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Comment les drones redéfinissent-ils la dynamique des conflits armés en Afrique ?

De la Corne de l’Afrique au Sahel, les drones reconfigurent les conflits, redistribuent les rapports de force et cristallisent vulnérabilités, dépendances technologiques et enjeux stratégiques.

Dans une Afrique marquée par des théâtres saturés de conflits armés et de guerres internes, les drones se sont imposés comme un facteur clé, transformant le champ de bataille et reconfigurant la carte des pouvoirs et des influences dans la région.

Outils majeurs de la guerre moderne, ils excellent dans la collecte du renseignement, l’exécution de frappes aériennes ciblées et la désignation précise d’objectifs. Ils contribuent également aux missions de guerre électronique destinées à neutraliser les systèmes de défense adverses. De l’Éthiopie, dans la Corne de l’Afrique, au Mali, dans la bande sahélo-saharienne, les drones ont investi les conflits internes et modifié la physionomie des affrontements entre mouvements armés et forces gouvernementales.

Sous l’effet de la violence des combats entre forces gouvernementales et groupes armés, et face aux risques liés aux organisations qualifiées de « terroristes », les dépenses publiques consacrées à ces appareils ont fortement augmenté ces dernières années.

Hausse de la demande africaine en drones

D’après les données disponibles, l’Afrique a acquis, entre 1980 et 2024, environ 1 534 drones de tailles et de configurations variées.

L’année 2020 marque un pic d’acquisitions avec 237 appareils recensés et au moins 15 accords bilatéraux signés en vue de leur acquisition.

La valeur totale du marché des drones en Afrique est estimée à 65,5 millions de dollars en 2023, avec une projection à 107 millions de dollars à l’horizon 2030, soit un taux de croissance annuel moyen (CAGR) de 7,3 %.

S’agissant des flottes, on comptait environ 293 drones en 2023 ; ce nombre pourrait atteindre 663 d’ici la fin de la décennie, soit une progression d’environ 12,4 % des inventaires.

Les acquisitions couvrent un spectre large : des micro-drones portatifs de moins d’un kilogramme dédiés principalement au renseignement, jusqu’aux plateformes HALE (High Altitude Long Endurance, haute altitude et longue endurance) capables de voler 24 heures d’affilée, de dépasser 300 km/h et d’emporter plus de 900 kg de munitions guidées avec précision.

Sur le plan national, l’Égypte se distingue comme acheteur de premier plan avec 267 drones (17,41 % du total), suivie par le Maroc, le Nigéria, l’Éthiopie puis l’Algérie parmi les principaux acquéreurs.

Par zones, l’Afrique du Nord arrive en tête avec 818 unités (53,32 % du total), devant l’Afrique de l’Ouest (338 unités), l’Afrique de l’Est (218) et l’Afrique australe (160).

Cette répartition régionale reflète largement la prévalence des troubles et défis sécuritaires sur le continent, dont l’intensité s’est sensiblement accrue ces dernières années.

Plusieurs facteurs tirent la demande croissante de drones :

  • Préoccupations sécuritaires : ces systèmes contribuent efficacement à la surveillance des frontières et à la lutte contre les activités illicites ;
  • Accessibilité et facilité d’emploi : leurs coûts et leur ergonomie facilitent une intégration rapide dans les architectures de défense africaines.

Sur ce marché, des puissances extérieures mènent une véritable « diplomatie du drone ». La Chine occupe la première place des fournisseurs, ses appareils représentant 26 % des drones achetés par les armées africaines. Ces dernières années, la Turquie s’est affirmée comme un fournisseur de premier plan dans la région, portée par le succès de ses drones Bayraktar, très prisés par des armées du Sahel.

Renversement des rapports de force

L’intégration croissante des drones dans les opérations militaires a transformé les dynamiques des conflits sur tout le continent, du renseignement aux frappes de précision. Ces frappes contribuent souvent à faire pencher la balance en faveur des forces qui exploitent efficacement cette technologie.

La première frappe confirmée par drone en Afrique remonte au 23 juin 2011 : un drone américain a visé un convoi transportant deux hauts responsables des Shebab près du port de Kismayo, en Somalie. Depuis, au moins 900 frappes ont été recensées dans 15 pays africains.

Si leur usage s’est banalisé, l’emploi offensif des drones demeure, pour l’heure, concentré au Soudan, en Éthiopie, au Burkina Faso, au Mali, en Libye et en Somalie.

Les drones ont permis à l’armée éthiopienne de renverser le cours de la guerre contre le Front populaire de libération du Tigré : alors que les combattants tigréens menaçaient Addis-Abeba, le gouvernement a utilisé cette technologie dans sa contre-offensive, ce qui lui a permis de sceller l’issue du conflit à son avantage en 2022. L’Éthiopie a notamment déployé des drones iraniens, turcs et chinois.

Au Soudan, depuis 2023, les forces armées ont infligé de nombreuses frappes sur les premières lignes des Forces de soutien rapide, affaiblissant sensiblement ces dernières.

Au Mali, les Forces armées maliennes (FAMa) disposent d’une supériorité aérienne nette grâce aux drones turcs Bayraktar TB2 et Akıncı, mais leur effet demeure géographiquement et tactiquement limité : la plupart des frappes ont eu lieu dans le Nord, en particulier à Kidal contre les mouvements séparatistes, tandis que leur impact est resté faible au Centre en raison de la densité de population et de la couverture végétale.

Risques sécuritaires

La qualité et les capacités des drones engagés varient, mais leur emploi sur plus d’une décennie de guerre indique qu’ils sont là pour durer. Désormais, des acteurs de rang inférieur dans toute l’Afrique y ont accès, ce qui accroît leur capacité à combattre et à contrer la puissance de feu traditionnellement supérieure des forces étatiques.

La prolifération des drones dans les conflits africains s’accompagne de lourdes conséquences pour la sécurité régionale et peut affecter la stabilité, notamment lorsque leur emploi, par manque de précision ou d’expérience, entraîne des pertes civiles.

Parallèlement, l’acquisition et l’usage de drones par des acteurs non étatiques sont devenus une réalité, ce qui intensifie les combats et tend à rééquilibrer, au moins partiellement, le rapport de force entre armées et insurgés. En Afrique, cet usage s’est développé depuis 2011, notamment avec les rebelles libyens, tant du point de vue du nombre de protagonistes que des types de drones employés. Un vétéran canadien a ainsi rejoint la Libye depuis Malte sur un thonier avec un drone d’Aeryon Labs dans ses bagages. Des centaines d’e-mails coordonnant des dons en provenance de huit pays avaient financé ce drone, utilisé par le Conseil national de transition libyen pour des missions de reconnaissance lors de la marche de Misrata vers Tripoli. À 120 000 USD, il était peut-être relativement coûteux par rapport à ceux qui seraient utilisés ensuite.

Boko Haram et la branche dite État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP) restent actifs dans le nord-est du Nigéria, avec des opérations signalées au Tchad, au Niger, au Cameroun et au Mali. Leur recours aux drones lors d’actions contre les forces de sécurité régionales est désormais documenté. Selon l’Institute for Security Studies en Afrique du Sud, des canaux de messagerie liés aux mouvances d’al-Qaïda et de l’État islamique diffusent des connaissances sur l’emploi de ces appareils auprès de partenaires sur le continent. Il est également plausible que ces organisations s’appuient sur leurs propres réseaux d’approvisionnement pour se procurer et financer leur matériel. Un épisode imputé à l’ISWAP fin décembre 2024 fait état d’un drone de la famille DJI Mavic observé aux côtés d’un obus de mortier de 82 mm. La masse de cette munition dépassant de loin la capacité d’emport d’un tel modèle, il demeure incertain que l’obus ait été réellement largué depuis l’aéronef. Des indices laissent penser que des plateformes similaires seraient employées depuis 2022 pour l’observation et le réglage de tirs, l’évolution vers des usages armés s’inscrivant dans la continuité de ces pratiques.

Le Mavic apparaît fréquemment dans les rapports : son format compact offre davantage de discrétion que des modèles plus volumineux comme le Phantom. Selon la version, l’appareil bénéficie d’une autonomie appréciable et d’une liaison vidéo en haute définition sur de longues distances, ce qui autorise des observations précises. Il peut évoluer à des altitudes où le bruit de ses moteurs devient difficile à percevoir. Les fonctions de pilotage assisté réduisent la charge de l’opérateur et les batteries remplaçables facilitent les rotations, prolongeant la présence en vol. En pratique, la contrainte de charge utile incite les utilisateurs à privilégier des projectiles de faible masse issus de munitions pour lance-grenades, parfois équipés d’un empennage improvisé afin d’améliorer la stabilité en chute.

Au Mali, plusieurs éléments laissent penser que des groupes touaregs ont utilisé de petits drones lors de frappes menées en octobre 2024 contre les FAMa et contre des positions de Wagner. Les services de renseignement militaire ukrainiens ont semblé revendiquer une part de responsabilité en affirmant avoir formé des combattants touaregs à l’usage de ces appareils, surtout après l’attaque de juillet contre une colonne de Wagner qui aurait causé 84 morts parmi les mercenaires et les soldats maliens. Le ministère ukrainien des Affaires étrangères est ensuite revenu sur ces propos après la rupture des relations diplomatiques entre Kyiv et le Mali ainsi que le Niger, les deux pays accusant l’Ukraine d’armer des rebelles et des terroristes. La réalité demeure floue, et des reportages de septembre 2023 évoquent aussi une coordination ukrainienne d’attaques de drones contre des forces soutenues par Wagner au Soudan. Il reste donc plausible que l’Ukraine ait apporté un appui limité aux rebelles touaregs, sans qu’il convienne d’en exagérer la portée.

Les méthodes observées correspondent à des pratiques désormais répandues dans les opérations par drones. Des vidéos touarègues montrent un quadricoptère en vol stationnaire au-dessus d’une base, la queue d’une munition parfois visible en suspension sous l’appareil. Les déplacements des personnels au sol laissent croire qu’ils ne détectent pas sa présence, ce qui renforce l’effet des charges une fois larguées. D’après deux séquences disponibles, au moins deux munitions auraient été délivrées lors de chaque action, toutes munies d’ailettes arrière assurant la stabilisation en chute. Il s’agirait vraisemblablement de grenades de 30 mm, un calibre fréquemment employé depuis de petits drones. L’équipement correspond au niveau technologique habituel des acteurs non étatiques qui cherchent à intégrer l’aérien télépiloté, et il a pu contribuer à coordonner d’autres attaques menées avec des véhicules et des armes conventionnelles. Comme dans le cas de Boko Haram, les éléments disponibles n’indiquent pas une transformation profonde de l’art de combattre des groupes touaregs. Cette limite peut tenir à l’absence d’accès à des modèles plus performants, comme les drones FPV (First-Person View), ou à l’incapacité d’en généraliser l’emploi à une échelle susceptible d’infliger des effets décisifs contre les FAMa et les forces de Wagner.

Les moyens aériens des Touaregs restent par ailleurs surclassés par les TB2 déployés par le Mali, de la même manière que Boko Haram se trouve dominé par les capacités nigérianes. Les TB2 maliens ont été engagés à de multiples reprises contre les Touaregs et d’autres organisations armées présentes sur le territoire. Les numéros de queue visibles dans les communications officielles des FAMa suggèrent un parc d’au moins 17 appareils, avec une possibilité d’en compter 18 si l’on considère que ces UCAV (drones de combat) sont souvent livrés par lots de six. Le TB2 appartient à une catégorie très supérieure aux petits drones de loisir employés par les rebelles touaregs, mais l’usage intensif qu’en fait le Mali illustre la diffusion et l’utilité des drones dans des espaces aériens où la menace de la défense antiaérienne au sol et des combats air-air demeure limitée.

Si les frappes de drones armés visent la précision pour limiter les dommages collatéraux, elles n’éliminent pas le risque pour les civils, surtout dans les zones densément peuplées. Certaines données indiquent que des frappes menées par drones dans 13 pays africains ont causé plus de 1 000 victimes civiles. La diffusion des drones en Afrique constitue par ailleurs un facteur de fragmentation : leur emploi dans des conflits opposant gouvernements, groupes qualifiés de terroristes ou milices complique les processus de négociation, renchérit les médiations internationales et contribue à la prolongation des guerres.

Contre-mesures et défense anti-drones

Sur le continent africain, les mouvements armés ne font qu’amorcer la mise en place de capacités drones. La consolidation de filières d’approvisionnement et de circuits de distribution plus fournis leur demandera du temps, car l’effet capacitaire n’apparaît véritablement qu’avec la masse. L’organisation État islamique a déjà illustré ce potentiel en perturbant des routes logistiques et des arrières de l’Armée arabe syrienne (AAS) grâce à des drones assurant une présence quasi permanente et des salves pouvant atteindre seize frappes par jour, avec deux ou trois vecteurs en action simultanément. Outre la coordination avec les assauts terrestres et les missions de renseignement, cette pression continue figure parmi les emplois les plus performants pour des acteurs non étatiques opérant sur de vastes territoires où les forces adverses se trouvent parfois à grande distance de leurs bases et dépôts. Sur le plan tactique, les plateformes FPV pourraient s’imposer comme l’outil privilégié pour la frappe précise de cibles mobiles, tout en coexistant avec un éventail de drones hétérogènes dont l’usage devrait se maintenir et se diversifier au fil des prochaines décennies.

Quel que soit le contexte opérationnel, la lutte anti-drones prendra une place croissante dans les armées durant la prochaine décennie. La réponse doit rester échelonnée, conformément au principe de la défense aérienne, qui associe chaque type de menace à des moyens adaptés et répartis par couches de portée. Les missiles balistiques appellent un certain type d’intercepteur, les missiles de croisière un autre, tandis que des systèmes de courte portée forment la dernière barrière. Face aux drones, la guerre électronique apparaît souvent pertinente grâce à sa capacité à couvrir de larges zones, à condition que les fréquences utiles ne perturbent pas les communications amies. Cette voie demeure toutefois fragile : l’expérience ukrainienne montre que des mises à jour logicielles successives permettent aux protagonistes de maintenir leurs aéronefs sans pilote en vol et de contourner les évolutions du brouillage. Dans le même temps, des plateformes guidées par fibre optique, insensibles aux interférences, se diffusent progressivement, tendance qui a de fortes chances de gagner d’autres théâtres. En conséquence, les options non cinétiques doivent être combinées à des moyens cinétiques capables de neutraliser de façon fiable les vecteurs, complétées par des actions de contre-ciblage des opérateurs et par une ultime protection au niveau du combattant — par exemple l’emploi d’un fusil de chasse muni de munitions dédiées à l’arrêt des drones FPV.

Un instrument géopolitique

En Afrique, les drones ne sont plus seulement des vecteurs de puissance militaire : ils sont devenus une porte d’entrée géopolitique multidimensionnelle pour redessiner des alliances politico-militaires, à travers des dépendances technologiques qui permettent à des puissances extérieures de rivaliser pour l’influence et les ressources sans confrontation directe.

Ils offrent aussi aux États africains la possibilité de diversifier leurs partenaires de sécurité au-delà du cadre occidental traditionnel, ce qui relativise l’hégémonie de l’Occident. Le Mali, par exemple, a substitué aux forces françaises des drones turcs et des éléments du groupe Wagner russe.

Au regard des défis entourant la prolifération des drones et de leur rôle structurant dans le paysage militaire du continent, on peut avancer que l’avenir des drones en Afrique sera moins déterminé par qui en est propriétaire que par qui en régule l’usage : la technologie ne suffit pas à produire de la sécurité, celle-ci repose sur les politiques publiques et les institutions.

Malgré ces défis, les acteurs africains devront soit mettre cette technologie au service de la paix et de la sécurité par la gouvernance et la responsabilité, soit la laisser devenir un carburant supplémentaire pour des guerres susceptibles de s’éterniser.

Noureddine ZOBIR

Noureddine ZOBIR

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