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À Erevan, les Européens mesurent le coût stratégique du désengagement américain

Réunis lundi à Erevan, les dirigeants de la Communauté politique européenne ont placé la sécurité du continent au centre de leurs échanges, après l’annonce par Washington d’un retrait d’environ 5 000 soldats américains stationnés en Allemagne.

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La réunion devait d’abord consacrer le rapprochement de l’Arménie avec l’Europe. Elle a surtout donné à voir une inquiétude plus large, désormais familière aux capitales européennes. À Erevan, les chefs d’État et de gouvernement réunis, lundi, dans le cadre de la Communauté politique européenne ont réagi au projet américain de réduire la présence militaire des États-Unis en Allemagne, annoncé la semaine précédente par Washington.

Le Pentagone a fait savoir que le retrait envisagé porterait sur environ 5 000 soldats, sur une période de six à douze mois. Donald Trump a, lui, laissé entendre que la réduction pourrait aller au-delà. Interrogé samedi par des journalistes, le président américain a affirmé que les États-Unis allaient réduire leur présence militaire en Allemagne « beaucoup plus » que le volume déjà annoncé.

Aucune justification précise n’a été officiellement avancée par Washington. La décision intervient toutefois dans un moment de crispation entre l’administration américaine et plusieurs alliés européens, sur fond de désaccords autour de la guerre impliquant les États-Unis, Israël et l’Iran. Plusieurs capitales européennes ont refusé d’accorder un soutien opérationnel direct aux actions américaines contre Téhéran. Le lien exact entre ces divergences et le retrait annoncé n’a pas été formellement établi par la Maison Blanche.

À Erevan, les responsables européens se gardent pourtant de dramatiser publiquement. Le message est plus mesuré, mais clair. L’Europe doit compter davantage sur elle-même, non en rupture avec l’OTAN, mais à l’intérieur de l’Alliance atlantique. Interrogé sur la décision américaine, le premier ministre norvégien, Jonas Gahr Støre, a appelé à ne pas exagérer la portée immédiate de l’annonce. « Je ne considère pas ces chiffres comme dramatiques », a-t-il déclaré, tout en soulignant que le redéploiement devait être traité dans le cadre allié.

Le chef du gouvernement norvégien a insisté sur la nécessité de gérer ce mouvement de manière coordonnée. Selon lui, la réduction annoncée doit être traitée « de manière harmonieuse » au sein de l’OTAN. La préoccupation européenne porte donc moins sur le volume exact des soldats concernés que sur la méthode américaine et sur le signal politique envoyé aux alliés.

Une « colonne européenne » plus robuste dans l’OTAN

Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, présent au sommet, a cherché à maintenir la ligne d’équilibre de l’Alliance. À ses yeux, les Européens ont entendu le message de Washington. « Les dirigeants européens ont reçu le message. Ils l’ont clairement entendu », a-t-il affirmé avant l’ouverture des travaux, en reconnaissant l’existence d’une « déception du côté américain » face à la réaction de certains alliés à la campagne menée contre l’Iran.

Mark Rutte a toutefois voulu présenter cette tension comme un moment de réajustement plutôt que comme une rupture. « Les Européens redoublent d’efforts, avec un rôle plus large pour l’Europe et une Alliance atlantique plus forte », a-t-il soutenu. Il a également mis en avant les accords bilatéraux conclus par plusieurs États européens pour répondre aux besoins de positionnement, de soutien logistique et d’appui opérationnel exprimés par Washington.

Le premier ministre britannique, Keir Starmer, a défendu la même ligne. « Il doit y avoir un élément européen plus fort dans l’OTAN, je n’ai aucun doute là-dessus », a-t-il déclaré devant ses partenaires. Le chef du gouvernement britannique a aussi reconnu l’existence d’une tension croissante dans certaines alliances internationales. Selon lui, il est important que les Européens affrontent cette réalité plutôt que de la contourner.

La cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a replacé l’annonce américaine dans une tendance plus longue. « Le débat sur un retrait des troupes américaines d’Europe existe depuis longtemps », a-t-elle rappelé. Mais elle a aussi reconnu que le calendrier choisi par Washington donnait à cette décision une portée particulière. « Le calendrier de cette annonce surprend. Il montre que nous devons vraiment renforcer le pilier européen dans l’OTAN », a-t-elle ajouté.

Interrogée sur l’hypothèse d’une sanction politique visant le chancelier allemand Friedrich Merz, dont les positions sur l’Iran ont irrité Washington, Kaja Kallas s’est refusée à interpréter les intentions américaines. « Je ne peux pas voir dans la tête du président Trump. C’est donc à lui de l’expliquer », a-t-elle répondu.

Cette séquence réactive un vieux dilemme stratégique. Depuis l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, les Européens ont accru leurs dépenses de défense, renforcé leurs livraisons militaires à Kiev et relancé plusieurs projets industriels. Mais leur sécurité reste structurée par la puissance américaine, en particulier pour le renseignement, la défense antimissile, le commandement intégré, les capacités de frappe dans la profondeur et la dissuasion nucléaire élargie.

L’Iran, l’Ukraine et la fragilité du lien transatlantique

La tension avec Washington s’est cristallisée autour de l’Iran. Plusieurs États européens, dont la France, l’Espagne et le Royaume-Uni, ont refusé d’accorder aux forces américaines une liberté d’usage complète de certaines bases ou infrastructures situées sur leur territoire pour mener des frappes contre Téhéran. L’Espagne a également refusé l’utilisation de son espace aérien et de ses bases dans ce cadre.

Ces refus traduisent une divergence politique plus qu’un simple désaccord technique. Les Européens veulent éviter d’être entraînés dans une opération dont ils ne maîtrisent ni les objectifs, ni l’escalade possible, ni l’issue diplomatique. Ils redoutent aussi les effets régionaux d’un élargissement du conflit, en particulier sur les routes énergétiques et la liberté de navigation dans le Golfe.

Plus prudent, le président français, Emmanuel Macron a jugé positive l’hypothèse d’une action américaine permettant de rouvrir le détroit d’Ormuz, tout en rappelant que Paris réclamait cette issue depuis le début de la crise. Mais il a aussitôt marqué une limite. Les Européens, a-t-il insisté, ne sont pas prêts à participer à une opération qui ne leur paraît pas claire.

Cette prudence illustre la tension entre solidarité atlantique et autonomie de décision. Les Européens ne contestent pas la nécessité de protéger les flux maritimes, notamment dans une zone aussi sensible que le détroit d’Ormuz. Mais ils refusent de lier automatiquement cette priorité à une campagne militaire américaine dont la finalité politique reste discutée.

L’Ukraine demeure l’autre grand arrière-plan du sommet. Les discussions ont porté sur la guerre d’agression russe, sur le conflit au Moyen-Orient et sur la nécessité pour l’Europe d’adopter une vision de sécurité « à 360 degrés ». Dans cette lecture, la sécurité européenne ne se limite plus au flanc oriental. Elle englobe les routes énergétiques, les approvisionnements critiques, les cyberattaques, la désinformation, les Balkans, le Caucase et le voisinage méditerranéen.

La formule est commode, mais elle dit une réalité. L’Europe fait face à une multiplication de fronts, sans certitude absolue sur le degré d’engagement américain en cas de crise prolongée. C’est cette incertitude, plus que le retrait de 5 000 soldats lui-même, qui pèse sur les discussions d’Erevan.

Le Canada cherche sa place dans le réarmement politique de l’Europe

La présence de Mark Carney donne au sommet une dimension plus large que le seul débat européen. Le premier ministre canadien participe à la réunion comme invité extérieur, une première pour la Communauté politique européenne. Son déplacement signale le rapprochement entre Ottawa et les capitales européennes, dans un moment où les choix de Donald Trump fragilisent les repères traditionnels du camp occidental.

Mark Carney a livré l’une des formules les plus politiques de la journée. « Nous devons affronter le monde tel qu’il est, non tel que nous souhaiterions qu’il soit. Nous savons que la nostalgie n’est pas une stratégie », a-t-il déclaré. Le premier ministre canadien a ajouté que le Canada et l’Europe ne se considéraient pas comme « condamnés à se soumettre à un monde plus transactionnel, plus insulaire et plus brutal ».

Le premier ministre canadien a aussi insisté sur la place centrale de l’Europe dans la reconstruction d’un ordre fondé sur des règles. Il a présenté son invitation comme un symbole fort, à un moment où les puissances moyennes cherchent à s’organiser face à la rivalité des grandes puissances, à la fragmentation des normes internationales et au retour de rapports de force moins encadrés.

Ce rapprochement n’est pas seulement diplomatique. Comme les Européens, le Canada subit les effets économiques des choix commerciaux américains. Comme eux, il cherche à préserver un espace d’action entre la rivalité sino-américaine, la pression russe, les tensions au Moyen-Orient et l’affaiblissement des cadres multilatéraux. À Erevan, Ottawa ne se présente pas comme une puissance de substitution. Il se pose en partenaire d’un bloc européen sommé de devenir plus cohérent.

Erevan, vitrine européenne au cœur du Caucase

Le lieu du sommet n’est pas secondaire. Pour la première fois, la Communauté politique européenne se réunit dans le Caucase du Sud. Cette huitième réunion se tient à Erevan, sous la coprésidence du président du Conseil européen, António Costa, et du premier ministre arménien, Nikol Pachinian, avec la participation de plus de quarante chefs d’État et de gouvernement.

Pour l’Arménie, l’événement marque une étape dans une stratégie de diversification diplomatique engagée après les guerres du Haut-Karabakh et la dégradation de la confiance envers Moscou. Erevan reste liée à la Russie par des dépendances sécuritaires, économiques et énergétiques. Mais le gouvernement de Nikol Pachinian cherche à élargir ses marges de manœuvre vers l’Union européenne, au moment où la présence russe dans le Caucase est contestée et où l’Azerbaïdjan occupe une position régionale renforcée.

Le sommet de la Communauté politique européenne précède la première réunion bilatérale UE-Arménie, organisée les 4 et 5 mai à Erevan. António Costa et Ursula von der Leyen y représentent l’Union européenne, face à Nikol Pachinian pour l’Arménie. Le geste est politique. Il ne vaut pas promesse d’adhésion rapide. Il signale néanmoins que Bruxelles veut consolider un partenaire vulnérable, placé à l’intersection des pressions russes, turques, azerbaïdjanaises et occidentales.

António Costa a présenté cette séquence comme une étape importante dans le rapprochement entre Erevan et Bruxelles, tout en insistant sur la méthode européenne, fondée sur la diplomatie, le multilatéralisme et le respect du droit international. Pour l’Union européenne, le sommet arménien sert aussi à montrer que le Caucase du Sud fait désormais partie de son environnement stratégique immédiat.

Moscou observe ce mouvement avec prudence. L’Arménie cherche à diversifier ses partenariats sans rompre formellement ses liens avec la Russie, mais son rapprochement avec Bruxelles complique un équilibre déjà fragilisé par les conflits avec l’Azerbaïdjan et par les critiques adressées à la protection russe. Pour Erevan, la relation européenne offre une marge de manœuvre. Elle ne règle pas, à elle seule, sa vulnérabilité sécuritaire.

Une autonomie encore à construire

La journée d’Erevan ne produit pas de décision contraignante. La Communauté politique européenne reste un forum de discussion, sans mécanisme institutionnel comparable à l’Union européenne ou à l’OTAN. Mais ce type de sommet sert à fixer un climat politique. Celui du 4 mai est sans ambiguïté. Les Européens ne peuvent plus traiter le désengagement américain comme une hypothèse théorique.

Reste l’écart entre les mots et les moyens. Renforcer le pilier européen de l’OTAN suppose des budgets durables, une industrie de défense plus intégrée, des achats coordonnés, une production accrue de munitions, des capacités de transport, de renseignement et de frappe, ainsi qu’une volonté politique de prendre des risques. Aucun sommet ne règle seul ces fractures.

La décision américaine sur les troupes stationnées en Allemagne agit donc moins comme une rupture que comme un révélateur. Elle expose une dépendance que les Européens connaissent, mais qu’ils n’ont pas encore surmontée. À Erevan, au cœur d’un Caucase lui-même traversé par la recomposition des alliances, l’Europe a répété qu’elle devait devenir un acteur de sécurité à part entière. La question, désormais, est de savoir si elle saura transformer cette évidence en puissance.

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