombre croissant de gouvernements dans leurs documents officiels tout au long des années 2010. En France, comme on l’a vu, le vocabulaire officiel a basculé en 2018 de « Asie-Pacifique » vers « Indo-Pacifique ». Cette année-là, le ministère des Armées publie un document intitulé La France et la sécurité en Indo-Pacifique, tandis que le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères édite un Livre blanc Stratégie Asie-Océanie 2030 dont le sous-titre évoque « un espace asiatique indopacifique inclusif ». Jusque-là, les stratèges français parlaient plutôt d’Asie-Pacifique ; ce changement terminologique marque donc une inflexion symbolique, sinon doctrinale, dans la vision hexagonale de la région.
D’autres gouvernements avaient toutefois adopté cette dénomination dès le milieu des années 2010, parfois plus tôt que Paris. L’Australie, pionnière en la matière, mentionne par exemple l’Indo-Pacifique dans son Livre blanc de la défense de 2013, évoquant l’émergence d’un « nouvel arc stratégique indopacifique ». Canberra confirme cette orientation dans son Livre blanc suivant, en 2016, qui fait de la région Indo-Pacifique sa priorité et projette qu’à l’horizon 2035, la moitié des sous-marins et des avions de combat les plus avancés du monde s’y trouveront, appuyés sur des réseaux de renseignement sophistiqués. Le Sri Lanka a également entériné cette évolution en 2016 : sous l’égide de son ministère de la Défense, le forum annuel Galle Dialogue consacré à la sécurité maritime a adopté la notion d’Indo-Pacifique dans ses discussions stratégiques. Le Japon, de son côté, a dévoilé fin 2016 sa Vientiane Vision, un document-cadre pour la coopération de défense avec l’ASEAN, qui formalise l’usage japonais du concept indo-pacifique et renforce la collaboration militaire nippo-asiatique.
La plus grande démocratie d’Asie, l’Inde, n’est pas en reste : en 2019, son ministère des Affaires étrangères a même créé une division administrative dédiée à l’Indo-Pacifique, preuve de l’importance que New Delhi accorde désormais à cet espace. Quant aux États-Unis, ils ont opéré en mai 2018 un changement de dénomination riche en symboles en rebaptisant leur United States Pacific Command (USPACOM, le commandement militaire couvrant l’Asie-Pacifique) en United States Indo-Pacific Command (USINDOPACOM). Ce renommage officiel consacre définitivement le concept au cœur de la stratégie américaine dans la région.
On le voit, les mots ont leur importance en géopolitique. La diffusion rapide du terme Indo-Pacifique traduit un ajustement des perceptions stratégiques : il s’agit de penser ensemble ce qui se passe à l’ouest du Pacifique et à l’est de l’océan Indien, dans un cadre unifié. Pour autant, au-delà du vocabulaire, qu’en est-il de la vision française et des actions concrètes que la France entend mener dans cette zone cruciale ? Une fois le décor conceptuel planté, il faut examiner la stratégie déployée par Paris pour s’imposer comme un acteur majeur de l’Indo-Pacifique.
La diplomatie française en Indo-Pacifique, un engagement longtemps intermittent
Pendant de longues années, l’Asie est restée un angle mort – ou du moins un terrain secondaire – de la diplomatie française. En 1995, l’universitaire François Godement s’interrogeait déjà sur la quasi-absence de politique étrangère française à l’égard de ce qu’on appelait alors l’« Asie-Pacifique ». Il déplorait l’absence de vision durable, allant jusqu’à qualifier la politique asiatique de la France de « feuilleton à épisodes » plutôt que de série continue. De fait, jusqu’aux années 1990, l’Asie ne figurait pas parmi les priorités de Paris : la France était principalement tournée vers la construction européenne et vers la gestion de son voisinage, notamment en Afrique. L’Asie, quant à elle, apparaissait aux yeux des décideurs français davantage comme une promesse lointaine que comme une certitude stratégique. Paris se percevait un peu comme une « troisième voie » potentielle dans cette région du monde – un acteur prêt à défendre le multilatéralisme et à revendiquer son indépendance, en alternative aux deux superpuissances de la Guerre froide.
Cette posture singulière s’est illustrée par quelques gestes forts dans les années 1960. La France du général de Gaulle fut par exemple le premier grand pays occidental à reconnaître officiellement la République populaire de Chine dès janvier 1964, marquant ainsi sa volonté d’indépendance diplomatique vis-à-vis des États-Unis. En 1966, le même de Gaulle prononçait à Phnom Penh (Cambodge) un discours retentissant dans lequel il appelait au respect de la souveraineté des nations asiatiques et à la fin des ingérences extérieures dans la région, alors en pleine guerre du Vietnam. La même année, fidèle à sa politique de non-alignement, Paris retirait ses représentants de la Commission d’armistice de Panmunjom en Corée, au moment où la France quittait par ailleurs le commandement intégré de l’OTAN.
Après cette période gaullienne marquée par de grands principes, la politique française en Asie a pris un tour plus irrégulier, évoluant au gré des priorités fluctuantes des présidents successifs de la Ve République. Georges Pompidou amorça dans les années 1970 un début de dialogue économique avec la Chine maoïste, tandis que Valéry Giscard d’Estaing engagea de nouvelles relations diplomatiques avec l’Inde à la fin de la décennie. Par la suite, au tournant des années 1990, on assista aux prémices d’une dynamique plus substantielle, notamment à travers la conclusion de contrats d’armement en Asie (sous le gouvernement d’Édouard Balladur puis sous la présidence de Jacques Chirac). Cette période de la première moitié des années 1990 vit la France commencer à se positionner économiquement dans certains pays asiatiques, esquissant l’idée que l’Asie pouvait devenir une « nouvelle frontière » pour la diplomatie française.
En effet, à l’orée des années 2000, l’Asie est présentée par certains analystes comme « la nouvelle frontière de la diplomatie française », principalement sur le terrain économique. L’objectif affiché est alors double : accroître les parts de marché de la France dans les pays émergents d’Asie et instaurer les bases de dialogues pérennes avec ces États, le tout afin d’affirmer l’existence d’un monde multipolaire cher à Paris. Autrement dit, la France cherche à profiter de l’essor asiatique pour y promouvoir à la fois ses intérêts commerciaux et sa vision d’un ordre international moins centré sur les seules superpuissances américaine et soviétique (ou, après 1991, américaine seule).
Cette inflexion se concrétise véritablement sous la présidence de Nicolas Sarkozy (2007-2012). Durant ce quinquennat, l’Asie occupe une place bien plus importante dans la politique étrangère française qu’auparavant. Le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008 consacre ainsi une attention inédite à l’Asie et à la région Pacifique, traduisant la volonté de ne plus laisser ce continent en marge de la stratégie française. Sur le plan pratique, Paris multiplie alors les partenariats stratégiques avec des pays d’Asie. Plusieurs accords majeurs sont signés, par exemple avec le Kazakhstan en juin 2008, avec l’Indonésie en juillet 2011, ou encore avec l’Australie en janvier 2012. Ces partenariats touchent aux domaines de la défense, de l’énergie, des technologies, et traduisent l’ambition de la France de nouer des liens solides avec des puissances asiatiques émergentes ou régionales.
Le quinquennat suivant, celui de François Hollande (2012-2017), marque une accélération décisive dans le virage asiatique de la France. Impulsé par le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Laurent Fabius, un véritable « pivot asiatique » français s’opère à partir de 2013 – en écho partiel au « pivot » américain de l’administration Obama. Ce repositionnement français illustre un basculement : longtemps focalisée sur les opportunités économiques, la diplomatie française entend désormais investir aussi le champ stratégique et politique en Asie. Il ne s’agit plus seulement de vendre des Airbus ou du vin, mais de se rendre diplomatiquement et militairement présent, d’établir la France comme un acteur qui compte sur les grands enjeux régionaux.
Les mesures concrètes ne tardent pas. La France engage une diversification de ses partenariats en Asie, cherchant à « élargir la palette » de ses alliés et interlocuteurs. Elle signe de nouveaux accords stratégiques avec le Vietnam, renforce sa coopération de défense avec Singapour, approfondit encore ses liens avec l’Australie… Parallèlement, une restructuration interne du dispositif diplomatique voit le jour en 2014 : le ministère des Affaires étrangères redéfinit ses zones de travail prioritaires et, fait significatif, quatre des sept « zones clés » identifiées se situent en Asie. Des représentants spéciaux sont nommés pour animer ces zones et dynamiser les échanges économiques. Douze pays asiatiques sont alors déclarés « marchés prioritaires » pour les exportations françaises à l’horizon 2022, preuve de l’importance accordée à ce continent dans la stratégie économique de la France.
Sur le terrain, ce pivot asiatique s’est traduit par des gestes symboliques forts et des initiatives inédites. En novembre 2012, le président Hollande effectue une visite remarquée au Laos à l’occasion du sommet Asie-Europe (ASEM), marquant ainsi le retour visible de la France dans les enceintes asiatiques de premier plan. Dans les années qui suivent, l’armée française intensifie sa présence en Asie-Pacifique à travers des exercices et déploiements hors du commun : l’opération Pégase à l’été 2018, par exemple, voit l’envoi d’un dispositif aérien français de haute performance à travers l’Asie du Sud-Est dans un but de démonstration de force amicale et de coopération avec les pays de la zone. De même, la France participe en 2018 à l’exercice multinational Pitch Black en Australie, aux côtés de nombreuses puissances régionales, témoignant de sa capacité à s’intégrer aux cadres de défense collective dans l’Indo-Pacifique. En parallèle, la diplomatie française redouble d’activité : en 2019, le président Emmanuel Macron se rend successivement à Djibouti, au Kenya et en Éthiopie – trois pays clés de la Corne de l’Afrique, en bordure occidentale de l’Indo-Pacifique – tandis que plusieurs ministres multiplient les voyages officiels en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique. On peut voir dans cette série de déplacements l’affirmation tangible d’une politique étrangère résolument tournée vers l’Indo-Pacifique. Certains observateurs n’hésitent pas à y lire la naissance d’une véritable diplomatie indo-pacifique française, c’est-à-dire une stratégie globale englobant à la fois l’Asie et l’est de l’Afrique dans un même continuum.
Cette montée en puissance diplomatique va de pair avec les réalités de la présence française dans la zone. En effet, l’affirmation de la France en Indo-Pacifique ne repose pas que sur des déclarations d’intention ou des partenariats lointains : elle s’appuie aussi sur des atouts concrets hérités de l’histoire – en l’occurrence, ses territoires ultramarins disséminés dans l’océan Indien et le Pacifique. Or la place de ces territoires dans la stratégie indo-pacifique de la France est une thématique encore peu abordée, alors même qu’elle est cruciale pour comprendre les leviers d’action dont dispose réellement Paris.
François Godement soulignait déjà, en 1995, que la « gestion future » des collectivités françaises du Pacifique constituerait un élément prépondérant pour la poursuite et le développement de la diplomatie française dans la région. Autrement dit, la capacité de la France à demeurer un acteur important en Asie-Pacifique dépendrait en partie de la manière dont elle traiterait ses propres territoires dans cette partie du monde. Un constat similaire est dressé par les auteurs de L’Océanie convoitée, un ouvrage collectif paru dans les années 2000 : ils y notent que la France bénéficie d’une chance géopolitique unique en étant présente sur quasiment tous les continents grâce à son héritage ultramarin. Cette présence éclatée aux quatre coins du globe, et particulièrement dans le Pacifique, lui confère une responsabilité mais aussi une opportunité exceptionnelle pour projeter son influence.
De son côté, la politologue Hadrienne Terres relève elle aussi – brièvement mais clairement – que la France « bénéficie d’une présence tant historique que géographique dans la région » indo-pacifique. Cette présence, héritée de l’histoire coloniale et de la période des essais nucléaires dans le Pacifique, offre à la France une légitimité particulière pour se poser en acteur de la région. Grâce à ces réalités, explique Terres, Paris peut apparaître comme un protagoniste prépondérant de l’Indo-Pacifique, à condition d’en tirer parti intelligemment.
Ce point de vue est partagé par des praticiens de la diplomatie française. Christian Lechervy, qui fut conseiller pour les affaires stratégiques et l’Asie-Pacifique auprès du Président de la République, insistait sur le fait que la France est le seul pays européen à posséder des territoires à la fois dans l’océan Indien et dans l’océan Pacifique – ce qui lui confère une stature particulière. Il rappelait également que la France figure parmi les acteurs les plus dynamiques de l’opération Atalante, déployée fin 2008 par l’Union européenne pour endiguer la piraterie au large de la Somalie (dans l’océan Indien). Le succès de cette initiative a été tel que plusieurs nations d’Asie – l’Inde, la Chine, l’Australie, entre autres – s’y sont associées de près ou de loin. Pour Lechervy, cet exemple démontre qu’en mutualisant ses moyens avec ses partenaires européens pour sécuriser une zone maritime d’intérêt commun, la France sert tout autant les intérêts des Asiatiques que ceux des Européens. C’est là un modèle de coopération qu’il jugeait porteur d’avenir, et qui s’appuie justement sur la position géographique unique de la France dans l’Indo-Pacifique.
Force est de constater, à la lumière de ces analyses et témoignages, que les territoires ultramarins français constituent un atout indispensable pour la diplomatie de Paris dans l’Indo-Pacifique. Ils sont à la fois des points d’appui stratégiques – offrant des bases, des ports, des zones d’entraînement militaires au plus près des zones de crise potentielles – et des facteurs de légitimité – car la France, en tant que nation présente localement, peut parler d’égal à égal avec les pays de la région et se montrer directement concernée par leur destin. Aucune autre puissance européenne ne bénéficie d’un tel ancrage dans cette partie du monde.
Toutefois, de nombreux défis restent à relever pour que la France puisse pleinement exploiter ces avantages et affermir sa politique indo-pacifique. En premier lieu, la place et le futur statut de certains territoires du Pacifique – on pense par exemple à la Nouvelle-Calédonie, où des référendums d’autodétermination ont ravivé la question de l’indépendance – demeurent des questions épineuses. Ces enjeux institutionnels et identitaires devront être gérés avec doigté par Paris si elle veut maintenir son influence sans entraver les aspirations locales. Plus largement, la France devra veiller à ce que le développement économique de ses collectivités d’outre-mer accompagne et légitime son ambition stratégique : une présence française en Indo-Pacifique ne saurait être véritablement durable que si ces territoires y trouvent aussi leur compte en termes de croissance, d’infrastructures et de bien-être des populations.
En fin de compte, l’équation stratégique à résoudre pour la France est à la fois double et circulaire. Il lui faut d’une part consolider et projeter sa politique étrangère dans la vaste zone Indo-Pacifique, afin d’y défendre ses intérêts et ses valeurs. Et d’autre part, elle doit simultanément permettre à ses territoires ultramarins de se développer et de prospérer, car c’est précisément ce développement qui confortera sa légitimité et son outil d’influence dans la région. L’un ne va pas sans l’autre. Mener de front ces deux impératifs sera sans doute le défi majeur des années à venir pour la stratégie indo-pacifique de la France. S’il est relevé avec succès, la France disposera alors de tous les atouts pour jouer un rôle de premier plan sur cette nouvelle scène centrale des enjeux géopolitiques contemporains.
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