À Jérusalem Est occupée, des bulldozers israéliens ont démoli mardi plusieurs bâtiments du complexe de l’UNRWA à Cheikh Jarrah, ouvrant un nouvel épisode de confrontation entre Israël et l’ONU.
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À Jérusalem Est occupée, des bulldozers israéliens ont démoli mardi plusieurs bâtiments du complexe de l’UNRWA à Cheikh Jarrah, ouvrant un nouvel épisode de confrontation entre Israël et l’ONU.

Des bulldozers israéliens ont commencé mardi matin à démolir plusieurs bâtiments situés dans l’enceinte du siège de l’UNRWA à Jérusalem Est, dans le quartier de Cheikh Jarrah, un site onusien que l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens affirme bénéficier des privilèges et immunités de l’ONU. Selon Reuters, des forces israéliennes ont pénétré dans l’enceinte vers 7 heures, ont contraint les agents de sécurité à quitter les lieux, puis ont lancé les opérations de démolition sous protection de forces déployées autour du complexe.
Le porte parole de l’agence, Jonathan Fowler, a dénoncé une action « sans précédent » et une « violation grave du droit international et des privilèges et immunités des Nations unies », selon les propos rapportés par Reuters. D’anciens personnels de l’agence indiquent que certains bâtiments visés avaient notamment servi à stocker de l’aide destinée à la Cisjordanie et à Gaza.
Côté israélien, l’événement est présenté comme l’exécution d’une politique assumée de restriction des activités de l’UNRWA dans les zones placées sous contrôle israélien, Jérusalem Est comprise. Le ministre israélien de la sécurité nationale Itamar Ben Gvir s’est filmé devant le site pendant la démolition et a salué « un jour historique » qu’il a qualifié de « jour de fête », toujours selon Reuters.
Le complexe de Cheikh Jarrah était déjà au cœur de tensions récurrentes depuis plusieurs mois. L’UNRWA affirme ne plus y opérer depuis le début de l’année 2025, après avoir reçu l’ordre de cesser ses activités et de quitter ses locaux à Jérusalem Est. Une vacance qui n’a pas empêché le site de rester hautement sensible, au point que des responsables onusiens ont multiplié les rappels publics sur l’inviolabilité des locaux des Nations unies.
Dans une communication publiée en décembre 2025 par l’Office des Nations unies à Genève, le commissaire général de l’UNRWA Philippe Lazzarini rappelait que « quelle que soit l’action menée au plan interne, le complexe conserve son statut de locaux des Nations unies, à l’abri de toute forme d’ingérence ». Le même texte souligne qu’Israël est partie à la Convention sur les privilèges et immunités des Nations unies, qui protège les locaux et les biens de l’ONU contre toute perquisition ou saisie.
Au cœur du différend, deux récits s’opposent. Israël affirme agir en conformité avec son droit interne et conteste l’existence d’une immunité applicable au site. Dans la dépêche Reuters, le ministère israélien des affaires étrangères soutient que le complexe « ne bénéficie d’aucune immunité » et que sa saisie, puis les démolitions, ont été conduites « conformément au droit israélien et au droit international ». L’argument fiscal est également mobilisé. Reuters rapporte que la municipalité de Jérusalem avait déjà effectué une opération sur le site, invoquant des taxes foncières impayées, ce que l’UNRWA conteste en affirmant n’avoir « aucune dette » envers la municipalité et en rappelant le statut onusien des lieux.
En parallèle, l’opération s’inscrit dans une séquence législative plus large. L’UNRWA et plusieurs organisations internationales rappellent que la Knesset a adopté le 28 octobre 2024 deux textes visant à cesser les activités de l’agence et à restreindre les contacts officiels avec elle, des dispositions dont l’entrée en vigueur a progressivement resserré l’étau sur ses opérations, notamment à Jérusalem Est. Fin décembre 2025, une nouvelle loi a encore renforcé ces mesures en visant, entre autres, l’accès à l’eau et à l’électricité pour des installations liées à l’UNRWA, selon le Times of Israel.
La destruction intervient dans un territoire dont le statut est au centre d’un contentieux durable. Il convient de rappeler que Jérusalem Est est considérée par l’ONU et la plupart des États comme un territoire occupé, tandis qu’Israël considère l’ensemble de Jérusalem comme faisant partie de son territoire. Dans ce cadre, l’affrontement autour de l’UNRWA dépasse le seul sort d’un bâtiment. Il touche aux prérogatives de l’ONU sur ses locaux, au régime des immunités, et à la capacité d’une agence humanitaire à exercer son mandat dans un environnement où l’autorité occupante revendique une compétence pleine.
Des responsables de l’UNRWA décrivent une stratégie plus globale de marginalisation. Dans un texte cité par l’Associated Press, Roland Friedrich, directeur de l’UNRWA pour la Cisjordanie, affirme que la scène de mardi représente « l’aboutissement de deux ans d’incitation et de mesures contre l’UNRWA à Jérusalem Est », et qualifie l’action de violation du droit international protégeant ce type d’installations. Philippe Lazzarini, toujours selon l’AP, y voit une tentative « d’effacer l’identité des réfugiés palestiniens » et avertit que ce précédent pourrait concerner demain « toute autre organisation internationale ou mission diplomatique ».
La dimension judiciaire internationale pèse également dans l’arrière plan. Le 22 octobre 2025, la Cour internationale de Justice a rendu un avis consultatif portant sur les obligations d’Israël relatives à la présence et aux activités des Nations unies dans le territoire palestinien occupé. Sur sa page de présentation, la Cour indique la date et l’objet de la procédure. Dans une synthèse publiée par l’UNRWA, l’agence souligne que la Cour a considéré qu’Israël devait lever les restrictions visant l’UNRWA et faciliter les opérations de secours, en particulier à Gaza.
Début janvier 2026, le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres a encore durci le ton. Reuters rapporte qu’il a averti le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou qu’il pourrait saisir la Cour internationale de Justice si Israël ne revenait pas sur les lois ciblant l’UNRWA et ne restituait pas les actifs saisis. L’ambassadeur israélien à l’ONU Danny Danon a rejeté cette mise en garde, accusant le secrétaire général de défendre une organisation qu’Israël présente comme liée au terrorisme.
Même si l’UNRWA n’opérait plus depuis des mois depuis ce site, les effets concrets inquiètent. L’Associated Press rapporte que l’agence estime que la démolition pourrait mettre en péril ses opérations dans un centre de formation à Qalandia et dans une structure de santé à Chouafat, où elle continue de fournir des services d’éducation et de santé. Dans un contexte régional où l’UNRWA reste un acteur logistique majeur, notamment pour la distribution d’aide et la fourniture de services essentiels à des millions de réfugiés palestiniens, chaque restriction matérielle ou administrative peut provoquer des ruptures en cascade.
Reste enfin une question politique centrale, que l’épisode ravive. Pour Israël, l’UNRWA perpétuerait la question des réfugiés et servirait de caisse de résonance à une identité nationale palestinienne que l’État hébreu conteste dans son expression institutionnelle. Pour les défenseurs de l’agence, la pression israélienne vise au contraire à déplacer, voire à neutraliser, l’un des sujets les plus explosifs de tout règlement, le statut des réfugiés, la continuité des services dans les camps, et la place de Jérusalem dans toute solution négociée.
Mardi, les bulldozers n’ont pas seulement abattu des murs. Ils ont mis à nu un affrontement de normes et de souverainetés, dans lequel se télescopent le droit des organisations internationales, la logique d’annexion revendiquée par Israël à Jérusalem Est, et le bras de fer sur le rôle même des Nations unies dans les territoires palestiniens.
Le Diplomate est un média indépendant d’actualité et d’analyse consacré aux relations internationales, à la diplomatie et aux enjeux stratégiques (défense, sécurité, influence).
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