« L’Europe devrait se concentrer sur la guerre entre la Russie et l’Ukraine », lance Donald Trump, tout en accentuant la pression sur le Groenland.
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« L’Europe devrait se concentrer sur la guerre entre la Russie et l’Ukraine », lance Donald Trump, tout en accentuant la pression sur le Groenland.

Dans un échange avec NBC News, Donald Trump a renvoyé les Européens à la guerre en Ukraine au moment même où plusieurs capitales contestent la pression américaine sur le dossier du Groenland. « L’Europe devrait se concentrer sur la guerre entre la Russie et l’Ukraine parce que, franchement, on voit bien où cela les a menés. C’est sur cela que l’Europe devrait se concentrer, pas sur le Groenland », a déclaré le président américain. Interrogé sur la possibilité d’un recours à la force pour s’emparer du territoire autonome relevant du Royaume du Danemark, il a répondu « sans commentaire ».
Le propos, au-delà de sa charge politique, dit une manière de hiérarchiser l’agenda transatlantique. En rapprochant l’Ukraine et le Groenland, deux dossiers de nature différente, Donald Trump installe une double contrainte. D’un côté, l’Europe est sommée de rendre des comptes sur une guerre qui dure et mobilise ses moyens diplomatiques, économiques et militaires. De l’autre, elle se retrouve sommée de composer avec une revendication américaine portant sur un principe de souveraineté, sur fond de rapport de force commercial.
Depuis le début du mois de janvier, la Maison Blanche assume un discours de puissance qui vise à placer le Groenland dans la catégorie des objectifs stratégiques américains. Dans une déclaration transmise à CNN et reprise par Reuters, la porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, a présenté l’acquisition du Groenland comme une « priorité de sécurité nationale » et a indiqué que le président et son équipe examinaient « une gamme d’options », ajoutant que « l’utilisation de l’armée américaine » restait « toujours une option à la disposition du commandant en chef ».
Le 17 janvier, Donald Trump a annoncé sur Truth Social une hausse progressive des droits de douane visant huit pays européens, le Danemark, la Norvège, la Suède, la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Finlande et le Royaume-Uni. Il a évoqué une surtaxe de 10 % à compter du 1er février puis de 25 % à partir du 1er juin, en conditionnant explicitement la levée de ces mesures à un accord permettant aux États-Unis d’acheter le Groenland.
Dans le même message, le président américain a accusé ces pays de « jouer à ce jeu très dangereux » et estimé qu’ils avaient « mis en jeu un niveau de risque qui n’est ni tenable ni soutenable », dans une critique visant notamment les signaux européens de renforcement de la présence de sécurité dans l’Arctique.
À la dimension arctique s’est greffé un signal de pression plus directement dirigé contre Paris. Ce mardi, Donald Trump a réagi au refus d’Emmanuel Macron de rejoindre son projet de « conseil de la paix » en agitant la menace d’une surtaxe massive sur les vins et champagnes français. Devant des journalistes, le président américain a déclaré « Je vais mettre 200 % de droits de douane sur ses vins et champagnes », liant explicitement la mesure à l’idée que Paris finirait, selon lui, par céder à l’invitation.
Ce ciblage sectoriel a une portée politique autant qu’économique. Il touche un produit d’exportation à forte valeur symbolique, dans un contexte où le marché américain constitue un débouché majeur pour les producteurs français, et il réinstalle le vin dans la panoplie des instruments de rétorsion utilisés pour obtenir une concession diplomatique. À Paris, cette menace est perçue comme un nouvel épisode d’une relation devenue plus transactionnelle, où la pression commerciale sert à peser sur des choix politiques.
L’usage de l’arme tarifaire pour obtenir une concession politique marque une inflexion. Il ne s’agit plus de régler un différend commercial mais de transformer une question de souveraineté en variable d’ajustement économique. Pour l’Europe, l’équation est délicate. Une riposte trop dure nourrit l’escalade. Une réponse trop prudente installe un précédent.
Selon CNN, qui cite plusieurs responsables et sources informées des discussions, la Maison Blanche examinerait également des scénarios visant à accroître l’emprise américaine sur le Groenland sans transfert formel de souveraineté, afin d’offrir une porte de sortie politique.
Dans ce contexte, les coulisses de l’administration, telles qu’elles remontent dans la presse américaine, pèsent sur la perception européenne. Toujours selon Reuters, Stephen Miller, vice-directeur de cabinet, a balayé les arguments juridiques au profit d’une lecture de puissance. « Vous pouvez parler tant que vous voulez des convenances internationales et du reste. Mais nous vivons dans un monde réel, régi par la force, régi par la contrainte, régi par le pouvoir », a-t-il déclaré sur CNN.
Donald Trump, lui, insiste sur la justification sécuritaire. Dans un message publié le 19 janvier, il a accusé le Danemark de n’avoir pas su, selon lui, écarter une « menace russe » du Groenland et a ajouté « maintenant il est temps, et cela se fera ». L’argument, côté européen, est contesté au motif que le Groenland est déjà couvert par l’architecture de sécurité occidentale et que la présence américaine sur l’île est ancienne.
La réaction européenne s’est d’abord voulue politique, au nom de la solidarité avec le Danemark et de la défense d’un principe. Puis elle a pris un tour plus opérationnel, avec l’évocation d’outils de riposte commerciale, dont l’instrument anti-coercition, conçu à l’origine pour répondre à des pressions économiques d’États tiers. L’Union européenne, selon l’agence Associated Press, examine plusieurs options allant de contre-tarifs à l’activation de cet instrument, tout en affirmant privilégier le dialogue.
Cette prudence n’efface pas la nouveauté de la situation. Elle place l’UE face à une confrontation tarifaire avec l’allié américain, au moment où le soutien à l’Ukraine demeure un impératif stratégique majeur.
Copenhague et Nuuk maintiennent une ligne constante. Le territoire n’est pas à vendre et la question ne relève pas d’une transaction. Dans un climat de tensions diplomatiques, la dimension otanienne refait surface. Le 19 janvier, le ministre danois de la défense a indiqué que le Danemark et le Groenland proposaient la création d’une mission de l’OTAN au Groenland et dans l’Arctique, proposition présentée au secrétaire général de l’Alliance, Mark Rutte.
Dans plusieurs chancelleries, l’idée est de ramener la discussion sur un terrain collectif, celui de la sécurité arctique, afin d’éviter que le dossier ne se résume à une négociation bilatérale sous contrainte. Un diplomate cité par Euronews estime que Mark Rutte pourrait jouer un rôle clé pour convaincre Donald Trump du caractère non menaçant des déploiements européens annoncés.
Le Royaume-Uni, de son côté, tente d’occuper une position de désescalade sans se désolidariser. Keir Starmer a publiquement jugé « complètement injustes » les menaces tarifaires, tout en plaidant pour éviter une guerre commerciale entre alliés, selon Time.
Surtout, un élément de méthode est apparu au fil des échanges. Sky News rapporte que Donald Trump a concédé à Keir Starmer, lors d’un appel, qu’il avait peut-être été mal informé sur la motivation du déploiement de personnels européens au Groenland, un point présenté à Londres comme une possible ouverture pour calmer la crise.
C’est ici que la phrase sur l’Ukraine prend un relief particulier. En renvoyant l’Europe à la guerre russo-ukrainienne, Donald Trump suggère que l’engagement européen à l’Est aurait conduit à un enlisement, et que le continent devrait s’y consacrer plutôt que de contester la pression américaine au Nord. La manœuvre rhétorique a un effet immédiat. Elle fragilise la capacité européenne à tenir deux lignes à la fois, soutenir Kiev et défendre un principe de souveraineté dans l’Arctique.
Pour les Européens, l’enjeu est précisément de ne pas laisser un dossier devenir le levier de l’autre. Continuer à soutenir l’Ukraine, tout en refusant qu’une logique de marchandage s’installe sur les questions d’intégrité territoriale.
La séquence souligne un déplacement du rapport de force au sein de l’Alliance. La coercition économique, longtemps pensée comme un outil dirigé contre des adversaires, est désormais brandie contre des alliés. Selon le Wall Street Journal, plusieurs diplomates européens décrivent une relation avec la Maison Blanche devenue plus transactionnelle, et s’inquiètent d’un possible usage du dossier groenlandais comme levier dans la séquence ukrainienne. Le risque, côté européen, est d’être entraîné dans une logique où la souveraineté devient négociable sous pression tarifaire. Le risque, côté américain, est de nourrir, en Europe, l’idée que l’alliance devient conditionnelle, et donc d’alimenter les débats sur l’autonomie stratégique.
Dans les prochains jours, le dossier doit se déplacer sur des scènes multilatérales. Selon Reuters, des conseillers à la sécurité nationale doivent évoquer le Groenland en marge du Forum économique mondial de Davos, signe que le sujet ne relève plus seulement d’une polémique, mais d’un contentieux structurant entre alliés.
Le Diplomate est un média indépendant d’actualité et d’analyse consacré aux relations internationales, à la diplomatie et aux enjeux stratégiques (défense, sécurité, influence).
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