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Radev quitte la présidence bulgare et bouscule l’équation politique d’un pays en crise

Dans un discours aux accents de mobilisation, le chef de l’État bulgare officialise son départ et nourrit l’hypothèse d’un engagement partisan, au moment où les crises de gouvernance se succèdent et fragilisent la trajectoire européenne du pays.

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L’annonce est tombée lundi à Sofia, dans une allocution solennelle. Le président bulgare Roumen Radev a déclaré qu’il allait remettre sa démission à la Cour constitutionnelle, un geste inédit à ce niveau depuis l’adoption de la Constitution de 1991 et qui intervient alors que la Bulgarie s’enfonce dans une nouvelle séquence de turbulences politiques à la veille d’élections législatives anticipées.

Cette décision alimente immédiatement les spéculations sur l’entrée directe de Radev dans l’arène partisane, avec l’hypothèse d’une formation politique à son nom, susceptible de capter une partie de l’électorat lassé par l’instabilité et la corruption, mais aussi de recomposer les rapports de force autour des grands dossiers stratégiques du pays, de la zone euro à la guerre en Ukraine.

Une démission à haute portée institutionnelle

Dans son discours, Roumen Radev a attaqué frontalement les élites politiques, affirmant en substance que le système avait trahi les attentes citoyennes. Reuters rapporte cette formule prononcée publiquement : « La classe politique actuelle a trahi les espoirs des Bulgares » et « Nous avons besoin d’un nouveau contrat public ».

Sur le plan constitutionnel, la mécanique est encadrée. L’agence bulgare BTA rappelle que, conformément à l’article 97, le président peut adresser sa démission à la Cour constitutionnelle avant la fin de son mandat. La Cour doit ensuite statuer sur le caractère volontaire de la démission. Si elle la valide, les pouvoirs présidentiels basculent vers la vice présidente, qui assure la fonction pour le reste du mandat.

Un point de débat apparaît toutefois dans la couverture internationale. Reuters évoque un remplacement par la vice présidente Iliana Iotova « jusqu’à des élections présidentielles en novembre », tandis que BTA indique que la vice présidente assume la charge « pour le reste du mandat ». En l’état des textes résumés par BTA, des élections présidentielles anticipées ne s’imposent que dans un cas particulier, si la vice présidente est empêchée, le président de l’Assemblée assurant alors l’intérim jusqu’à un scrutin à tenir dans les deux mois.

Une crise politique à répétition

La démission de Roumen Radev se produit dans un pays habitué aux impasses gouvernementales. La Bulgarie s’achemine vers une nouvelle élection législative anticipée, qui serait la huitième en quatre ans selon Reuters, conséquence d’un Parlement fragmenté et de coalitions incapables de durer.

Le déclencheur immédiat de la séquence actuelle remonte à décembre 2025. Des protestations massives contre la corruption et un projet budgétaire contesté ont précipité la chute du gouvernement dirigé par Rosen Jeliazkov, selon Reuters et le Guardian, avant que les tentatives de formation d’une nouvelle majorité échouent à nouveau.

L’instabilité pèse d’autant plus que la Bulgarie a rejoint la zone euro le 1er janvier 2026, un saut monétaire majeur qui exige, pour réussir, une continuité administrative, une capacité de pilotage budgétaire et une crédibilité politique durable auprès des partenaires européens et des marchés.

Radev, entre figure d’arbitre et tentation du chef de camp

Dans le système bulgare, la présidence est largement honorifique, mais Roumen Radev a accru son influence au fil des crises en nommant à répétition des gouvernements intérimaires, un rôle qui l’a placé au centre du jeu et a renforcé sa visibilité publique, selon Reuters.

Dans son allocution, citée par l’AP, il a cherché à transformer l’acte institutionnel en appel politique, avec une rhétorique de mobilisation. Traduite en français, la séquence rapportée par l’agence sonne comme un manifeste de campagne, « La bataille pour l’avenir de notre patrie est devant nous, et je crois que nous l’affronterons ensemble, avec vous tous, les dignes, les inspirés et les inébranlables. Nous sommes prêts. Nous pouvons, et nous réussirons. »

Mais le passage à une logique de parti comporte des risques. D’abord parce que Roumen Radev est un président clivant sur les questions européennes et sécuritaires. Reuters rappelle ses positions sceptiques sur l’adoption de l’euro et ses prises de position jugées favorables au Kremlin sur la guerre en Ukraine et sur les sanctions, éléments qui pourraient compliquer une alliance avec des forces pro européennes et atlantistes.

Ensuite parce que l’équation électorale reste incertaine. Reuters mentionne un sondage Market Links accordant 44 pour cent de confiance à Radev, et des projections d’intentions de vote qui le placeraient entre 20 et 35 pour cent en cas de participation à des législatives, niveau élevé mais insuffisant pour gouverner seul dans un paysage très fragmenté, ce qui l’obligerait à chercher des partenaires.

Une recomposition possible, mais pas une sortie automatique du chaos

L’hypothèse d’une formation Radev joue sur une fatigue démocratique profonde. Reuters souligne une « forte demande » d’offre politique nouvelle et une défiance envers le système actuel. Dans le même temps, l’agenda anticorruption est devenu le principal marqueur de légitimité, nourri par des années de scandales, par des accusations de clientélisme, et par la figure du magnat et homme politique Délyan Peevski, sanctionné par les États Unis et le Royaume Uni, régulièrement cité comme symbole de l’oligarchisation du champ politique.

Roumen Radev a lui même posé le diagnostic dès décembre, en appelant explicitement à la démission du gouvernement et à des élections anticipées, estimant que la coalition au pouvoir ne pouvait pas rétablir l’État de droit.

Le pari de l’ancien général de l’armée de l’air est donc double. D’un côté, se présenter comme l’homme de l’ordre et du rétablissement institutionnel, celui qui met fin à une ère de combinaisons stériles. De l’autre, convaincre qu’il peut incarner une alternative compatible avec les engagements européens, alors même que ses positions sur Moscou et sur l’aide militaire à Kiev sont un point de friction majeur avec les forces réformistes et pro européennes, toujours selon Reuters.

Des implications diplomatiques et stratégiques au delà de Sofia

Au moment où la Bulgarie gère sa bascule dans la zone euro et cherche à restaurer sa crédibilité, la démission du chef de l’État ajoute un facteur d’incertitude. Le calendrier des prochaines échéances électorales et la capacité des institutions à maintenir une ligne stable sur les sujets stratégiques, défense, soutien à l’Ukraine, sanctions, sécurité énergétique, risquent de dépendre davantage des jeux de coalition et des équilibres entre partis.

Dans une Union européenne confrontée à la guerre aux frontières, la trajectoire bulgare compte aussi parce que Sofia se situe au croisement de plusieurs tensions régionales, mer Noire, Balkans, voisinage turc, routes énergétiques, et qu’elle demeure un maillon essentiel de la cohérence euro atlantique sur le flanc sud est. Le débat qui s’ouvre autour de Roumen Radev, arbitre devenu possible chef de camp, n’est donc pas seulement une affaire de politique intérieure, il est aussi une question de lisibilité diplomatique.

Désormais, le président a annoncé le dépôt de sa démission à la Cour constitutionnelle, le pays se dirige vers de nouvelles législatives, et l’hypothèse d’une offre partisane portée par Roumen Radev est désormais au cœur des scénarios. Le reste dépendra de la décision de la Cour, de la capacité de la vice présidente à endosser l’intérim, et surtout du choix de l’intéressé, clarification rapide et explicite de ses intentions, ou maintien d’une ambiguïté stratégique destinée à conserver un statut de recours.

Le Diplomate

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Le Diplomate est un média indépendant d’actualité et d’analyse consacré aux relations internationales, à la diplomatie et aux enjeux stratégiques (défense, sécurité, influence).

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