Xi Jinping ne veut plus seulement réduire l’écart technologique avec les États-Unis. Il entend désormais peser sur les règles qui encadreront l’intelligence artificielle. Le président chinois a ouvert, vendredi 17 juillet à Shanghai, la Conférence mondiale sur l’IA en plaçant au centre de son discours la nouvelle Organisation mondiale de la coopération en matière d’intelligence artificielle.

L’accord constitutif avait été signé la veille par les représentants de 29 pays. Le ministre chinois des affaires étrangères, Wang Yi, l’a paraphé au nom de Pékin. Le texte institue une organisation intergouvernementale indépendante, dotée d’une personnalité juridique internationale et d’un siège à Shanghai. Sa mission affichée consiste à promouvoir la coopération et une gouvernance mondiale assurant un développement « bénéfique, sûr et équitable » de l’IA.

« Grâce aux efforts conjoints de différentes parties, l’Organisation mondiale de la coopération en matière d’IA est établie à Shanghai », a déclaré Xi Jinping dans la version française officielle de son discours. Le dirigeant chinois a présenté sa création comme « une mesure importante » prise pour « répondre à l’aspiration du Sud global » et comme un futur « jalon important dans l’histoire du développement de l’IA ».

Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a assisté à la signature avant de prendre la parole lors de l’ouverture du sommet. Sa présence donne un poids diplomatique au lancement, sans transformer la WAICO en institution onusienne.

Un cercle fondateur centré sur le Sud global

La Chine présente la WAICO comme la première organisation intergouvernementale exclusivement consacrée à l’intelligence artificielle. Elle affirme que la structure restera ouverte à tous les États. Son premier cercle dessine cependant une géographie politique précise.

La Russie, le Brésil, l’Indonésie, l’Afrique du Sud, le Pakistan, le Kazakhstan, la Malaisie, l’Éthiopie, le Kenya, Cuba, le Venezuela, la Biélorussie et la Birmanie figurent parmi les membres fondateurs. Aucun pays du G7 ni aucun État membre de l’Union européenne n’apparaît dans la liste des signataires. L’Inde, pourtant membre des BRICS et partenaire de plusieurs initiatives technologiques occidentales, n’en fait pas partie.

Après un an de préparation, le premier ministre Li Qiang avait proposé la création de l’organisation lors de l’édition 2025 de la conférence de Shanghai. Le gouvernement chinois décrivait alors le projet comme « une mesure concrète » destinée à répondre aux attentes des pays du Sud global et comme « un autre bien public international apporté par la Chine ». Xi Jinping l’avait ensuite repris au sommet de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique, en novembre.

La composition initiale de la WAICO limite pour l’instant sa portée universelle. Elle offre néanmoins à la Chine une plateforme institutionnelle réunissant plusieurs puissances régionales et un ensemble de pays africains, asiatiques et latino-américains qui cherchent à accéder aux modèles, aux compétences et aux capacités de calcul sans dépendre exclusivement des entreprises américaines.

« Le développement de l’IA ne doit pas être le solo d’un seul pays, mais la symphonie de la coopération internationale », a lancé Xi Jinping. La formule résume l’offre politique chinoise. Pékin conteste la concentration des technologies les plus avancées entre les mains de quelques États et entreprises tout en proposant de fédérer autour de ses propres capacités une partie du monde en développement.

Des formations et des outils en échange d’une influence normative

Au cours des cinq prochaines années, la Chine doit proposer 5 000 places dans des programmes de formation et des séminaires sur l’intelligence artificielle aux pays en développement. Elle prévoit aussi de créer des centres de coopération avec l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, la Ligue arabe, l’Union africaine, la Communauté des États latino-américains et caraïbes, l’Organisation de coopération de Shanghai et les BRICS.

Pékin promet également d’étendre à 30 pays MAZU, un système d’alerte météorologique piloté par l’intelligence artificielle. Xi Jinping a présenté ces engagements comme la contribution chinoise au renforcement des capacités mondiales. Aucun montant financier, calendrier détaillé ou critère de sélection des bénéficiaires n’a toutefois été communiqué.

L’offre chinoise repose sur une logique éprouvée. La fourniture de formations, de logiciels et de centres d’application peut créer des habitudes techniques, rapprocher les administrations des entreprises chinoises et favoriser l’adoption de normes compatibles avec l’écosystème de Pékin. La Chine cherche ainsi à transformer l’accès à ses technologies en levier diplomatique, comme elle l’a déjà fait dans les télécommunications et les infrastructures numériques.

Cette stratégie gagne en crédibilité à mesure que les performances chinoises progressent. DeepSeek, Alibaba et Zhipu AI ont diffusé des modèles ouverts ou à poids accessibles, qui peuvent être téléchargés, adaptés et exploités à un coût souvent inférieur à celui des principaux systèmes propriétaires américains. Sur plusieurs bancs d’essai publics, l’écart de performance entre les meilleurs modèles chinois et américains s’est fortement resserré.

Xi Jinping a appelé à « saisir cette rare opportunité historique et à encourager l’open source, l’ouverture, la coopération et le partage ». António Guterres a lui-même estimé que « la stratégie open source de la Chine est un immense succès mondial », tout en demandant que les pays en développement disposent de modèles adaptables, d’une puissance de calcul abordable et de formations.

La Chine reste confrontée à un accès plus difficile aux semi-conducteurs les plus avancés. Les restrictions américaines visent notamment les composants susceptibles d’être employés dans des applications militaires. Elles ont aussi accéléré les efforts chinois pour développer des puces nationales, optimiser les modèles et diffuser des solutions moins gourmandes en puissance de calcul.

Sans nommer directement Washington, Xi Jinping a déclaré que les pays devaient « s’opposer ensemble à ce qu’on abuse de la notion de sécurité nationale et qu’on place sa propre sécurité au-dessus de celle des autres pays dans le domaine de l’IA ». La veille du sommet, le porte-parole de la diplomatie chinoise, Lin Jian, avait été plus direct. « La Chine s’oppose à tracer des lignes de démarcation fondées sur les différences idéologiques et à mener des blocus technologiques », avait-il affirmé.

Le plan d’action présenté par la Maison Blanche en juillet 2025 fixe comme objectif de gagner la course à l’intelligence artificielle et prévoit l’exportation de solutions américaines complètes vers les alliés et partenaires de Washington. Ces offres associent matériels, modèles, logiciels, cybersécurité et instruments financiers, tout en restant soumises aux contrôles sur les exportations.

Pékin oppose à cette politique une organisation ouverte en principe à tous les États et une promesse d’accès destinée en priorité au Sud global. La rivalité ne porte donc plus seulement sur la puissance des modèles ou la maîtrise des semi-conducteurs. Elle concerne aussi les normes, les chaînes de dépendance et les institutions qui définiront les usages légitimes de l’IA.

Un appui de l’ONU sans rattachement institutionnel

António Guterres a soutenu l’ambition de réduire la fracture technologique. Le secrétaire général de l’ONU a qualifié la WAICO de prolongement naturel de l’initiative chinoise sur la gouvernance mondiale de l’IA, lancée en 2023. Il a également salué le rôle de la Chine dans l’adoption par consensus, en 2024, d’une résolution de l’Assemblée générale consacrée au renforcement des capacités des pays en développement.

« L’intelligence artificielle peut être la plus grande chance de l’humanité au XXIe siècle. Elle pourrait aussi devenir l’un de ses plus grands risques », a-t-il averti dans son allocution. « La technologie qui façonnera l’avenir de l’humanité doit être façonnée par toute l’humanité », a-t-il ajouté, avant de rappeler qu’elle ne pouvait être gouvernée par une poignée de pays ou d’entreprises.

Le secrétaire général a insisté sur la concentration des capacités de calcul, des données, de l’expertise et des investissements. Il a demandé que chaque État dispose d’une place dans les discussions internationales et que les droits humains soient protégés. Il a également affirmé que les êtres humains devaient conserver le contrôle de toute décision pouvant entraîner la vie ou la mort.

Son intervention ne vaut toutefois ni adhésion de l’ONU à la WAICO ni délégation de compétence. La nouvelle organisation évoluera en parallèle des mécanismes déjà créés sous l’égide des Nations unies. Le Pacte numérique mondial, adopté en 2024, a établi un dialogue international sur la gouvernance de l’IA et un groupe scientifique indépendant chargé d’évaluer ses risques et ses possibilités.

Pékin affirme vouloir maintenir l’ONU au centre du dispositif et coordonner la WAICO avec les institutions existantes. L’apparition d’une organisation extérieure au système onusien peut néanmoins accentuer la dispersion des enceintes où s’élaborent les normes. Sa capacité à compléter ces mécanismes, plutôt qu’à constituer un bloc concurrent, dépendra de son ouverture effective et de la place accordée aux États qui ne partagent pas les positions chinoises.

Une ouverture technologique sous contrôle politique

La Chine promeut à l’étranger des technologies ouvertes, mais conserve à l’intérieur de ses frontières un contrôle étroit sur les informations produites par les services d’intelligence artificielle. Les règles chinoises imposent aux fournisseurs destinés au public de respecter les « valeurs socialistes fondamentales » et d’empêcher la génération de contenus susceptibles de porter atteinte à la sécurité nationale, à l’unité du pays ou au système politique.

L’ouverture des modèles ne signifie donc pas l’abandon du contrôle sur leurs usages. Le texte politique adopté à Shanghai insiste autant sur le partage des technologies que sur la souveraineté des États, la diversité des systèmes sociaux et le maintien de l’intelligence artificielle sous contrôle humain.

Xi Jinping a lui-même développé ce double impératif. « L’IA doit être un outil fiable de l’être humain », a-t-il déclaré. Le président chinois a demandé de « prévenir l’utilisation abusive et malveillante de l’IA » et de « la mettre toujours sous le contrôle de l’homme ». Cette conception associe diffusion technologique, réglementation publique et respect des priorités politiques définies par chaque État.

Le texte intégral de l’accord fondateur n’avait pas été rendu public vendredi. Les informations disponibles ne précisent ni le budget de l’organisation, ni ses règles de vote, ni la composition de son secrétariat, ni les conditions d’entrée en vigueur de ses décisions. Elles ne permettent pas davantage de savoir si la WAICO pourra adopter des normes contraignantes ou se limitera à coordonner des programmes de coopération.

Pékin ne se contente plus de contester les restrictions américaines ou de revendiquer une place dans les enceintes existantes. Il installe en Chine sa propre institution, rassemble un premier bloc d’États et lie l’accès aux technologies à une offre de gouvernance. Le prochain test sera moins celui du nombre de signatures que celui des moyens effectivement transférés et de la capacité de Shanghai à faire reconnaître ses normes au-delà du cercle de ses 29 fondateurs.

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Le Diplomate

Journaliste spécialisé au Diplomate.