Light
Dark

Climat et conflictualité : catalyseur, amplificateur… ou variable secondaire ?

Le changement climatique ne « fait » pas la guerre mais il reconfigure des vulnérabilités existantes et agit surtout comme multiplicateur de menaces, selon une logique désormais reprise par de …

Le changement climatique est souvent décrit comme un multiplicateur de menaces, davantage que comme une cause directe de guerres. Il renforce des tensions déjà présentes et accélère des dynamiques de crise, sans produire mécaniquement un conflit armé. Cette prudence conceptuelle évite le déterminisme environnemental. La violence dépend d’abord des médiations humaines, institutions, inégalités, trajectoires économiques, héritages historiques. Dans cette lecture, les organisations internationales insistent sur le poids des conditions structurelles. La qualité de la gouvernance, la robustesse des services publics, la capacité d’arbitrage et la cohésion sociale pèsent plus lourd que le choc climatique lui-même. Le climat devient alors un facteur d’aggravation, ou au contraire un test de résilience collective. Parallèlement, les approches de sécurité humaine et de paix positive élargissent encore le cadre. La sécurité ne se réduit pas aux équilibres militaires. Elle inclut la protection des personnes, l’accès à l’eau et à l’alimentation, la santé, l’emploi, et la capacité des sociétés à absorber les chocs. Une paix durable suppose des conditions de vie stables et une réduction des vulnérabilités structurelles, faute de quoi les crises climatiques trouvent plus facilement des prises.

Dans ce cadre, l’enjeu consiste à hiérarchiser le rôle du climat dans les dynamiques de violence. Trois lectures coexistent. Le climat peut servir de déclencheur lorsque l’aléa fait basculer une situation déjà au bord de la rupture. Il agit plus souvent comme amplificateur, en durcissant des fragilités préexistantes, raréfaction des ressources, choc sur les revenus, tensions sociales. Il peut enfin rester marginal lorsque les institutions, les mécanismes de redistribution et les capacités d’adaptation absorbent le choc sans basculement sécuritaire. La question décisive porte donc sur les conditions de bascule. La même sécheresse ne produit pas les mêmes effets selon la gouvernance, la structure économique, la dépendance agricole, la cohésion sociale et la capacité d’arbitrage. L’analyse gagne en précision lorsqu’elle relie l’aléa climatique à des variables concrètes, prix alimentaires, accès à l’eau, services publics, tensions identitaires, présence de groupes armés. Cette grille de lecture ouvre un second volet, trop souvent sous-estimé. Le stress climatique peut aussi créer un intérêt commun et pousser à la coopération, en particulier sur les ressources partagées. Sur le Nil, des travaux montrent qu’un échange de bénéfices, notamment via le commerce d’électricité, peut réduire la conflictualité autour de l’eau et rendre un compromis plus rationnel pour chaque acteur. Les dispositifs de coopération sur les eaux transfrontalières sont d’ailleurs présentés comme un levier de prévention, surtout dans les régions fragiles exposées au dérèglement climatique.

La littérature spécialisée distingue plusieurs mécanismes par lesquels les aléas climatiques peuvent contribuer aux violences collectives. D’une part, des chocs économiques soudains, telles les sécheresses ou inondations détruisant récoltes et revenus, peuvent abaisser le coût d’opportunité de la violence et rendre plus attrayant le recrutement au sein de groupes armés. En parallèle, le déclin agricole et les flambées de prix alimentaires dus aux anomalies climatiques peuvent alimenter émeutes et rébellions urbaines, comme cela a été observé lors des émeutes de la faim. Les rivalités autour de ressources vitales peuvent s’exacerber en contexte de rareté hydrique ou foncière, même si la coopération reste possible pour le partage de l’eau ou des pâturages. Enfin, les migrations climatiques et déplacements de populations causés par des catastrophes peuvent générer des tensions dans les zones d’accueil, bien que l’effet sur la violence ne soit pas automatique. Il convient d’ajouter que la causalité est circulaire : les conflits eux-mêmes contribuent à dégrader l’environnement (déforestation, pollution, accaparement de terres), enclenchant des boucles de rétroaction délétères.

Face à ces interactions complexes, l’étude adopte une démarche non déterministe et pluridisciplinaire. Elle croise les facteurs climatiques avec les variables socio-économiques, politiques et géostratégiques pour comprendre comment le climat intervient parmi d’autres moteurs de conflit, sans les supplanter entièrement. Sur le plan méthodologique, l’analyse combine une perspective historique (retour sur des cas allant du Petit Âge glaciaire aux crises du XXe siècle) et une approche prospective (projection des risques à l’horizon 2050, y compris les enjeux de la transition énergétique). Des études de cas régionales (Sahel, Nil, Arctique, Moyen-Orient, etc.) permettent de saisir les dynamiques locales, tandis que des données quantitatives récentes éclairent les tendances globales.

L’exposé s’organise en quatre parties. Tout d’abord, un regard historique (I) montrera que les variations climatiques passées, refroidissements ou sécheresses, ont pu contribuer à des conflits, tout en soulignant le rôle modérateur des institutions. Ensuite, plusieurs études de cas contemporaines (II) illustreront comment le changement climatique interagit avec des foyers de tension actuels (Afrique sahélienne, bassin du Nil, Moyen-Orient, Andes, Arctique), en aggravant certaines crises mais en incitant parfois à la coopération. La troisième partie dressera des perspectives futures (III) : elle examinera les scénarios projetés de conflictualité sous un climat plus chaud, ainsi que l’impact paradoxal de la transition « verte » sur les risques de conflit. Enfin, la dernière partie proposera des pistes de prévention et de résilience (IV) en détaillant des stratégies d’adaptation, de gouvernance et de diplomatie climatique susceptibles de réduire les risques de violence liés au climat.

Regard historique : du Petit Âge glaciaire à l’Anthropocène

Les leçons du Petit Âge glaciaire (XIVe–XIXe siècles) — Une première incursion historique remonte au « Petit Âge glaciaire », période de refroidissement climatique durable du début du XIVe siècle au milieu du XIXe siècle. Des recherches récentes ont cartographié ces fluctuations de température sur plusieurs siècles et les ont rapprochées des conflits de l’époque. Les résultats montrent que les phases de refroidissement prolongé coïncidaient avec une hausse notable de la fréquence des guerres, des rébellions et des migrations de masse. En particulier, lorsqu’une région subissait deux périodes consécutives d’au moins 50 ans de climat plus froid, l’incidence des conflits dans cette région augmentait significativement. Les témoins de l’époque relatent en effet des récoltes dévastées par des étés froids et humides, entraînant famines et déplacements de populations, terreau propice aux troubles.

L’effet du climat n’a toutefois été ni uniforme ni mécanique. D’une part, les sociétés dotées de structures résilientes semblent avoir mieux traversé les chocs de courte durée : l’adaptabilité humaine permet d’absorber quelques mauvaises années. D’autre part, ce sont surtout les contextes de fragilité structurelle qui ont vu le climat faire basculer la situation. Une étude du Kellogg Insight que durant le Petit Âge glaciaire, les conflits étaient plus fréquents dans les régions fortement dépendantes de l’agriculture de subsistance et situées aux marges d’empires ou d’États rivaux. Des refroidissements prolongés affaiblissaient les rendements agricoles, sapant les revenus des paysans et l’assise fiscale des pouvoirs en place ; dans les zones frontalières ou multiethniques, cet affaiblissement ouvrait la voie à des invasions ou à des soulèvements que l’autorité, fragilisée, ne parvenait pas à juguler. Ainsi, la durée du choc climatique et la qualité des institutions furent déterminantes : quelques années de disette pouvaient être gérées par des solidarités et des stocks, mais plusieurs décennies de climat adverse érodaient la cohésion sociale et la confiance dans l’État, aggravant les divisions jusqu’à rendre le conflit quasi inéluctable. Cet aperçu historique rappelle que les changements climatiques n’ont pas d’effet linéaire. En effet, ils exercent une pression supplémentaire sur des sociétés déjà aux prises avec leurs propres tensions. La capacité de réponse transforme cette pression en conflit violent ou en contrainte surmontable.

Crises hydrauliques du Nil et du Tigre–Euphrate : héritages coloniaux et tensions renouvelées — L’histoire offre également des exemples plus spécifiques de l’enjeu climatique autour de la ressource en eau, notamment dans les grands bassins fluviaux transfrontaliers. Depuis l’Antiquité, le contrôle des eaux du Nil ou du Tigre–Euphrate a conditionné l’équilibre politique régional au Moyen-Orient. À l’époque contemporaine, la colonisation puis la décolonisation ont laissé un héritage de traités et d’accords qui pèsent encore sur le partage de ces fleuves. C’est le cas des accords sur le Nil conclus en 1929 (sous l’égide britannique) puis en 1959 entre l’Égypte et le Soudan ont attribué à ces deux pays la quasi-totalité du débit du Nil, au détriment notamment de l’Éthiopie en amont. Ce statu quo a longtemps gelé les rapports de force, l’Égypte se considérant garante de la rivière pour sa survie (le Nil fournissant l’essentiel de son eau douce).

Le dérèglement climatique, conjugué à la volonté de développement des pays riverains, rabat les cartes de cette équation hydropolitique. L’Éthiopie a entrepris la construction du Grand barrage de la Renaissance (GERD) sur le Nil Bleu. Ce projet confère un levier stratégique nouveau pour la production d’électricité et l’irrigation, mais suscite l’alarme en Égypte et au Soudan quant à l’approvisionnement en eau en aval. Les sécheresses à répétition dues au changement climatique viennent aggraver la situation. Selon une note de prospective de l’Observatoire Défense et Climat (IRIS), le débit moyen du Nil pourrait significativement chuter d’ici le milieu du XXIe siècle. Un scénario extrême envisagé à l’horizon 2050 imagine même que la combinaison de sécheresses sévères et d’une gestion unilatérale des retenues d’eau en amont réduise de 80 % les terres irriguées en aval du Nil, ce qui raviverait violemment les tensions interétatiques dans la région. Un facteur climatique (la sécheresse) amplifie donc un contentieux politique latent (le partage des eaux) et peut, en l’absence de mécanismes de coopération, mener à la confrontation armée.

Un schéma analogue se dessine sur le bassin du Tigre–Euphrate, partagé entre la Turquie (en amont) et la Syrie, l’Irak et l’Iran (en aval). La Turquie, maîtrisant les sources des deux fleuves, a multiplié les barrages et ponctions d’eau pour son propre développement agricole et énergétique. Le changement climatique accentue la variabilité interannuelle et la fréquence des années de faible débit. Sans coordination régionale, chaque pays a tendance à maximiser ses usages au détriment des voisins. Ainsi, depuis les années 1970, l’Irak a vu son débit fluvial diminuer de façon dramatique, certaines estimations évoquent jusqu’à 80 % de volume en moins à la frontière irakienne par rapport aux niveaux d’il y a un demi-siècle, sous l’effet combiné des barrages turcs et iraniens et de la baisse des précipitations. Cette raréfaction de l’eau a déjà provoqué des crises locales en Irak (assèchement de terres arables, exode de communautés rurales, contestations à Bassora) et alimente une rhétorique hostile envers les voisins accusés de « voler l’eau ». Ici encore, le climat agit comme un facteur aggravant d’une situation tendue : en réduisant la ressource disponible, il transforme la gestion de l’eau en jeu à somme nulle, voire négative, chaque État craignant pour sa sécurité hydrique. En l’absence d’accord multilatéral inclusif, il n’existe à ce jour aucun traité englobant l’ensemble des riverains du Tigre–Euphrate, le risque est que ces tensions débouchent sur des accrochages, d’autant que les conflits armés récents (guerre civile en Syrie, guerre contre Daech en Irak) ont déjà fragilisé la coopération régionale.

Exploitation coloniale, famines indiennes et révoltes (XIXe siècle) — Un autre éclairage réside dans la combinaison de chocs climatiques et de politiques économiques inadaptées durant la période coloniale. Le cas des grandes famines en Inde britannique au XIXe siècle illustre tragiquement comment un événement climatique extrême peut dégénérer en catastrophe humanitaire et en troubles politiques en fonction du cadre socio-politique. 1876–1878 fut une période de sécheresse intense liée à un épisode El Niño particulièrement sévère. Dans certaines provinces indiennes (Deccan, Madras, Bombay), les pluies de mousson firent défaut, entraînant la perte des récoltes. Cependant, le bilan, entre 5 et 10 millions de morts de famine, ne s’explique pas seulement par la météo, mais il résulte aussi des choix du gouvernement colonial britannique, qui poursuivit les exportations de blé et refusa d’intervenir rapidement sur les marchés céréaliers au nom des principes du libre-échange. Cette famine, l’une des plus meurtrières de l’histoire moderne, provoqua des émeutes et des révoltes localisées de paysans affamés, auxquelles l’administration coloniale répondit par des mesures coercitives et un renforcement du contrôle autoritaire. L’épisode suscita ensuite un vif débat en métropole sur la responsabilité de la puissance coloniale, certains y voyant la preuve que la prédation économique aggravait les effets du climat. De même, les « guerres du sel » menées par les Britanniques pour imposer leur monopole (et l’impôt) sur ce minéral indispensable générèrent des mouvements de résistance (telle la célèbre Marche du sel de Gandhi en 1930, pacifique celle-là).

L’enseignement principal tient au croisement des causalités climatiques avec les facteurs humains. En Inde, la sécheresse de 1876 n’aurait sans doute pas entraîné une telle hécatombe si des politiques de secours et de restriction d’exportation avaient été mises en place à temps. Inversement, c’est l’incurie, ou l’idéologie,  des dirigeants, plus que le climat, qui a transformé une mauvaise récolte en crise systémique. Les révoltes qui en ont découlé n’étaient pas une réponse directe au climat, mais plutôt à la gestion perçue comme injuste de la crise. Ceci rappelle, d’une part, que les sociétés dotées de filets de sécurité (stocks alimentaires, aides publiques) sont moins vulnérables aux aléas climatiques. Lorsque le climat provoque des souffrances extrêmes, il peut délégitimer le pouvoir en place et encourager des soulèvements populaires. Comparer les réponses étatiques passées et actuelles face aux catastrophes climatiques permet de mesurer les progrès accomplis, ou au contraire la répétition d’erreurs, en matière de prévention des conflits induits par le climat.

Études de cas contemporaines

Le Sahel central : insécurité chronique sur fond de stress climatique — La bande sahélienne d’Afrique de l’Ouest illustre de manière aiguë l’entrelacement entre crise écologique et conflit armé. Au Mali, Burkina Faso et Niger, pays du Sahel central, les indicateurs de fragilité abondent : marginalisation économique historique, explosion démographique, pauvreté rurale endémique et gouvernance étatique précaire, sur fond de violence djihadiste croissante depuis une décennie. S’y ajoute la vulnérabilité extrême au changement climatique. Cette région subsaharienne se réchauffe 1,5 fois plus vite que la moyenne mondiale, avec des épisodes de sécheresse de plus en plus fréquents et intenses. Or, la population y dépend massivement des ressources naturelles pour survivre. Environ 78 % de la population active du Sahel central vit de l’agriculture ou de l’élevage traditionnel. Chaque année, le Niger perd entre 100 000 et 120 000 hectares de terres arables du fait de l’érosion des sols et de la désertification galopante. La raréfaction des pâturages et des points d’eau met en concurrence les agriculteurs sédentaires et les éleveurs nomades, alimentant des conflits communautaires récurrents.

Le changement climatique, en aggravant ces pénuries, joue un rôle de catalyseur dans le cycle de la violence. Sécheresses plus fréquentes, pluies imprévisibles et vagues de chaleur anéantissent périodiquement les moyens de subsistance des familles. Privés de récoltes ou de bétail, des milliers de villageois se retrouvent sans ressources et parfois sans autre choix que de se déplacer ou de s’endetter. Ces chocs climatiques déplacent les populations et détruisent les moyens de vie, forçant agriculteurs et éleveurs à parcourir de plus grandes distances pour trouver de l’eau et du fourrage. Ils créent ainsi les conditions d’une compétition accrue, tout en accentuant l’exposition des communautés aux groupes armés. En effet, les groupes djihadistes et milices profitent de la détresse pour recruter des jeunes sans emploi ou pour attiser les tensions ethniques autour de l’accès aux terres et à l’eau. Les attaques armées et les représailles provoquent à leur tour de nouveaux déplacements de masse, plus de 4% de la population du Sahel central est déplacée, un chiffre en hausse de +2446% depuis 2014,  et une dépendance accrue à l’aide alimentaire. Conflit et climat forment ainsi un cercle vicieux. L’insécurité freine les investissements en agriculture et infrastructure (routes, puits) qui seraient nécessaires pour s’adapter au climat, tandis que les chocs climatiques aggravent l’insécurité en fragilisant davantage des communautés déjà vulnérables. Comme le résume un rapport humanitaire du International Rescue Committee (IRC), le Sahel central est confronté à « une crise composite où conflit armé et crise climatique s’alimentent mutuellement », rendant la situation particulièrement inextricable.

Soudan et Corne de l’Afrique, « tempête parfaite » de l’après-guerre — Le Soudan et, plus largement, la Corne de l’Afrique (Éthiopie, Somalie, Kenya) subissent eux aussi une combinaison redoutable de conflits persistants et de stress environnementaux. Après des décennies de guerre civile au Soudan (conflit Nord-Sud, puis Darfour) et malgré l’indépendance du Soudan du Sud en 2011, le pays est resté extrêmement fragile. En 2023, une nouvelle guerre interne éclate à Khartoum entre factions militaires rivales, sur fond d’instabilité politique chronique. Sur le plan socio-économique, le Soudan demeure majoritairement rural : environ 64 % des Soudanais tirent leurs moyens de subsistance de l’agriculture ou du pastoralisme, souvent de façon précaire. Or, la progression du désert (au nord) et la dégradation des terres (au sud) réduisent les superficies cultivables et les parcours de transhumance. Ces tendances étaient aggravées par de mauvais choix politiques : une série de coups d’État et de conflits ont désorganisé l’économie, faisant chuter la production agricole de 60 à 68 % par endroits et plongeant les ménages dans l’insécurité alimentaire.

Le retour des combats en 2023 a empiré la situation humanitaire. Les violences empêchent l’accès aux champs et aux pâturages, détruisent des stocks et perturbent les marchés. Des centaines de milliers de villageois ont fui les zones de combat, cherchant refuge ailleurs au Soudan ou dans les pays voisins. Certains jeunes déplacés, n’ayant plus de moyens pour survivre, rejoignent à leur tour des groupes armés par opportunisme ou par ressentiment, ce qui alimente le conflit en cours. C’est un scénario de « tempête parfaite », où conflit et changement climatique se renforcent mutuellement : la guerre rend impossible l’adaptation au climat (pas de politiques agricoles, pas d’investissements d’irrigation), tandis que le changement climatique, en exacerbant sécheresses et pénuries, attise les facteurs de conflit local (querelles entre agriculteurs et éleveurs, pillages de ressources, recrutement par des seigneurs de guerre).

Des études soulignent d’ailleurs l’impact quantifiable du climat sur la violence à l’échelle individuelle et collective. Ainsi, selon une méta-analyse commentée par le Forum économique mondial, une élévation de +1 °C de la température moyenne augmente d’environ 2 % le taux de violences interpersonnelles et accroît de 2,5 à 5 % le risque de conflit entre groupes. Cette relation, observée à travers de multiples régions du monde, suggère que le réchauffement ne fait qu’ajouter de l’« huile sur le feu » dans des contextes déjà tendus. Dans la Corne de l’Afrique, où des conflits armés couvent depuis des décennies (Somalie, Éthiopie) et où le tissu social est fragilisé, l’effet multiplicateur du climat est particulièrement préoccupant. La succession récente de saisons des pluies manquées en Somalie et en Éthiopie a provoqué la pire sécheresse en 40 ans, anéantissant le cheptel de communautés entières et provoquant une famine affectant des millions de personnes. Les analystes notent que cette crise climatique nourrit la colère contre les gouvernements perçus comme impuissants, et profite au groupe terroriste Al-Shabaab en Somalie qui instrumentalise l’aide alimentaire et le contrôle de l’eau pour asseoir son influence. Une « spirale de vulnérabilité » s’observe ainsi du Soudan jusqu’au nord du Kenya : plus le climat se dérègle, plus la compétition pour les ressources s’intensifie et plus la fragmentation sociale s’aggrave, rendant la résolution pacifique des disputes encore plus difficile.

Bassin du Nil : entre rivalités hydriques et coopération naissante — Le bassin du Nil constitue un laboratoire des interactions entre changement climatique, intérêts géostratégiques et possibilités de coopération. Comme évoqué plus haut, la construction du barrage éthiopien de la Renaissance (GERD) sur le Nil Bleu a suscité des frictions avec l’Égypte et le Soudan, qui craignent une réduction de l’eau disponible en aval. Les sécheresses accrues dues au changement climatique sont venues renforcer ces craintes légitimes. Les dernières années ont vu les négociations piétiner, chaque partie campant sur ses prérogatives de souveraineté hydrique. L’Égypte, qui dépend à 97% du Nil pour son eau douce, évoque une question de sécurité nationale existentielle. L’Éthiopie, de son côté, met en avant son droit au développement et à l’électricité pour sa population, après des décennies de marginalisation dans l’usage du Nil. Le Soudan, au milieu, oscille entre les deux positions en fonction de ses intérêts et de ses alliances régionales.

Dans ce contexte tendu, la perspective du changement climatique (et de ses effets sur le débit du fleuve) agit comme un amplificateur d’incertitude. Des scénarios pessimistes envisagent une diminution notable du débit moyen du Nil d’ici la fin du siècle, en raison de précipitations moindres sur les hauts plateaux éthiopiens et d’une évaporation accrue. Une telle évolution, combinée à la montée des besoins en eau de chaque pays (population en hausse, agriculture irriguée, etc.), pourrait pousser les États à adopter des politiques unilatérales dangereuses, voire à envisager un recours à la force pour garantir leur approvisionnement, un cas typique où le climat deviendrait un déclencheur de conflit. Une note stratégique française a ainsi modélisé un scénario extrême où, en 2050, l’Éthiopie poursuit le remplissage accéléré de son barrage malgré des années de grande sécheresse, ce qui aboutirait à une réduction de 80% des surfaces irriguées en Égypte et au Soudan et pourrait déclencher une intervention militaire égyptienne pour libérer l’eau. Même si ce scénario demeure spéculatif, il illustre le niveau de gravité que pourrait atteindre la crise du Nil sous l’effet combiné du climat et de l’absence d’accord.

Cependant, le bassin du Nil offre aussi un contrepoint positif. Conscients du risque de « jeu perdant-perdant », des experts et diplomates explorent les pistes d’une coopération innovante où chaque État tirerait bénéfice d’une gestion conjointe de l’eau et de l’énergie. Une étude scientifique publiée en 2024 dans Nature Water a par exemple montré qu’en développant les échanges d’électricité entre l’Éthiopie, le Soudan et l’Égypte, c’est-à-dire en permettant à l’Éthiopie d’exporter vers ses voisins l’électricité produite par le GERD en période humide, tandis que ceux-ci lui « prêteraient » de l’eau en période sèche, il est essentiel de parvenir à un équilibre gagnant-gagnant. Ce modèle de trade-off multi-sectoriel, où l’eau et l’énergie s’échangent, réduirait le déficit hydrique de l’Égypte tout en augmentant les revenus de l’Éthiopie grâce à la vente d’électricité excédentaire. Autrement dit, en sortant d’une négociation purement centrée sur le partage du volume d’eau (forcément conflictuel) pour aller vers un partage des bénéfices (énergie, eau, développement agricole régional), on ouvre la voie à un accord mutuellement avantageux. Ce type de solution illustre comment le stress climatique peut aussi être un moteur de coopération, poussant les États à innover pour éviter une catastrophe. Si un accord de commerce d’énergie autour du Nil voyait le jour, il constituerait un précédent puissant pour d’autres bassins transfrontaliers en tension.

Moyen-Orient : l’eau au cœur des tensions, de l’Irak à l’Afghanistan — Le Moyen-Orient et l’Asie occidentale forment sans doute la région du monde la plus exposée au risque de conflit lié à l’eau. C’est en effet la région la plus aride de la planète, avec une disponibilité hydrique très faible par habitant, et en baisse rapide. À l’échelle du climat futur, les projections sont alarmantes : d’ici 2050, la quantité d’eau douce disponible par personne au Moyen-Orient pourrait chuter de moitié par rapport à aujourd’hui, sous l’effet combiné de la croissance démographique et du changement climatique. Les pays du Golfe, du Levant et d’Iran connaîtront des étés de plus en plus chauds (avec des records de température dépassant 50 °C) et des précipitations globalement en déclin, ce qui va accentuer la fréquence des sécheresses. Déjà, 16 des 25 pays les plus « stressés » hydriquement au monde se situent dans la région MENA. Cette situation crée un facteur d’instabilité structurelle : lorsque la demande en eau excède largement l’offre disponible, les sociétés sont confrontées à des choix difficiles (réduire la consommation, investir massivement dans le dessalement, ou… prendre l’eau chez le voisin), autant de choix qui peuvent se traduire par des tensions internes ou externes.

Plusieurs foyers de conflit liés à l’eau sont déjà apparents. En Syrie et en Irak, la longue sécheresse de 2006-2010, la pire depuis des siècles, a été fréquemment citée comme l’un des facteurs ayant précédé la guerre civile syrienne de 2011, en provoquant un exode rural massif et en exacerbant le mécontentement contre le régime (même si ce facteur environnemental n’a agi qu’en combinaison avec de nombreux autres). Depuis, la question du partage des fleuves Tigre et Euphrate est devenue encore plus épineuse : la Turquie, qui contrôle le débit à la source, a multiplié les retenues d’eau (projet GAP) pour son usage domestique, réduisant drastiquement les flux vers la Syrie puis l’Irak. Les années de sécheresse quasi permanente dans les années 2010-2020 ont mis l’Irak en situation de crise hydrique aiguë, avec des rivières à sec, des villes comme Basra manquant d’eau potable, et des agriculteurs contraints d’abandonner leurs terres. Faute d’accord global (les négociations turco-irakiennes n’ont guère abouti), on assiste à un dangereux jeu unilatéral : chaque pays construit des digues ou détourne des affluents (l’Iran a ainsi coupé partiellement le tributaire de la Diyala), ce qui porte atteinte aux autres. La rivalité Iran vs. Irak autour de l’eau s’est accentuée à mesure que le bassin du Tigre–Euphrate s’assèche, créant un sentiment d’urgence nationale en Irak. Les tensions demeurent pour l’instant diplomatiques, mais pourraient dégénérer si une sécheresse extrême mettait en péril les grandes villes irakiennes et si aucune médiation n’aboutissait.

Un autre point chaud hydrique émerge à l’est de la région, autour du fleuve Helmand qui prend sa source en Afghanistan et irrigue une partie de l’est de l’Iran. L’Afghanistan a construit récemment le barrage de Kamal Khan sur le Helmand, afin de développer l’irrigation dans une province frappée par la sécheresse, ce qui réduit d’autant le débit arrivant en Iran. En 2021-2022, une sécheresse sévère a ravivé le différend : Téhéran accuse Kaboul (désormais gouverné par les talibans) de ne pas respecter le traité de partage de 1973, tandis que Kaboul rétorque que l’Iran a surexploité le lac Hamoun commun. En mai 2023, la tension a franchi un cap : un échange de tirs frontalier entre gardes-frontières iraniens et talibans a fait plusieurs morts, sur fond de dispute autour de l’ouverture des vannes du Helmand. Cet incident armé a sonné l’alarme quant au risque d’une escalade si aucune solution n’est trouvée. Pour l’instant, des négociations ont été entamées et l’ONU appelle à la retenue, mais l’épisode montre qu’une crise climatique (sécheresse) combinée à une absence de gouvernance partagée de l’eau peut déboucher sur un affrontement militaire, même de faible intensité. La situation du Helmand est emblématique : pas de mécanisme de coopération opérationnel, des discours nationalistes de part et d’autre, et un climat qui impose des arbitrages de plus en plus difficiles, la recette d’un conflit à venir si rien n’est fait.

Malgré ce tableau sombre, la région voit quelques dynamiques de coopération embryonnaires autour de l’eau, suscitées par la contrainte climatique. C’est le cas de l’Initiative des trois fleuves (Tigre, Euphrate, Nil) lancée par l’ONU vise à promouvoir le dialogue technique entre hydrologues des pays concernés, même si les résultats concrets se font attendre. Au niveau local, on note que face à la pénurie, des communautés autrefois rivales concluent parfois des accords informels de partage de l’eau ou de rotation des usages agricoles, réalisant qu’« à plusieurs on gère mieux la disette ». Le climat de confiance ainsi bâti à petite échelle pourrait un jour servir de base à des accords plus larges.

Andes tropicales : fonte des glaces et conflits pour l’eau en Bolivie — Dans les hautes Andes d’Amérique du Sud, le changement climatique se manifeste par la fonte accélérée des glaciers tropicaux, une autre facette du problème climatique susceptible d’engendrer des tensions. En Bolivie, pays déjà en stress hydrique, la superficie des glaciers de la Cordillère Orientale a fondu de 43 % entre 1986 et 2014 sous l’effet du réchauffement, selon une étude publiée dans The Cryosphere. Ces glaciers jouent un rôle crucial de réservoir naturel : leur fonte saisonnière alimente en eau les rivières pendant la saison sèche, assurant l’approvisionnement de plus de 2 millions de personnes dans les grandes villes comme La Paz et El Alto. À court terme, la fonte rapide accroît le volume d’eau disponible (jusqu’à l’assèchement complet du glacier) et crée des lacs glaciaires instables ; à long terme, une fois les glaciers disparus, c’est une partie de l’eau potable et agricole des Andes qui s’évanouira. Les scientifiques estiment que d’ici la fin du siècle, la plupart des glaciers boliviens auront quasiment disparu, posant la question : d’où viendra l’eau en saison sèche ?

Les effets se font déjà sentir. En 2016, La Paz a connu une grave crise d’eau lorsque les principaux réservoirs alimentant la ville se sont retrouvés presque à sec, du fait d’une sécheresse aggravée par l’absence de fonte nivale suffisante. Le gouvernement a dû rationner l’eau, provoquant des manifestations et un scandale politique (le directeur de l’entreprise des eaux fut arrêté). La compétition pour l’eau s’exacerbe entre différents usagers : urbains vs ruraux, agriculture vs industrie minière, etc. En Bolivie, l’extraction minière des métaux (or, argent, étain, et plus récemment lithium) est une activité stratégique mais très gourmande en eau et polluante. Dans les Andes boliviennes, des conflits opposent de manière chronique les communautés indigènes locales aux entreprises minières soutenues par l’État, notamment autour de l’accès à l’eau. À Potosí, Oruro ou Cochabamba, des communautés paysannes accusent les compagnies minières de détourner et de contaminer les rivières, menaçant l’agriculture et l’élevage locaux. Des incidents violents ont éclaté : routes bloquées, affrontements avec la police, etc. Un reportage récent décrit comment dans la communauté d’Ayllu Acre (département d’Oruro), l’extension d’une mine de plomb a asséché le dernier cours d’eau disponible ; les mineurs ont privatisé la source et gardent l’accès armés de bâtons, menaçant de violence les villageois qui tenteraient de s’y servir . Les habitants indigènes, privés d’eau, doivent se contenter de citernes fournies une fois par semaine et constatent impuissants la mort de leurs troupeaux et la fin de leur mode de vie traditionnel. Ce témoignage illustre une inversion du pouvoir : ceux qui vivaient de la terre et respectaient la Pachamama (Terre-mère) sont maintenant dépendants de l’industrie extractive qui détruit leur environnement.

Ici, le changement climatique joue sur deux tableaux : (1) en réduisant la ressource globale (les glaciers, source pérenne d’eau, s’étiolent), il attise la concurrence entre usagers ; (2) en encourageant la ruée vers les « minéraux de la transition » (lithium notamment, dont la Bolivie possède des réserves colossales dans le salar d’Uyuni), il risque de multiplier les projets miniers dans des zones écologiquement sensibles, au risque d’attiser les conflits socio-environnementaux. La Bolivie a déjà connu dans le passé la « guerre de l’eau » de Cochabamba en 2000 (révolte contre la privatisation de la distribution d’eau) et la « guerre du gaz » en 2003. On peut craindre demain une « guerre du lithium » si les communautés locales, appuyées par des mouvements citoyens, s’opposent à l’exploitation intensive de ce minerai indispensable aux batteries mais très consommateur d’eau dans sa phase d’extraction (par évaporation dans des bassins salins). En somme, les Andes montrent que la sécurité hydrique sera un enjeu de stabilité intérieure, et que la gestion équitable des ressources entre secteurs (population, agriculture, industrie) est cruciale pour éviter que le dérèglement climatique n’alimente des conflits civils.

Océan Arctique : réchauffement et rivalités entre puissances  Aux antipodes du Sahel, l’Arctique illustre une autre facette du lien climat-géopolitique, cette fois dans le registre des rivalités entre grandes puissances. La région circumpolaire se réchauffe à une vitesse stupéfiante : l’Arctique s’est réchauffé près de quatre fois plus vite que le reste du monde au cours des 40 dernières années. Cette amplification arctique a des conséquences majeures : la banquise fond à vue d’œil en été, ouvrant de nouvelles routes maritimes au nord de la Russie (passage du Nord-Est) et du Canada (passage du Nord-Ouest) ; le pergélisol dégèle, affectant les infrastructures locales ; et des ressources naturelles jusqu’alors bloquées par la glace deviennent plus accessibles (gisements d’hydrocarbures offshore, minerais, zones de pêche, etc.). En clair, le changement climatique transforme l’Arctique, d’une région enclavée et protégée par la glace, en une nouvelle frontière d’opportunités économiques et stratégiques.

Cette transformation suscite l’intérêt, et les ambitions, des États arctiques et même de puissances extérieures. La Russie, qui possède la plus grande frange arctique, voit une aubaine dans l’ouverture du passage du Nord-Est (plus court chemin maritime entre l’Asie et l’Europe) et investit massivement dans le développement de ports et de flottes brise-glace. Elle a également renforcé sa présence militaire dans le Grand Nord ces dernières années (réouverture de bases soviétiques, déploiement de radars et de missiles côtiers) pour sécuriser ses intérêts. Les États-Unis, conscients de ne plus pouvoir considérer l’Arctique comme un sanctuaire, mettent à jour leur stratégie polaire et envisagent d’accroître leurs capacités navales et leur coopération avec le Canada et le Groenland pour contrer l’influence russe. La Chine, qui s’est autoproclamée « État quasi arctique », investit dans la recherche polaire et s’intéresse aux routes maritimes ainsi qu’aux ressources (elle a un statut d’observateur au Conseil de l’Arctique et développe des partenariats avec la Russie pour l’exploitation du gaz en Sibérie arctique). En somme, l’Arctique devient un terrain d’expression de la compétition entre grandes puissances, d’autant que le cadre juridique y est partiel (la majeure partie de l’océan Arctique relève des hautes mers, hors des eaux territoriales).

Jusqu’à récemment, cette compétition était adoucie par un esprit de coopération: depuis 1996 fonctionne le Conseil de l’Arctique, forum incluant les 8 États arctiques (États-Unis, Canada, Russie, Norvège, Danemark via le Groenland, Islande, Suède, Finlande) et dédié aux enjeux de développement durable, de sécurité maritime et environnementale. Ce Conseil a permis d’élaborer en bonne entente des accords importants (recherche et sauvetage en mer, prévention des marées noires, protection de la faune) et incarnait une forme d’« exception arctique » où malgré les tensions globales, la région restait à l’écart des conflits. Cependant, cette exceptionnalisme arctique est mis à mal par les événements géopolitiques récents. L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 a eu pour effet la suspension sine die de la coopération au sein du Conseil de l’Arctique (les sept autres membres refusant de siéger avec la Russie). Les canaux de dialogue régionaux sont gelés, laissant la place à des monologues et à une possible escalade d’incompréhensions. Déjà, on observe une intensification des mouvements militaires : le passage de navires espions russes près des câbles sous-marins norvégiens, des manœuvres conjointes russo-chinoises aux abords de l’Alaska, ou encore l’intégration de la Finlande et de la Suède à l’OTAN (2023-2024) qui modifie les équilibres de défense dans le Grand Nord  . Si un conflit ouvert reste hautement improbable (aucun acteur n’y a intérêt tant les enjeux sont coûteux), le risque d’incident, collision navale, erreur d’appréciation militaire, etc., augmente dans ce contexte d’arme égale. Le climat, en ouvrant l’Arctique, a donc fait entrer cette région dans le jeu mondial, pour le meilleur (nouvelles routes commerciales, développement pour les populations autochtones si bien géré) et pour le pire (convoitises, surmilitarisation). Néanmoins, des mécanismes de coopération subsistent de façon informelle ou bilatérale : par exemple, malgré la suspension du Conseil, la Russie et la Norvège ont jusqu’ici maintenu leur accord de partage des quotas de pêche en mer de Barents, évitant une surexploitation anarchique. Cela montre la possibilité de préserver certains filets de sécurité diplomatiques même en période de tensions, et que la nécessité de gérer ensemble les risques climatiques (ex. le dégazage du pergélisol, qui pourrait libérer du méthane, ou les sauvetages en mer) pourrait à l’avenir inciter les puissances à renouer le dialogue sur l’Arctique.

Scénarios prospectifs et effets de la transition verte

Scénarios climatiques et projections de conflits à l’horizon 2050 — Quels conflits surviendront dans un monde à +2 °C ou +3 °C ? Les travaux de modélisation tentent d’estimer l’impact futur du climat sur la violence, en extrapolant les tendances observées. Une méta-étude récente publiée par des chercheurs du CEPR (Centre for Economic Policy Research) synthétise 80 études empiriques sur le lien climat-conflit et en tire des projections chiffrées. Leurs estimations centrales indiquent qu’avec le réchauffement attendu d’ici 2050, on pourrait observer une hausse de 4,9 à 9,8 % de l’incidence des conflits entre groupes humains, et une augmentation de 3,8 à 7,6 % des violences interpersonnelles (homicides, agressions). Ces fourchettes, relativement larges, traduisent l’incertitude sur l’ampleur du réchauffement et sur la sensibilité exacte des sociétés à ces changements. Néanmoins, la tendance est claire : un climat plus chaud et plus instable risque d’entraîner plus de troubles et de violences, toutes choses égales par ailleurs. Les mécanismes à l’œuvre incluent l’agressivité accrue en contexte de chaleur extrême (des études psychologiques montrent que la chaleur peut exacerber l’hostilité et réduire les seuils de tolérance), mais surtout l’aggravation des pénuries de ressources (eau, terre cultivable) qui intensifie les rivalités et frustrations. Par ailleurs, la montée du niveau des mers menace d’ici 2050 des régions littorales densément peuplées – par exemple le delta du Gange au Bangladesh, ou la mégapole de Lagos au Nigeria – ce qui pourrait engendrer des déplacements massifs de population et des conflits autour des terres émergées encore habitables. L’ONU a récemment averti que la montée des eaux « détruit des moyens de subsistance, entraîne des déplacements et des conflits pour l’eau douce et les terres fertiles » dans les régions côtières vulnérables . On le voit, les changements climatiques à venir ne créeront pas nécessairement de nouveaux types de guerre, mais ils pourraient aggraver les facteurs de conflit existants (pauvreté, migrations, compétition économique) dans de nombreuses régions, des bidonvilles d’Asie du Sud aux zones pastorales d’Afrique.

Un scénario extrême souvent évoqué est celui de « conflits pour l’eau » à grande échelle. Si les trajectoires d’émissions les plus pessimistes se réalisaient (réchauffement de +4 °C en 2100), de vastes territoires aujourd’hui vivables deviendraient quasi inhabitables une partie de l’année (régions du Golfe persique, parties de l’Inde et du Pakistan, etc.). Des centaines de millions de personnes pourraient chercher refuge ailleurs, exerçant des pressions migratoires sans précédent. Sans anticipation, ces mouvements pourraient générer des tensions violentes, de la xénophobie, voire des conflits entre pays d’origine et pays d’accueil. À l’inverse, des politiques adaptées (plans d’accueil, relocalisations planifiées) pourraient canaliser pacifiquement ces migrations. L’avenir n’est donc pas écrit : les projections servent surtout à souligner l’urgence d’agir sur les causes du changement climatique et sur la vulnérabilité des sociétés, afin d’éviter les scénarios du pire. Par exemple, la prospective française citée plus haut sur le Nil propose aussi un scénario « coopératif » où, dès les années 2030, les pays du bassin signent un traité de partage flexible intégrant des mécanismes d’ajustement en cas de sécheresse, ce qui préviendrait tout conflit en 2050 . De même, on peut imaginer qu’une gouvernance mondiale renforcée du climat (respect stricte de l’Accord de Paris, aide massive aux États fragiles pour l’adaptation) atténue fortement le lien climat-conflit d’ici le milieu du siècle. En résumé, le climat impose des risques accrus de conflit, mais la trajectoire effective dépendra largement des politiques publiques adoptées dès maintenant pour y faire face.

La transition énergétique, opportunité de paix ou nouvelle source de conflits ? — Le paradoxe de la lutte contre le changement climatique est qu’elle-même peut générer des tensions géopolitiques. La transition globale vers des énergies décarbonées – indispensable pour limiter le réchauffement – implique une explosion de la demande en certains minerais stratégiques : lithium, cobalt, nickel, cuivre, terres rares, etc. Ces minéraux critiques sont nécessaires aux technologies vertes (batteries électriques, éoliennes, panneaux solaires, réseaux électriques intelligents). Or, beaucoup de ces ressources se trouvent dans des pays en développement à la gouvernance fragile (cobalt en RDC, terres rares en Chine mais aussi en Afrique de l’Est, lithium en Bolivie et RDC, cuivre en Amérique latine et en Afrique centrale, etc.). L’histoire des ressources naturelles enseigne qu’une richesse soudaine peut être un cadeau empoisonné, la « malédiction des ressources », surtout lorsque l’exploitation est concentrée entre les mains de quelques acteurs et que l’État est faible. Des études économiques ont montré que des hausses de prix des hydrocarbures ou des minerais stratégiques sont fréquemment associées à une intensification des violences dans les zones de production concernées. En Colombie, par exemple, la flambée des cours du pétrole dans les années 2000 a alimenté les caisses des groupes armés via le racket et fait basculer certaines régions dans plus de conflit, tandis qu’à l’inverse la hausse du prix du café (culture vivrière employant beaucoup de main-d’œuvre) tendait à réduire les violences en enrichissant les paysans et en décourageant leur recrutement par les guérillas. De façon générale, des ressources extractives très rentables et peu redistribuées créent un incitatif à la rapacité : factions armées, milices locales ou élites corrompues peuvent se battre pour s’approprier la rente, au détriment des populations.

La « transition verte » risque d’amplifier ces dynamiques. D’une part, la demande mondiale pour ces minerais augmente à un rythme exponentiel : la Banque mondiale estime qu’entre 2020 et 2050, les besoins en lithium pourraient être multipliés par 5 à 10 selon les scénarios, ceux en cobalt par 5, etc. D’autre part, ces minerais se trouvent souvent dans des conditions d’extraction capitalistiques (mines industrielles à forte intensité de capital et faible intensité de travail local, comme les mines de cobalt du Katanga) ou informelles (mines artisanales parfois illégales). Dans les deux cas, les retombées locales en emplois et en développement sont limitées, ce qui peut alimenter la frustration voire l’émergence de mouvements rebelles prétendant défendre les communautés contre l’« accaparement minier ». Ainsi, des experts préviennent que sans bonne gouvernance, la ruée vers les minéraux verts pourrait déclencher de nouveaux « conflits de prédation » dans les pays riches en ressources, un peu à l’image des conflits diamantifères ou pétroliers du passé . Un rapport de la Banque mondiale en 2020 parlait d’un « double tranchant » de la transition verte : positive globalement pour le climat, mais susceptible de déstabiliser localement des États faibles en y alimentant corruption, conflits armés et dégradation environnementale supplémentaire. En RDC, par exemple, l’expansion incontrôlée de l’extraction de cobalt a déjà entraîné des violations de droits humains (travail des enfants, milices privées) et une pollution des sols et des eaux, ce qui menace la sécurité alimentaire des villages avoisinants – créant ainsi les conditions de futurs conflits liés au manque de terres cultivables.

Cependant, ce sombre tableau n’est pas une fatalité. Si la transition énergétique est menée de façon inclusive, avec un partage équitable des bénéfices et un renforcement de l’État de droit dans les pays extracteurs, elle peut au contraire devenir un facteur de stabilité économique et sociale. Par exemple, investir une partie des revenus miniers dans des programmes sociaux ou dans le développement local réduit l’attrait des groupes armés. En outre, la diversification des chaînes d’approvisionnement (pour éviter la dépendance à un seul pays producteur) peut limiter les risques géopolitiques majeurs. L’initiative européenne pour « l’Alliance des matières premières » vise ainsi à sécuriser des sources de lithium hors de zones de conflit, tout en promouvant des standards environnementaux et éthiques. L’épuisement progressif des énergies fossiles et la baisse corrélative de leur prix réduiront certains conflits alimentés par le pétrole (pensons aux guerres pour le contrôle des champs pétroliers, qui deviendront moins rentables si le baril voit sa valeur chuter). D’après une analyse historico-économique, des prix élevés du pétrole ou des minerais intensifient les conflits, tandis que des prix élevés pour les produits agricoles tendent à les atténuer en augmentant les revenus ruraux. À terme, si la transition verte réussit, l’affaiblissement de la rente pétrolière pourrait pacifier certaines régions naguère troublées (ex : moins d’argent pour financer des milices au Soudan du Sud ou en Libye). Mais dans l’intervalle, la période de transition d’ici 2050 sera délicate à gérer, car le monde sera confronté à deux systèmes énergétiques superposés (l’ancien basé sur pétrole/gaz, et le nouveau basé sur les métaux et les renouvelables), doublant potentiellement les motifs de rivalité. En somme, la transition climatique elle-même doit être sécurisée par des mécanismes internationaux de transparence, de certification et d’aide au développement, pour éviter qu’elle ne déclenche des conflits qu’elle cherchait justement à prévenir en stabilisant le climat.

Facteurs aggravants : démographie, urbanisation, dépendances et crises en chaîne — Outre le climat et l’énergie, d’autres dynamiques globales agiront comme multiplicateurs de risques de conflit dans les prochaines décennies, souvent en synergie avec le changement climatique. La croissance démographique rapide de certaines régions fragiles, notamment en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud, exerce une forte pression sur les ressources (terres, eau, emplois) et sur les services publics. Le Sahel, déjà en crise comme on l’a vu, verra sa population doubler d’ici 2050, rendant encore plus difficile la satisfaction des besoins de base et la résolution des tensions communautaires. Cette poussée démographique s’accompagne d’une urbanisation anarchique : les mégapoles du Sud gonflent de quartiers informels vulnérables aux aléas (inondations, vagues de chaleur) et où le chômage de masse peut nourrir la criminalité ou la radicalisation. Dans le même temps, beaucoup de pays fragiles restent fortement dépendants des importations alimentaires : toute perturbation du commerce mondial (par exemple une sécheresse simultanée dans les greniers à blé mondiaux, ou une guerre affectant les exportations comme ce fut le cas avec le conflit en Ukraine) peut provoquer une flambée des prix sur les marchés intérieurs et des émeutes (les « émeutes du pain » ont touché plus de 40 pays en 2008 lorsque les cours céréaliers ont explosé). Le changement climatique accroît la probabilité de tels chocs (mauvaises récoltes synchronisées) et donc l’instabilité politique qui peut en résulter.

Par ailleurs, les conflits risquent de devenir de plus en plus interconnectés régionalement. On parle déjà d’un « arc d’instabilité » sahélo-soudanais : les crises locales (attaque d’un groupe armé dans le nord du Mali, conflit entre éleveurs et agriculteurs au Nigeria central, etc.) tendent à se propager par contagion, à travers les frontières poreuses, alimentant un espace conflictuel transnational. Un exemple est la diffusion du djihadisme du Mali vers le Burkina Faso et le Niger, puis vers les pays du golfe de Guinée ; la désertification et l’effondrement de l’économie pastorale au Sahel ont poussé certains jeunes peuls nomades vers ces groupes armés qui leur offrent un revenu, créant un front s’étendant désormais jusqu’en Côte d’Ivoire ou au Bénin. De même, la crise du Darfour, initialement circonscrite au Soudan, a eu des répercussions au Tchad voisin et en République centrafricaine (flux de réfugiés, formation de milices transfrontalières). Ces effets domino sont facilités par la faiblesse des institutions étatiques dans ces zones frontalières et par des facteurs identitaires (groupes ethniques répartis de part et d’autre des frontières coloniales). Quand survient un choc climatique majeur, par exemple une grande sécheresse au Sahel central, ses conséquences (déplacement de pasteurs armés, affrontements pour l’accès à une rivière) peuvent en quelques mois toucher plusieurs pays à la fois. Les régions du Moyen-Orient et de l’Asie centrale présentent également ces caractéristiques : le croisement de facteurs de vulnérabilité (gouvernance défaillante, croissance démographique, climat extrême) sur des espaces contigus y fait craindre des crises systémiques. Le dernier Ecological Threat Report (2024) souligne d’ailleurs que les zones cumulant forte croissance de population, faible gouvernance, patterns climatiques erratiques et forte dépendance agricole, ce qui décrit bien le Sahel, l’Afghanistan, certaines parties du Moyen-Orient,  seront les plus susceptibles de connaître des conflits aggravés par le climat. La communauté internationale devra donc penser les réponses de façon régionale et globale, et non se cantonner à des solutions pays par pays.

Le climat, un catalyseur d’entente ? — Malgré les sombres perspectives, il est important de rappeler que le défi climatique pourrait aussi constituer un levier de coopération internationale sans précédent, un peu à l’image de la coopération qui a émergé autour de la couche d’ozone dans les années 1980, ou plus récemment de l’accord de Paris sur le climat (2015) où presque tous les États du monde se sont engagés dans un effort commun. Face à un risque existentiel partagé, les acteurs peuvent être incités à s’unir plutôt qu’à s’affronter, transformant ainsi le climat en moteur de diplomatie. Concrètement, plusieurs pistes de coopération ont déjà été identifiées ou mises en œuvre.

D’abord, la gestion conjointe des ressources transfrontalières est un domaine où la contrainte climatique pousse à innover. Nous avons vu l’exemple du Nil : plutôt que de se disputer l’eau, un partage des bénéfices via l’énergie pourrait satisfaire tout le monde. Cette approche de « l’intégration des réseaux », eau, énergie, alimentation, est prometteuse ailleurs : dans le bassin du Mékong en Asie du Sud-Est, par exemple, des discussions portent sur un échange électricité/hydroélectricité entre pays amont (Chine, Laos) et pays aval (Vietnam, Cambodge) pour gérer les sécheresses de manière solidaire. En Afrique du Nord, l’Algérie, la Tunisie et la Libye ont signé en 2021 un accord de consultation pour la gestion de l’aquifère transfrontalier du Sahara septentrional, reconnaissant que la surexploitation de cette nappe fossile face à la baisse des pluies nécessitait une action collective. Cet accord, bien que technique, a renforcé le dialogue entre ces pays sur un sujet neutre, ce qui peut rejaillir positivement sur d’autres dossiers bilatéraux.

Ensuite, le partage de technologies et de savoir-faire en matière d’adaptation est un autre domaine de coopération encouragé par l’urgence climatique. Des pays autrefois adversaires peuvent trouver un intérêt mutuel à collaborer, par exemple sur la désalinisation de l’eau de mer (technologie énergivore que plusieurs États du Golfe maîtrisent et pourraient partager avec des voisins plus pauvres), sur la gestion des sécheresses (Israël et la Jordanie coopèrent sur la gestion de l’eau du Jourdain et sur des projets comme le canal mer Rouge-mer Morte pour ralentir l’assèchement de cette dernière), ou sur les systèmes d’alerte précoce aux catastrophes (les pays d’Asie du Sud coopèrent via un centre commun pour surveiller les cyclones et tsunamis dans l’océan Indien, ce qui sauve des vies). En Asie centrale, les cinq ex-républiques soviétiques parviennent à maintenir un dialogue (via la Commission de l’eau de la vallée de Ferghana notamment) autour du partage de l’eau du Syr-Daria et de l’Amou-Daria, car toutes redoutent les effets du recul des glaciers du Pamir. Certes, les rivalités ne disparaissent pas, mais la contrainte climatique force à au moins conserver des canaux de communication ouverts.

Au niveau global, on peut espérer que les enjeux climatiques poussent à renforcer le régime multilatéral. L’initiative récente de créer une Coalition pour la coopération transfrontalière en matière d’eau (portée par l’ONU) vise à inciter les États à signer et mettre en œuvre des traités de partage de cours d’eau et d’aquifères, en mettant en avant les bénéfices mutuels de la planification conjointe plutôt que le coût d’inaction (qui serait conflit et pénuries). Cette diplomatie dite « bleue » rejoint la diplomatie « verte » plus large où, par exemple, la protection d’une forêt tropicale ou d’un bassin versant peut devenir un projet commun entre plusieurs pays, soutenu par des financements internationaux (cas de la forêt du bassin du Congo, protégée par un partenariat entre États africains et donateurs étrangers). De même, le développement des marchés régionaux de l’énergie propre (réseaux électriques interconnectés) peut réduire les tensions en créant des interdépendances positives : un pays très ensoleillé exportera son solaire à un voisin qui enverra son hydroélectricité quand il y aura du vent, etc. En ce sens, le climat pourrait progressivement être intégré dans le concept de « sécurité collective » : les armées elles-mêmes commencent à coopérer sur les enjeux de réponse aux catastrophes naturelles ou de surveillance des routes arctiques, créant des opportunités de démilitarisation partielle de certaines zones au profit d’objectifs communs de sécurité humaine.

Enfin, la résilience climatique renforce souvent la paix sociale. Là où des communautés ont choisi de gérer ensemble une ressource rare (par exemple via des comités locaux de l’eau associant tous les groupes ethniques d’une vallée), elles ont non seulement mieux résisté aux sécheresses, mais aussi évité l’instrumentalisation du manque d’eau par des entrepreneurs de violence. Dans certaines îles du Pacifique très menacées par la montée des eaux, les populations ont initié des réseaux de solidarité (échanges d’expérience, migrations planifiées vers d’autres îles) qui préfigurent ce que pourrait être une entraide climatique internationale à plus grande échelle. En résumé, si le changement climatique est souvent perçu comme un multiplicateur de menaces, il peut aussi agir comme un multiplicateur d’opportunités diplomatiques à condition que les acteurs fassent le pari de la coopération plutôt que celui de la confrontation. Le climat ne respecte pas les frontières ; la réponse aux défis qu’il pose ne pourra être qu’inclusive et collective, ou elle ne sera pas.

Pistes de prévention et de résilience

Renforcement des filets sociaux et de l’assurance climatique — Un constat qui ressort de nombreuses études est que des populations moins précaires et mieux protégées des aléas résistent mieux à l’engrenage conflit-climat. Investir dans des filets de sécurité sociale peut donc briser le lien entre choc climatique et violence. Concrètement, il s’agit de mettre en place des programmes de type cash transfer (transferts monétaires) ou workfare (travaux publics rémunérés) qui, en cas de mauvaise récolte ou de catastrophe naturelle, apportent un revenu de substitution aux foyers vulnérables. Par exemple, l’Inde a étendu dans les années 2000 un programme national de garantie d’emploi rural (NREGA) : des chercheurs ont observé qu’après cette mise en place, les districts indiens couverts voyaient l’effet des sécheresses sur la violence (notamment l’insurrection naxalite) diminuer significativement, signe que le désespoir économique ne poussait plus autant de jeunes dans les bras de la rébellion. De même, au Mexique, l’extension du programme Prospera d’aides aux familles a atténué la corrélation entre canicules et criminalité dans les régions bénéficiaires. Par ailleurs, l’outil de l’assurance indexée sur le climat gagne en intérêt : il s’agit de polices d’assurance dont le versement se déclenche automatiquement en cas d’événement climatique extrême (par exemple si les précipitations tombent en dessous d’un seuil). Des projets pilotes d’assurance-récolte en Afrique de l’Est ou d’assurance bétail au Sahel ont montré qu’indemniser rapidement les agriculteurs/éleveurs après une sécheresse réduit l’ampleur des pertes économiques et donc le risque qu’ils recourent à des moyens violents pour survivre (raids de bétail, adhésion à des milices).

Cependant, ces dispositifs doivent être conçus avec soin pour ne pas produire l’effet inverse. Par exemple, une étude sur une assurance bétail indexée au Kenya a révélé une conséquence inattendue : entre deux sécheresses, les éleveurs assurés augmentaient la taille de leurs troupeaux (puisqu’ils se sentaient protégés), ce qui dégradait davantage les pâturages et rendait la sécheresse suivante encore plus ravageuse, et attisait les conflits entre éleveurs pour l’accès aux rares points d’eau restants. Ce phénomène de moral hazard (assurance mal conçue incitant à la prise de risque) doit être corrigé par des mécanismes de conditionnalité ou de plafonnement. De même, injecter des aides financières dans une région en crise nécessite de veiller à ce que ces fonds ne soient pas captés par des groupes armés qui les détourneraient. Des études suggèrent que l’aide alimentaire internationale, mal ciblée, a pu parfois prolonger des guerres civiles en étant pillée par des combattants. Il est donc crucial d’accompagner les filets sociaux d’un monitoring rigoureux et de les intégrer à des stratégies globales de réduction de la pauvreté (éducation, diversification économique) pour qu’ils réduisent effectivement l’attrait de la violence sur le long terme . Malgré ces défis, le renforcement du socle de protection sociale apparaît comme l’une des politiques les plus prometteuses pour construire la paix dans un monde chaotique sur le plan climatique : en stabilisant les revenus et en évitant les basculements dans la misère, on enlève aux entrepreneurs de conflit une partie de leur terreau de recrutement.

Investissements dans l’adaptation agricole et les infrastructures — L’amélioration de la résilience physique face aux chocs climatiques est un autre pilier essentiel. Cela passe par des investissements dans l’adaptation agricole : développer des variétés de semences résistantes à la sécheresse ou à la salinité, construire des systèmes d’irrigation dans les zones à agriculture pluviale, promouvoir l’agroforesterie qui protège les sols, etc. Par exemple, l’Indonésie a massivement investi dans les canaux d’irrigation au cours des dernières décennies ; des chercheurs ont constaté que dans les provinces bien irriguées, les variations de précipitations avaient moins d’effet sur les conflits violents que dans les provinces dépendant de la pluie, signe que l’infrastructure a permis d’amortir le choc climatique et d’éviter des situations de famine ou de concurrence extrême pour l’eau . De même, des digues et barrages de rétention construits au Sahel (programme des « retenues d’eau » au Burkina Faso) ont réduit la vulnérabilité de villages aux sécheresses et atténué les tensions entre agriculteurs et éleveurs en garantissant un minimum d’eau pour chacun. L’aménagement du territoire peut aussi contribuer à la stabilité : si des couloirs de transhumance sont balisés et préservés des accaparements, les éleveurs nomades et les fermiers sédentaires peuvent coexister plus pacifiquement.

Les infrastructures de transport et de communication jouent un rôle ambivalent. D’un côté, des routes, ponts et marchés accessibles permettent aux régions affectées par une calamité naturelle de recevoir rapidement de l’aide et d’écouler/recevoir des marchandises, évitant l’isolement complet qui conduit souvent à la violence pour la survie. Des études en Inde coloniale ont montré que les districts reliés au chemin de fer subissaient moins d’excès de mortalité lors des sécheresses, car les grains pouvaient être acheminés, et connaissaient moins d’émeutes que les districts enclavés. D’un autre côté, l’ouverture de routes peut aussi faciliter le mouvement des insurgés ou le trafic d’armes. Une analyse récente intitulée « Roads to rule, roads to rebel » a comparé le réseau routier et l’intensité des conflits locaux dans plusieurs pays d’Afrique : elle conclut que si les routes permettent à l’État de projeter son autorité (administration, armée) elles peuvent aussi, en cas de faiblesse étatique, servir de vecteurs aux groupes rebelles pour contrôler le commerce ou étendre leur zone d’action. L’exemple du nord du Mali est parlant : la désertification y a coupé les circuits économiques traditionnels, mais la construction de pistes dans les années 2000 a été récupérée par les trafiquants et djihadistes pour leurs propres réseaux (drogue, cigarette, otages). Cela ne signifie pas qu’il faille s’abstenir de construire des routes dans les régions à risque, mais cela souligne la nécessité d’accompagner le développement infrastructurel par un renforcement de la gouvernance et de la sécurité locale. Idéalement, chaque infrastructure d’adaptation (barrage, route, marché) devrait être cogérée avec les communautés locales pour s’assurer qu’elle profite équitablement et ne devienne pas un enjeu de convoitise pour un groupe particulier. En somme, adapter les territoires au climat – irrigation, gestion des risques naturels, diversification agricole – peut diminuer fortement la probabilité de conflits liés aux pénuries , à condition de le faire de manière inclusive et en anticipant les effets pervers possibles.

Gouvernance et partage équitable des ressources — Un fil rouge apparaît clairement : la qualité de la gouvernance est déterminante pour convertir un stress climatique en crise violente… ou en simple défi à relever. Il est donc crucial de renforcer partout où possible les institutions transparentes et inclusives capables d’arbitrer les tensions liées aux ressources avant qu’elles ne dégénèrent. Cela passe d’abord par une meilleure régulation des industries extractives. Dans nombre de pays, les mines, forages pétroliers, concessions forestières sont entourés d’opacité financière ; les redevances échappent souvent au fisc et ne profitent pas aux populations locales, créant rancœur et sentiment d’injustice. Des initiatives internationales visent à briser ce cercle vicieux : le processus de Kimberley pour les diamants exige la certification de l’origine « non-conflit » des gemmes, ce qui a contribué à tarir le financement de certaines guerres civiles en Afrique par les « diamants de sang » . Les évaluations montrent que ce processus a eu un impact positif surtout dans les pays où l’extraction de diamants était artisanale et aisément détournée par des rebelles (Sierra Leone, RDC pour les diamants alluviaux) . En revanche, d’autres régulations, comme la section Dodd-Frank de 2010 sur les minéraux du conflit (3TG – tantale, tungstène, étain, or – en RDC), ont eu des effets mitigés voire contre-productifs : en interdisant l’achat de minerais non certifiés, la loi a initialement plongé dans la pauvreté des milliers de mineurs artisanaux congolais sans éradiquer les groupes armés, ce qui a pu aggraver la violence localement avant des ajustements . La leçon est que la certification et la transparence sont nécessaires mais pas suffisantes : elles doivent être adaptées au contexte et accompagnées d’alternatives économiques pour les communautés affectées. Par exemple, dans l’est du Congo, interdire le coltan illégal ne fait qu’ouvrir la voie à plus de contrebande si on ne propose pas aux creuseurs et aux chefs locaux une autre source de revenu.

Au-delà de la lutte contre le financement des conflits, une gouvernance équitable implique le partage des bénéfices tirés des ressources et la participation des communautés aux décisions. Cela peut prendre la forme de fonds de développement local alimentés par les revenus miniers ou pétroliers, de façon à montrer concrètement aux populations l’intérêt de préserver la paix pour profiter de ces retombées. La province indonésienne d’Aceh, après 30 ans de conflit séparatiste en partie alimenté par la rente du gaz, a trouvé la paix en 2005 notamment grâce à un accord de partage de 70% des recettes d’hydrocarbures au profit du gouvernement local – donnant aux anciens rebelles une raison de soutenir la stabilité pour bénéficier légalement de la manne. De même, améliorer la gouvernance foncière (titres de propriété clairs, protection des terres des petits paysans contre l’accaparement) peut réduire les conflits agraires et rendre les populations plus résilientes face au climat, car elles seront plus enclines à investir dans leurs terres si elles en ont la sécurité juridique. La décentralisation peut aussi jouer un rôle : confier aux autorités locales (chefferies, municipalités) la gestion de certaines ressources naturelles – forêts, pâturages, eaux – peut permettre des arrangements plus souples et acceptés par tous, là où une administration centrale lointaine échouerait à faire respecter des règles uniformes. Par exemple, au Niger, la formalisation de comités locaux de gestion des terroirs incluant agriculteurs et éleveurs a réduit les conflits dans les zones où cela a été expérimenté, car chacun a voix au chapitre pour la répartition des espaces en cas de sécheresse.

Enfin, la gouvernance doit intégrer la dimension anticipation des risques climatiques : mise en place de systèmes d’alerte précoce (pour évacuer ou protéger les biens avant une catastrophe), plans d’urgence alimentaire (stocks stratégiques, diversification des sources d’importations pour éviter les pénuries soudaines), etc. Ces mesures renforcent la confiance des citoyens envers l’État – s’ils voient que celui-ci les protège – et diminuent la tentation de solutions violentes ou d’allégeance à des groupes armés promettant de combler les défaillances de l’État. En clair, une bonne gouvernance climatique (transparente, anticipatrice, participative) est sans doute l’arme la plus efficace pour prévenir la conflictualité liée au climat, car elle s’attaque aux causes profondes : la frustration socio-économique, le sentiment d’injustice et l’absence de médiation pacifique des litiges.

Coopération transfrontalière et diplomatie climatique — Nombre des défis évoqués – bassins fluviaux partagés, migrations, flambées de prix – débordent le cadre des États-nations. Il faut donc renforcer les outils de la diplomatie climatique et de la coopération transfrontalière pour gérer ces enjeux à l’échelle adéquate. Sur les ressources en eau, la priorité est d’établir ou moderniser des accords adaptatifs de partage des fleuves et aquifères. Cela signifie prévoir dans les traités des clauses de flexibilité en cas de changement majeur des conditions (par exemple un protocole sécheresse qui répartit équitablement la pénurie plutôt que de laisser chaque État agir unilatéralement) . Le cas du Nil l’a illustré : un accord figé des décennies 1929/1959 n’est plus tenable au XXIe siècle, il faut un nouvel arrangement intégrant l’Éthiopie et tenant compte du climat futur. La diplomatie doit aider à surmonter l’héritage colonial de manière pacifique. L’ONU et d’autres organisations (OMVS en Afrique de l’Ouest pour le fleuve Sénégal, par ex.) jouent un rôle d’intermédiaires pour faciliter le dialogue technique et politique entre riverains. Investir dans ces mécanismes de médiation est bien moins coûteux que gérer les guerres qui résulteraient d’un échec de la négociation.

Au-delà de l’eau, la diplomatie climatique recouvre aussi la gestion conjointe des réfugiés climatiques. Plutôt que de subir des flux massifs incontrôlés, les États peuvent conclure des accords de relocalisation planifiée – par exemple des accords entre îles du Pacifique menacées de submersion et pays continentaux pour accueillir graduellement des communautés entières dans la dignité. De même, intégrer la question climatique dans les instances de résolution de conflits existants peut aider à trouver des solutions plus durables : Observable en Syrie où en 2015, les négociateurs de paix ont fini par aborder la question de la gestion de l’eau dans certaines zones comme faisant partie du règlement global. À terme, il pourrait être utile de nommer des envoyés spéciaux climat dans les régions à risques pour coordonner l’action humanitaire, le développement et la sécurité.

Un autre volet est la coopération technologique : la diffusion de technologies d’adaptation (irrigation goutte-à-goutte, dessalement à énergie solaire, variétés agricoles résilientes) peut être un chantier commun qui rapproche des pays aux relations autrement froides. Par exemple, l’Inde et le Pakistan, adversaires historiques, collaborent via des échanges d’experts sur la prévision des crues de l’Indus et le développement de variétés de blé résistantes à la chaleur, car les deux pays font face au même défi de vagues de chaleur détruisant les récoltes. Ce type de coopération technique, même discret, maintient des liens qui peuvent servir en période de crise plus aiguë.

Enfin, promouvoir une vision partagée de la sécurité englobant la dimension climatique peut contribuer à désamorcer certains conflits. Si les armées intègrent dans leurs plans stratégiques la notion de sécurité environnementale, elles seront peut-être moins enclines à des postures offensives sur des enjeux territoriaux classiques et plus enclines à coopérer pour faire face aux catastrophes (où leur logistique est souvent indispensable). Des exercices militaires conjoints d’aide humanitaire en cas de cyclone ou de tremblement de terre, impliquant par exemple États-Unis, Chine et Russie, pourraient dans un monde idéal remplacer les exercices de guerre froide et créer un esprit de collaboration. Cela reste pour l’heure hypothétique, mais on voit déjà aux Nations unies la question climatique gagner du terrain dans les discussions de sécurité – bien que certains États rechignent à l’aborder au Conseil de sécurité, jugeant qu’elle relève du développement. Pourtant, comme l’a déclaré un haut responsable onusien, « la crise climatique est le méga-problème du XXIe siècle, et elle exige une solidarité internationale sans précédent, faute de quoi la sécurité de tous les pays sera menacée ».

Vers une approche intégrée « sécurité-climat » — En définitive, la prévention des conflits à l’ère du changement climatique requiert de penser la sécurité de manière holistique. Les approches cloisonnées – d’un côté la défense, de l’autre l’environnement – ne sont plus viables. Un véritable agenda « sécurité-climat » doit émerger, combinant mesures d’atténuation du risque climatique et de réduction des facteurs de conflit. Cela passe par exemple par : la restauration des écosystèmes (reboiser, protéger les mangroves) qui réduit l’impact des catastrophes naturelles tout en offrant des emplois locaux et en évitant des conflits pour la terre ; la transformation des systèmes agricoles et alimentaires pour les rendre soutenables (moins consommateurs d’eau) et robustes aux aléas, ce qui renforce la sécurité alimentaire et donc la paix sociale ; l’adaptation des infrastructures urbaines (logements adaptés aux chaleurs extrêmes, réseaux de drainage pour les inondations) afin d’éviter que les crises climatiques ne dégénèrent en chaos dans les villes surpeuplées. De même, promouvoir la transition énergétique inclusive (par exemple via des coopératives locales d’énergie renouvelable) peut atténuer la concurrence pour le carburant et donner aux communautés un sentiment de maîtrise, plutôt qu’une frustration face à l’extraction de ressources par d’autres.

Un environnement sain et résilient est désormais reconnu comme un facteur de paix positive : là où les sols sont fertiles, l’eau disponible et l’air respirable, les sociétés ont objectivement moins de raisons de se battre . Inversement, la dégradation continue – pollution, surexploitation – alimente les frustrations et les conflits larvés. Ainsi, intégrer la protection de la biodiversité et la lutte contre la pollution dans les stratégies de sécurité revient à s’attaquer aux racines de nombreuses violences (les « causes profondes »). Par exemple, empêcher l’empoisonnement d’une rivière par des déversements industriels, c’est éviter demain une flambée de violence des riverains qui auraient vu leur santé et leurs cultures détruites. L’Agenda 2030 des Nations unies (ODD) et l’Accord de Paris offrent un cadre où ces liens sont actés : atteindre les Objectifs de développement durable (élimination de la pauvreté, accès à l’eau, à l’énergie propre, etc.) est intrinsèquement un programme de prévention des conflits climato-sensibles.

En pratique, cela suppose de décloisonner les politiques publiques. Les ministères de la Défense devraient travailler main dans la main avec ceux de l’Environnement et de l’Agriculture pour planifier la sécurité nationale en incluant les scénarios climatiques. Les budgets militaires colossaux pourraient allouer une fraction à la « sécurité humaine » (construction de digues, aide aux pays voisins sinistrés) sans diminuer l’efficacité opérationnelle, mais en augmentant la stabilité régionale. Certaines armées l’ont compris : l’OTAN a reconnu le climat comme un « enjeu de sécurité » en 2021 et planche sur des forces armées plus vertes et aptes à intervenir sur des théâtres humanitaires climatiques. La résilience urbaine devient aussi un volet de sécurité intérieure (éviter que des populations submergées par une catastrophe ne se tournent vers l’émeute ou le pillage faute de secours).

Finalement, l’objectif est de parvenir à une vision nuancée et adaptée à chaque contexte du triangle climat-développement-conflit. Les interactions sont complexes et varient selon les régions : l’approche intégrée permettra de calibrer les interventions pour qu’elles traitent à la fois le facteur climatique et les autres facteurs de fragilité locaux. Par exemple, au Mali, restaurer les terres agricoles (Grand Muraille Verte, etc.) réduira les effets des sécheresses, mais il faut simultanément réconcilier l’État avec les communautés du Nord pour que ces améliorations environnementales se traduisent en paix durable. Au Moyen-Orient, investir dans des usines de recyclage d’eau ou de dessalement est crucial, mais sans accord politique sur le partage de base, ces usines pourraient devenir des cibles ou des enjeux de conflit. L’approche intégrée veille donc à ne pas traiter le climat isolément, mais comme partie d’un tout.

De manière générale, prévenir les conflits liés au climat revient à faire du « développement durable » au sens plein du terme, c’est-à-dire assurer un progrès économique inclusif, une justice sociale et une gestion prudente des ressources naturelles. La sécurité, la stabilité et la paix du XXIe siècle en dépendent intimement.

Conclusion

Le bilan de cette étude approfondie est nuancé. Le changement climatique se révèle être avant tout un facteur multiplicateur de tensions : il accentue les stress existants sur les sociétés et peut envenimer des situations déjà précaires, sans pour autant constituer un déclencheur unique de conflit dans la plupart des cas . Les guerres contemporaines et à venir resteront fondamentalement le produit d’interactions complexes entre le climat et de multiples autres variables : croissance démographique, accès aux ressources, inégalités économiques, enjeux identitaires, gouvernance politique, etc. Le climat n’agit jamais dans le vide – il s’inscrit dans des contextes où son impact dépend largement de la résilience ou de la faiblesse de ces contextes. C’est pourquoi les scénarios déterministes d’« éco-guerres » inéluctables sont trop simplistes. Il n’y a pas de fatalité d’une guerre du climat généralisée, pas plus qu’il n’y a de garantie que le climat ne provoque aucun conflit : tout dépend de comment nous, en tant que communauté internationale et sociétés, décidons de gérer les chocs climatiques.

Pour autant, minimiser l’importance du climat dans la sécurité serait une erreur grave. Les analyses montrent qu’un climat changeant peut bel et bien déstabiliser des régions entières si les conditions aggravantes sont réunies  . À l’échelle locale, des communautés qui vivaient en paix peuvent s’affronter violemment lorsque l’eau ou la terre viennent à manquer. À l’échelle globale, l’enchaînement de catastrophes naturelles et de crises économiques amplifiées par le climat peut mettre à l’épreuve la solidarité internationale et la stabilité de nombreux États fragiles. Le climat agit souvent comme un révélateur de fragilités : il montre où les dispositifs de gouvernance sont inadéquats, où les inégalités sont trop fortes, où le tissu social est fissuré. En ce sens, le risque climatique est devenu un risque stratégique que les armées et les diplomates doivent prendre en compte au même titre que les autres menaces.

Néanmoins, le message principal qui se dégage est celui de la responsabilité humaine dans l’écriture de l’avenir. Le climat impose des contraintes nouvelles, mais c’est la réaction des sociétés à ces contraintes qui déterminera l’issue – conflit ou coopération, effondrement ou adaptation. Là où les sociétés feront preuve de préparation, d’équité et de dialogue, les chocs climatiques pourront être surmontés sans violence majeure, et même servir de catalyseur pour resserrer les liens communautaires (on l’a vu parfois lors de catastrophes, qui suscitent un élan de solidarité). En revanche, là où prévaudront l’impréparation, la compétition brutale et le chacun-pour-soi, le climat pourrait être le coup de grâce qui enflamme des poudrières latentes.

En définitive, la conflictualité de l’ère du changement climatique n’est ni une fatalité, ni un simple produit de la nature. Elle résulte d’une combinaison d’actions (ou d’inactions) humaines face à des défis naturels évolutifs. Cela signifie que nous disposons d’une marge de manœuvre pour influencer les trajectoires à venir. Les faits mis en perspective dans cette étude plaident pour une approche lucide et volontariste : lucide, car elle reconnaît que le climat compte parmi les menaces stratégiques du siècle ; volontariste, car elle affirme qu’en mobilisant la science, la coopération et la bonne gouvernance, il est possible de réduire ces menaces. Des stratégies de prévention bien pensées – renforcement de la résilience, transformation économique sobre en carbone et inclusive, diplomatie renouvelée – peuvent faire en sorte que le climat devienne un moteur de changement positif plutôt qu’un multiplicateur de conflits.

Au-delà des discours, l’ampleur et l’urgence des risques exigent d’agir dès maintenant. Chaque dixième de degré de réchauffement évité, chaque conflit latent désamorcé par le dialogue, chaque communauté rendue plus résiliente, compte pour construire un futur où le climat, s’il bouleverse nos cadres de vie, ne détruira pas notre capacité à vivre ensemble en paix. Plus que jamais, climat et paix doivent être pensés ensemble, dans un même élan de responsabilité envers les générations futures.

Bibliographie

1. Ouvrages et ouvrages collectifs

François Gemenne, Géopolitique du climat. Négociations, stratégies, impacts, Perspectives géopolitiques, Armand Colin, 2015, 240 p.

Thomas F. Homer-Dixon, Environment, Scarcity, and Violence, Princeton University Press, 1999, 272 p.

Michael Klare, Resource Wars: The New Landscape of Global Conflict, Holt Paperbacks, 2002, 304 p.

Laurence Boisson de Chazournes & Mara Tignino, Droit international et eau douce, Juris Classeur Environnement et Développement durable, fasc. 2900, nº 132, 2013.

Kanta Kumari Rigaud, Alex de Sherbinin, Bryan Jones, Jonas Bergmann, Viviane Clement, Kayly Ober, Jacob Schewe, Susana Adamo, Brent McCusker & Silke Heuser, Groundswell: Preparing for Internal Climate Migration, World Bank, 2018, 222 p.

Jürgen Scheffran, Michael Brzoska, Hans Günter Brauch, Peter Michael Link & Janpeter Schilling (eds.), Climate Change, Human Security and Violent Conflict, Springer, 2012, 900 p.

ODI, Climate change, conflict and fragility, rapport présentant des preuves sur l’effet différencié des catastrophes naturelles sur la stabilité politique, 2020.

2. Articles académiques et rapports :

Marshall Burke, Solomon M. Hsiang & Edward Miguel, « Climate and Conflict », in : Annual Review of Economics, vol. 7, 2015 . URL : https://www.annualreviews.org/content/journals/10.1146/annurev-economics-080614-115430

Mohammed Mahmoud, « The Looming Climate and Water Crisis in the Middle East and North Africa », Carnegie Endowment for International Peace, 19 avril 2024 . URL : https://carnegieendowment.org/research/2024/04/the-looming-climate-and-water-crisis-in-the-middle-east-and-north-africa

Oliver Vanden Eynde & Juan F. Vargas, « Climate change, natural resources, and conflict: navigating a complex nexus », in : VoxDev, 2 septembre 2025 . URL : https://voxdev.org/topic/energy-environment/climate-change-natural-resources-and-conflict-navigating-complex-nexus

Solomon M. Hsiang, Marshall Burke & Edward Miguel, « Quantifying the influence of climate on human conflict », in : Science, vol. 341, 2013 . URL : https://www.science.org/doi/10.1126/science.1235367

Murat Iyigun & Joris Mueller, « The Cold, Cold History of Political Conflict », in : Kellogg Insight, 13 janvier 2025 . URL : https://insight.kellogg.northwestern.edu/article/the-cold-cold-history-of-political-conflict

Edward Miguel, Shanker Satyanath & Ernest Sergenti, « Economic shocks and civil conflict », in : Journal of Political Economy, vol. 112, nº 4, 2004, pp. 725-753 . URL : https://www.jstor.org/stable/10.1086/421174

Mikiyas Etichia, Mohammed Basheer, Ruben Bravo, Jose Gutierrez, Atsede Endegnanew, Jose M. Gonzalez, Anthony Hurford, James Tomlinson, Eduardo Martinez, Mathaios Panteli & Julien J. Harou, « Energy trade tempers Nile water conflict », in : Nature Water, vol. 2, 2024, pp. 337–349 . DOI : 10.1038/s44221-024-00222-9

Alice Ruhweza & Eric White, « Why we need to start talking about the relationship between climate change and security », World Economic Forum, 22 janvier 2025 . URL : https://www.weforum.org/stories/2025/01/climate-change-security-relationship/

Richard Marcantonio & Sean Field, « Environmental vulnerability and conflict occurrence are tightly related », in : Communications Earth & Environment, vol. 6, art. 316, 2025 . DOI : 10.1038/s43247-025-02300-6

Xiaolan Xie, Mengmeng Hao, Fangyu Ding, Jürgen Scheffran, Tobias Ide, Jean-François Maystadt, Yushu Qian, Qian Wang, Shuai Chen, Jiajie Wu, Kai Sun, Tian Ma & Dong Jiang, « The impacts of climate change on violent conflict risk: a review of causal pathways », in : Environmental Research Communications, vol. 6, nº 11, 2024 . DOI : 10.1088/2515-7620/ad8a21

The International Rescue Committee (IRC), « The Central Sahel: How conflict and climate change drive crisis », IRC Report, août 2023 . URL : https://www.rescue.org/article/central-sahel-how-conflict-and-climate-change-drive-crisis

Weam Al Sharif, « Climate Change and Conflict: A Perfect Storm in Sudan’s Countryside », in : Carnegie Endowment for International Peace – Sada, 22 juin 2024 . URL : https://carnegieendowment.org/sada/2024/06/climate-change-and-conflict-a-perfect-storm-in-sudans-countryside?lang=en

Angelique Minas, « Climate Change and Water Conflicts – the Global River Hotspots », Vision of Humanity (Institute for Economics & Peace), 30 octobre 2024 . URL : https://www.visionofhumanity.org/climate-change-and-water-conflicts-the-global-river-hotspots/

Marshall Burke, Joel Ferguson, Solomon Hsiang & Edward Miguel, « Climate change causes conflict: How policy can respond », VoxEU (CEPR), 14 décembre 2024 . URL : https://cepr.org/voxeu/columns/climate-change-causes-conflict-how-policy-can-respond

3. Articles et notes en français

Observatoire Défense et Climat (IRIS), Changements climatiques et foyers de conflits dans le monde, note prospective et stratégique (ministère des Armées), 2023, 72 p.

Bernard Dreano, Guerres, armées, climat. Rapports et documents pour le débat et l’action, Ritimo / Assemblée européenne des citoyens, 2015, 64 p.

François-Marie Bréon & Gilles Luneau, Atlas du climat : face aux défis du réchauffement, 3e éd., Paris, Autrement, 2021, 96 p.

Noureddine ZOBIR

Noureddine ZOBIR

Daily Bulletin Newsletter

Expert picks and exclusive deals, in your inbox

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *