L’Allemagne participera avant la fin de l’année 2026 à un exercice nucléaire conduit par les forces françaises. Friedrich Merz et Emmanuel Macron ont confirmé cet engagement vendredi 17 juillet, à l’issue d’un conseil franco-allemand de défense et de sécurité organisé sur la base aérienne de Nörvenich, près de Cologne, puis d’un conseil des ministres commun à Brühl, dans l’ouest de l’Allemagne.

La participation allemande sera strictement conventionnelle. Elle ne donnera à Berlin ni accès aux armes françaises ni droit de regard sur leur emploi. Mais elle introduira pour la première fois des forces allemandes dans une manœuvre liée à la dissuasion nationale française, jusqu’ici conduite dans un cadre souverain particulièrement fermé.

Dans leur déclaration commune, les deux gouvernements annoncent précisément « la participation conventionnelle de l’Allemagne à un exercice nucléaire français ». Un Rafale des forces aériennes stratégiques françaises a également été déployé auprès de la 31e escadre aérienne tactique allemande « Boelcke », stationnée à Nörvenich. Paris et Berlin présentent ce déploiement comme « la première étape opérationnelle » de leur coopération stratégique.

Une première sans partage du feu nucléaire

L’exercice doit permettre aux deux armées d’apprendre à agir ensemble dans un environnement où la dimension nucléaire structure la manœuvre militaire. Sa date, son scénario et la nature exacte des moyens allemands engagés n’ont pas été rendus publics.

Interrogé au Bundestag quelques jours avant la rencontre de Brühl, le gouvernement fédéral avait refusé de livrer ces précisions. Leur divulgation pourrait, selon lui, permettre à des États hostiles et à leurs services de renseignement d’évaluer les capacités françaises ainsi que « la qualité et la quantité » de la participation allemande.

Cette opacité est assumée. Emmanuel Macron défend une coopération suffisamment visible pour peser sur le calcul d’un adversaire, mais assez indéterminée pour entretenir le doute sur les réponses possibles. La dissuasion avancée doit, selon le président français, « créer de l’incertitude chez nos adversaires ».

Le chef de l’État a évoqué la construction d’une véritable « intimité stratégique » entre les deux pays. Celle-ci doit passer par « des exercices conjoints, des éléments conjoints de partenariat » et un rapprochement entre responsables politiques, experts et militaires.

La limite française demeure toutefois nette. Lors de son discours du 2 mars à l’Île Longue, Emmanuel Macron avait prévenu qu’« il n’y aura aucun partage de la décision ultime, ni de sa planification, ni de sa mise en œuvre ». La définition des intérêts vitaux et l’éventuel franchissement du seuil nucléaire resteront du seul ressort du président de la République.

L’annonce de Brühl ne constitue donc ni une mise en commun de la force de frappe ni la création d’un commandement nucléaire européen. Elle ouvre un espace de consultation, d’exercices et de coordination entre les capacités conventionnelles allemandes et les forces stratégiques françaises.

Une architecture complémentaire de l’OTAN

Berlin prend soin de ne pas opposer cette coopération à l’Alliance atlantique. L’Allemagne participe déjà aux arrangements de partage nucléaire de l’OTAN, qui reposent notamment sur des armes américaines prépositionnées en Europe et sur des appareils alliés susceptibles de les emporter. Les futurs F-35 allemands doivent reprendre cette mission aujourd’hui assurée par les Tornado.

Paris et Berlin affirment que leur rapprochement « viendra compléter, et non remplacer, la dissuasion nucléaire de l’OTAN ». Les deux pays réaffirment également leur attachement à l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord, à la clause d’assistance mutuelle de l’Union européenne et au traité sur la non-prolifération des armes nucléaires.

Cette articulation répond à une différence ancienne. La France, seule puissance nucléaire de l’Union européenne depuis le Brexit, conserve une force indépendante et ne participe pas à la mission nucléaire de l’OTAN. L’Allemagne reste profondément liée à la garantie américaine. En associant les deux cadres, Berlin cherche à renforcer la capacité européenne sans renoncer à l’assurance atlantique.

Friedrich Merz a reconnu le caractère progressif de la démarche. « On ira pas à pas, c’est possible que ça aboutisse à une nouvelle doctrine, mais c’est trop tôt aujourd’hui », a déclaré le chancelier. Il a rappelé qu’une offre française de coopération nucléaire avait déjà été formulée sous le général de Gaulle, avant d’être refusée par les dirigeants allemands de l’époque.

Le contexte a changé, a insisté Friedrich Merz. « Le monde actuel exige de nouvelles réponses », a-t-il affirmé, alors que la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, le renforcement des arsenaux et les interrogations sur la pérennité de l’engagement américain poussent les Européens à revoir leurs équilibres de sécurité.

Donner corps à la « dissuasion avancée »

La participation allemande s’inscrit dans l’offre formulée au printemps par Emmanuel Macron à plusieurs partenaires européens. Outre l’Allemagne et le Royaume-Uni, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède et le Danemark ont accepté d’ouvrir un dialogue avec Paris.

Le dispositif peut comprendre des visites de sites stratégiques, la présence de partenaires lors d’exercices, l’engagement de moyens conventionnels alliés et, selon les circonstances, le déploiement temporaire d’éléments des forces stratégiques françaises hors du territoire national.

Emmanuel Macron a décrit une démarche progressive. Elle pourra aller du simple échange doctrinal au « déploiement de circonstances » de forces stratégiques françaises chez des alliés. Paris cherche ainsi à disperser ses moyens, à leur donner davantage de profondeur opérationnelle et à compliquer le calcul d’un adversaire potentiel.

La coopération doit également couvrir l’alerte avancée, la défense aérienne et antimissile ainsi que les frappes conventionnelles dans la profondeur. Paris et Berlin veulent mieux articuler ces capacités avec la dissuasion nucléaire afin de « gérer l’escalade sous le seuil nucléaire ».

Cette orientation marque un rapprochement doctrinal plus qu’un partage de souveraineté. La France accepte d’expliquer certains aspects de son fonctionnement et d’associer ses partenaires à des séquences opérationnelles. En retour, ceux-ci peuvent fournir des capacités de renseignement, de protection et d’action conventionnelle contribuant à la crédibilité de l’ensemble.

L’Allemagne est appelée à jouer un rôle central dans cette architecture. Emmanuel Macron lui a promis un rôle « d’avant-garde », tout en répétant que la France resterait maîtresse de l’arme, de sa doctrine et de son éventuel emploi.

Après le SCAF, des projets plus resserrés

L’avancée nucléaire intervient après l’échec du projet d’avion de combat commun qui devait constituer le cœur du Système de combat aérien du futur. En juin, Emmanuel Macron et Friedrich Merz ont reconnu que Dassault Aviation et Airbus ne parvenaient pas à s’entendre sur la conception de l’appareil et sur la répartition des responsabilités industrielles.

À Brühl, le président français a affirmé que Paris et Berlin avaient « tiré une conséquence » de « l’échec du SCAF ». Les deux gouvernements veulent désormais privilégier des projets « beaucoup plus resserrés » et renforcer leur contrôle politique afin de « ne pas laisser dériver » les futurs programmes.

L’abandon concerne l’avion de combat de nouvelle génération, non l’ensemble du SCAF. Berlin et Paris entendent poursuivre le développement du « système de systèmes » destiné à connecter avions, drones, capteurs et effecteurs. Ils prévoient notamment de définir une norme européenne de combat collaboratif fondée sur une architecture ouverte et modulaire.

Les deux gouvernements ont également retenu des projets plus ciblés dans les domaines de l’alerte spatiale, de la défense contre les missiles balistiques et des armes de très longue portée. Avec le Royaume-Uni, ils étudieront des effecteurs pouvant atteindre 2 500 kilomètres.

Le programme terrestre MGCS est, lui aussi, recentré sur la recherche, les technologies de combat collaboratif et les véhicules avec ou sans équipage, plutôt que sur la seule construction d’un modèle unique de char franco-allemand. Paris et Berlin instaureront par ailleurs un dialogue régulier entre leurs responsables de l’armement.

Le rapprochement nucléaire apparaît ainsi comme le volet le plus politique d’une relation militaire encore traversée de divergences stratégiques et industrielles. Il crée une « intimité stratégique », selon Emmanuel Macron, mais ne dissout aucune souveraineté. Sa première épreuve sera l’exercice annoncé avant le 31 décembre, dont les modalités restent secrètes. La suivante sera politique, avec la capacité de ce dispositif à résister au départ du président français en 2027 et aux incertitudes qui entourent encore l’engagement américain en Europe.

À propos de l’auteur

Le Diplomate

Journaliste spécialisé au Diplomate.