Reçu jeudi 16 juillet avec les honneurs militaires par le président Frank-Walter Steinmeier à la Villa Borsig, puis par le chancelier Friedrich Merz, le président algérien Abdelmadjid Tebboune repart de Berlin avec une déclaration commune qui étend la coopération au gaz, à l’hydrogène, aux minerais critiques, à l’industrie et aux questions de sécurité.

Le président algérien a qualifié les relations entre les deux pays de « solides et excellentes, n’ayant jamais été entachées par aucun différend », avant d’assurer qu’elles « vont de mieux en mieux ». Friedrich Merz a déclaré que son pays était « très intéressé par ses relations économiques avec l’Algérie » et entendait « ouvrir une nouvelle page dans ces relations ».

La relation, longtemps dominée par les ventes allemandes de machines, de véhicules et de produits chimiques, s’organise désormais autour des besoins énergétiques européens et des ambitions de diversification de l’économie algérienne. « Nous souhaitons renforcer conjointement la coopération économique entre les deux pays et plusieurs accords seront signés entre les entreprises allemandes et algériennes en marge de cette visite officielle », a annoncé le chancelier.

Deux semaines avant l’accueil militaire, le méthanier Tessala avait livré au terminal flottant Wilhelmshaven 1 la première cargaison de gaz naturel liquéfié de Sonatrach destinée à l’Allemagne. Chargé au complexe GL2Z de Bethioua, près d’Oran, le navire appartenant à la compagnie publique algérienne a accosté le 2 juillet sur la côte de la mer du Nord.

Sonatrach présente cette opération comme le point de départ d’une présence durable sur le marché allemand. Il ne s’agit toutefois, à ce stade, que d’une première livraison. Son volume et ses conditions commerciales n’ont pas été rendus publics.

Un fournisseur devenu central pour l’Europe

Berlin cherche d’abord à sécuriser ses approvisionnements. La part de la Russie dans les importations européennes de gaz acheminé par conduites est tombée d’environ 40 % en 2021 à 6 % en 2025. Pour l’ensemble du gaz russe, GNL compris, elle atteignait encore 12 % l’an dernier.

L’Union européenne applique depuis le 18 mars 2026 une interdiction progressive des nouveaux achats russes, assortie de périodes transitoires pour les contrats existants. La sortie complète est prévue au début de 2027 pour le GNL et à l’automne de la même année pour le gaz acheminé par conduites.

L’Algérie occupe une place croissante dans ce nouvel équilibre. Au premier trimestre 2026, elle a fourni 18,5 % du gaz naturel à l’état gazeux importé par l’Union européenne, derrière la Norvège, qui en représente 54,4 %. Cette position est d’autant plus recherchée que les exportations qataries de GNL restent perturbées par les tensions dans le détroit d’Ormuz et que la dépendance européenne envers les États-Unis s’accroît.

Aux côtés de Friedrich Merz, Abdelmadjid Tebboune a insisté sur la fiabilité de son pays. « Pour la première fois peut-être, nos amis allemands évoquent l’approvisionnement de l’Allemagne en gaz et nous, en tant que fournisseur de l’Europe, sommes considérés comme un fournisseur fiable qui ne se dérobe jamais à ses engagements », a déclaré le président algérien.

Friedrich Merz a, pour sa part, rappelé que l’Algérie avait apporté « des contributions majeures au renforcement de la sécurité énergétique de l’Europe ». Le chancelier a présenté le pays comme le deuxième fournisseur de gaz par conduites de l’Union européenne en 2025.

Ces déclarations ont été accompagnées d’un engagement commercial. Sonatrach et le groupe allemand VNG ont signé un nouveau contrat de fourniture de gaz naturel, dont les livraisons doivent commencer en 2027. Les volumes n’ont pas été communiqués. L’accord prolonge une relation engagée en 2024 et prévoit également l’examen de futures chaînes d’approvisionnement en hydrogène vert.

La visite intervient aussi au moment où Alger relance le gazoduc transsaharien. Le 4 juin, Sonatrach a officiellement ouvert le chantier d’une nouvelle section algérienne reliant la frontière nigérienne à Aoulef, où elle doit rejoindre le réseau conduisant vers Hassi R’Mel.

Le projet complet ambitionne d’acheminer entre 20 et 30 milliards de mètres cubes de gaz nigérian par an à travers le Niger et l’Algérie. Son aboutissement dépend encore des travaux dans les trois pays, du financement de l’ensemble et de la situation sécuritaire sur le tracé. Aucun calendrier définitif de mise en service n’a été annoncé.

L’hydrogène comme pari de long terme

Le gaz répond à l’urgence. L’hydrogène porte l’ambition de plus long terme. Abdelmadjid Tebboune et Friedrich Merz ont placé le corridor hydrogène Sud, ou SoutH2 Corridor, au centre de leurs échanges. Cette infrastructure doit relier l’Afrique du Nord à l’Allemagne en passant par la Tunisie, l’Italie et l’Autriche.

D’une longueur projetée d’environ 3 300 kilomètres, le corridor disposerait d’une capacité annuelle de quatre millions de tonnes d’hydrogène renouvelable. Plus de 65 % de son tracé européen pourrait réutiliser des conduites de gaz existantes. Plusieurs de ses composantes figurent sur la liste européenne des projets d’intérêt commun, ce qui facilite les procédures d’autorisation et l’accès à certains financements européens.

L’Algérie, la Tunisie, l’Italie, l’Autriche et l’Allemagne ont signé en janvier 2025 une déclaration politique commune pour soutenir ce corridor. La nouvelle déclaration bilatérale conclue à Berlin le qualifie de lien stratégique, durable et de long terme entre les deux pays. Elle prévoit également une prochaine réunion ministérielle consacrée au projet.

Abdelmadjid Tebboune a présenté le corridor comme un projet majeur pour le développement des énergies renouvelables et remercié l’Allemagne pour son soutien. Friedrich Merz a confirmé l’engagement de Berlin. « L’Allemagne œuvrera, avec l’Algérie et l’Italie, à aller de l’avant dans la réalisation du Corridor sud de l’hydrogène, au cours des prochains mois », a-t-il affirmé.

Le soutien politique ne suffit cependant pas à déclencher les investissements. Les opérateurs travaillent sur les études de faisabilité, mais le projet manque encore de contrats d’achat de long terme permettant de garantir ses recettes futures. À ce jour, aucune entreprise allemande n’a annoncé de contrat ferme portant sur l’achat d’hydrogène produit en Algérie.

La difficulté ne réside donc plus seulement dans la construction du corridor. Elle tient aussi à l’apparition d’une demande industrielle suffisamment importante et prévisible pour engager les milliards d’euros nécessaires.

Les minerais critiques encore au stade des promesses

Berlin regarde aussi le sous-sol algérien. « L’Algérie dispose d’une grande réserve de matières premières, dont le gaz naturel, le pétrole et les terres rares », a déclaré Friedrich Merz.

La déclaration commune adopte une formulation plus prudente. Elle mentionne une coopération future dans le domaine des minerais critiques, sans identifier de gisement précis ni annoncer de projet d’extraction.

Les autorités minières algériennes font état d’indices jugés prometteurs pour les terres rares, mais aucune estimation publique de réserves commercialement exploitables n’a été présentée pendant la visite. Aucun calendrier industriel ni accord d’investissement consacré à leur extraction n’a davantage été annoncé.

L’intérêt allemand s’inscrit dans une stratégie européenne de réduction de la dépendance envers la Chine et la Russie pour les matériaux utilisés dans les véhicules électriques, les éoliennes, l’électronique et les équipements militaires. Pour Alger, l’enjeu consiste à obtenir des investissements et des capacités de transformation sur place, plutôt que de rester un simple fournisseur de matières premières.

Plusieurs accords et protocoles d’entente ont été annoncés vendredi lors du forum économique algéro-allemand. Ils concernent notamment les hydrocarbures, les énergies renouvelables, la pharmacie, l’industrie, l’automobile et les technologies avancées.

Les deux gouvernements veulent également réactiver leur commission économique mixte et créer un conseil d’affaires bilatéral. Leur déclaration commune insiste sur la transparence, la sécurité juridique, la non-discrimination et la primauté du droit en matière d’investissement.

Friedrich Merz a confirmé que les discussions avaient porté sur « le climat de l’investissement en Algérie, les garanties juridiques, la transparence et l’efficacité des procédures administratives ». Ces conditions détermineront la capacité des accords signés à dépasser le stade des intentions.

Un rapprochement aux limites visibles

L’énergie n’épuise pas l’agenda. Berlin et Alger prévoient un dialogue politique régulier sur le Sahel, le terrorisme, la cybersécurité et la désinformation. Ils entendent aussi approfondir leur coopération en matière de défense, de migration, de réadmission et de réintégration.

Abdelmadjid Tebboune a indiqué que la coopération sécuritaire avait été examinée en détail. Il a assuré que « tout se passe extrêmement bien avec l’Allemagne » dans ce domaine.

Cette relation repose également sur le canal établi entre Frank-Walter Steinmeier et Abdelmadjid Tebboune. En novembre 2025, une demande du président allemand avait précédé la grâce accordée à l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, ensuite transféré à Berlin pour y recevoir des soins. Cette médiation avait permis de contourner l’impasse entre Paris et Alger.

Le dossier Christophe Gleizes montre toutefois les limites de ce canal. Le journaliste sportif français, collaborateur de So Foot et Society, a été arrêté le 28 mai 2024 alors qu’il réalisait un reportage à Tizi Ouzou sur la JS Kabylie.

Condamné le 29 juin 2025 à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme » et détention de publications considérées comme contraires à l’intérêt national, il a vu sa peine confirmée en appel le 3 décembre. Reporters sans frontières conteste les accusations et réclame sa libération.

Interrogé à Berlin sur une éventuelle grâce, Abdelmadjid Tebboune a refusé de se prononcer. « Par respect pour la justice algérienne, je ne répondrai à cette question qu’en Algérie. Or, je ne suis pas en Algérie et, par conséquent, je n’y répondrai pas », a-t-il déclaré.

Sa réponse ne ferme pas la porte à une décision ultérieure, mais n’offre aucun engagement. Elle rappelle que le rapprochement entre Berlin et Alger repose sur une convergence d’intérêts sans effacer les dossiers politiques et judiciaires sensibles.

L’Allemagne a obtenu un cadre stratégique, un nouveau contrat gazier et la confirmation d’intérêts communs. Le véritable test viendra après les honneurs militaires. Il portera sur la capacité des deux pays à transformer leurs déclarations sur l’hydrogène, les minerais et l’industrie en commandes, en financements et en infrastructures.

À propos de l’auteur

Le Diplomate

Journaliste spécialisé au Diplomate.