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Starmer à Pékin, le « reset » britannique à l’épreuve de l’imprévisibilité de Trump

Le Premier ministre britannique, Keir Starmer, est en Chine pour une visite d’État de trois jours, alors qu’il cherche à approfondir les liens économiques et sécuritaires avec la deuxième économie mondiale, après des années de relations acrimonieuses.

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Huit ans après le dernier déplacement d’un chef de gouvernement britannique en Chine, Keir Starmer a ouvert, mercredi 28 janvier, une visite placée sous le signe d’un « reset » assumé avec la deuxième économie mondiale. « Huit jours est une éternité en politique. Essayez huit ans », a-t-il lancé à une délégation d’une cinquantaine de dirigeants d’entreprises qui l’accompagnait, en soulignant le caractère inédit du moment depuis 2018.

Le Premier ministre britannique a rencontré ce jeudi le président Xi Jinping au Grand Palais du Peuple, avant des échanges avec le Premier ministre Li Qiang. Les deux capitales ont annoncé une relance de la coopération sur le commerce, l’investissement et la technologie, tout en revendiquant la possibilité de désaccords abordés « franchement ».

A son arrivé à Pékin, Keir Starmer a défendu la ligne d’un dialogue à la fois économique et politique. Face à Xi Jinping, il a jugé « vital » de bâtir une relation « plus sophistiquée » avec la Chine, permettant d’identifier des opportunités de coopération, sans renoncer à une discussion sur les points de friction.

Le gouvernement britannique a, de son côté, présenté l’entretien avec Xi comme un pas vers un partenariat « cohérent, de long terme et stratégique ». Dans un compte rendu publié à Londres, Downing Street affirme que les deux dirigeants ont convenu d’« améliorer la coopération » là où les intérêts convergent, et de maintenir un dialogue « franc et ouvert » sur les différends.

La partie chinoise a donné une lecture voisine de cette remise en mouvement. Interrogé lors d’un point presse, le porte parole du ministère chinois des Affaires étrangères a déclaré que Xi Jinping et Keir Starmer s’étaient accordés sur la nécessité de développer un partenariat stratégique global « de long terme » et « constant », destiné à offrir des perspectives stables de coopération sectorielle.

Visas, whisky, services, les annonces économiques mises en avant

Plusieurs mesures concrètes ont été annoncées ou confirmées pendant la visite. Pékin a accepté d’assouplir les règles de voyage pour les Britanniques, en ouvrant la possibilité d’entrées sans visa pour des séjours de moins de 30 jours, selon Keir Starmer. Le Premier ministre a présenté cet accord comme un gain pour les entreprises, tandis que Downing Street évoquait une demande forte des acteurs économiques souhaitant développer leurs activités en Chine.

Londres a aussi mis l’accent sur l’objectif d’un meilleur accès au marché chinois pour les services. En effet, les deux pays ont convenu de lancer une étude de faisabilité pouvant ouvrir la voie à un accord bilatéral sur les services, avec un accent mentionné sur plusieurs secteurs, dont la santé, la finance, les services professionnels, le juridique et l’éducation.

Autre signal mis en avant, la Chine réduira ses droits de douane sur le whisky écossais à 5%, contre 10% auparavant, à l’issue des discussions entre Keir Starmer et Xi Jinping, selon le secrétaire de presse du Premier ministre britannique. Downing Street estime que cette baisse pourrait représenter 250 millions de livres sur cinq ans pour les exportateurs britanniques.

Dans la foulée, Keir Starmer a salué l’annonce par AstraZeneca d’un investissement de 15 milliards de dollars en Chine, présenté comme une illustration des bénéfices économiques attendus d’une relation plus fluide.

Coopération affichée sur une priorité britannique

Au delà du commerce, la visite a donné lieu à des annonces liées à la sécurité intérieure britannique. Reuters indique que Londres et Pékin ont prévu de renforcer la coopération contre des réseaux impliqués dans le trafic de migrants, avec un accent particulier sur l’approvisionnement en moteurs fabriqués en Chine utilisés sur les petites embarcations traversant la Manche. Selon Downing Street, des échanges de renseignement doivent permettre d’identifier les routes d’approvisionnement et de travailler avec des industriels pour éviter que des activités légales ne soient exploitées par le crime organisé.

Dans le même temps, les deux dirigeants ont abordé des sujets de sécurité et des dossiers internationaux, dont la guerre en Ukraine. Keir Starmer a toutefois été décrit comme prudent sur les demandes qu’il formulerait à la Chine concernant la Russie.

Les lignes de friction restent présentes

Cette relance intervient après plusieurs années de crispations. Pour rappel, la relation bilatérale s’était détériorée sur fond de restrictions des libertés politiques à Hong Kong, de préoccupations occidentales liées au soutien de Pékin à Moscou, et d’allégations d’espionnage visant des responsables britanniques, accusations que la Chine conteste.

Sur les sujets sensibles, Londres affirme avoir maintenu le principe d’un échange direct. En effet, Keir Starmer a évoqué avec Xi Jinping le cas de Jimmy Lai, magnat des médias à Hong Kong et citoyen britannique, condamné en décembre pour des infractions à la sécurité nationale. Le Premier ministre a ensuite décrit une discussion « respectueuse » sur ce dossier.

La visite suscite aussi des critiques politiques au Royaume Uni. Reuters relève l’opposition de la cheffe des conservateurs, Kemi Badenoch, qui a jugé qu’elle ne se serait pas rendue en Chine en raison des risques de sécurité.

Un réengagement occidental avec Pékin

C’est sur l’arrière plan transatlantique que la dimension symbolique s’est imposée. En effet, des pays européens et d’autres alliés occidentaux ont multiplié les démarches diplomatiques vers la Chine pour se prémunir contre l’imprévisibilité de Washington sous Donald Trump.

Dans le cas britannique, la visite de Keir Starmer intervient alors que ses relations avec Donald Trump ont connu des frictions, notamment après des menaces américaines liées au Groenland, des critiques portant sur l’accord de rétrocession de souveraineté des Chagos à Maurice, et des déclarations de Trump sur le rôle des alliés de l’OTAN en Afghanistan. Keir Starmer a, de son côté, insisté sur la solidité du lien stratégique avec les États Unis, en mettant en avant la coopération en matière de défense, de sécurité et de renseignement.

La séquence s’inscrit aussi dans une dynamique européenne plus large. Parallèlement, le Premier ministre canadien Mark Carney s’est rendu en Chine en janvier et a signé un accord économique qui a déclenché des menaces tarifaires de Donald Trump contre Ottawa. A côté, le chancelier allemand Friedrich Merz est attendu prochainement en Chine et que Donald Trump a lui même indiqué vouloir s’y rendre en avril.

La visite de Keir Starmer comme un épisode d’une série de démarches occidentales vers Pékin, alors que la Chine cherche à se présenter comme un partenaire plus prévisible face aux incertitudes américaines.

La visite de Keir Starmer, première du genre depuis 2018, n’efface donc ni les contentieux ni les soupçons. Elle acte cependant, par des annonces sur les visas, des gestes commerciaux et une coopération sécuritaire ciblée, la volonté britannique de rouvrir des canaux avec Pékin, tout en cherchant à préserver un équilibre avec Washington dans un moment de grande volatilité diplomatique.

Le Diplomate

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Le Diplomate est un média indépendant d’actualité et d’analyse consacré aux relations internationales, à la diplomatie et aux enjeux stratégiques (défense, sécurité, influence).

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