La disparition d’Ali Khamenei dans une frappe américano-israélienne a remis au premier plan le vocabulaire politique du martyre, de la transmission et de la résistance, au cœur de la culture de légitimation de la République islamique.
Entre patience et martyre : la grammaire chiite de la stratégie iranienne

La mort d’Ali Khamenei, tué le 28 février 2026 dans une frappe américano-israélienne à Téhéran, n’a pas seulement ouvert une crise de succession au sommet de la République islamique. La réaction qui s’est déployée dans l’ensemble du monde chiite n’a pas pris la forme du choc ordinaire suscité par la disparition violente d’un chef d’État en temps de guerre. Elle a aussitôt activé un lexique politique spécifique, celui du « martyr », de la continuité et de l’épreuve historique. Le Hezbollah, par la voix de son secrétaire général, le cheikh Naïm Qassem, a évoqué « l’imam martyr de la oumma » (terme désignant la communauté musulmane dans sa globalité). Son successeur, l’ayatollah Mojtaba Khamenei, lui-même blessé lors de la même frappe et contraint d’exercer le pouvoir à distance, a insisté sur « la continuité permise par le statut de martyr » de son père.
Ce lexique ne relève ni du seul chagrin ni d’une simple communication de circonstance. Il renvoie à un registre de légitimation profondément inscrit dans la culture politique de la République islamique, où le martyre n’est pas seulement une perte, mais aussi une ressource de continuité et de mobilisation. Depuis le déclenchement de la guerre contre l’Iran par Israël et les États-Unis, une partie des analyses récentes a surtout privilégié les dimensions militaires, sécuritaires et tactiques de la phase actuelle du conflit. Cette focale éclaire une part réelle de la crise, mais elle laisse souvent dans l’ombre une autre dimension, théologico-politique, sans laquelle certaines inflexions iraniennes restent difficiles à lire. L’alternance entre négociation et confrontation, entre compromis tactique et rhétorique de la résistance, est régulièrement interprétée comme une marque d’incohérence ou d’opportunisme. Elle peut aussi être lue autrement. Dans l’imaginaire politique chiite mobilisé par la République islamique, les figures de l’imam Hassan et de l’imam Hussein constituent moins des références pieuses que deux répertoires d’action, permettant d’articuler patience stratégique, compromis de survie et refus sacrificiel.
Deux figures, deux logiques d’action
Dans la mémoire chiite, Hassan et Hussein renvoient à deux fractures fondatrices. Après l’assassinat de leur père Ali, Hasan ibn Ali accepte en 661 un accord avec Muawiya dans un contexte de désagrégation militaire et de défections. Il choisit alors la négociation puis l’abdication, au prix d’un profond ressentiment chez une partie de ses partisans. Dans cette mémoire, Hassan incarne moins un renoncement qu’un compromis destiné à préserver la communauté et à différer l’affrontement.
Hussein, lui, incarne l’autre versant. En 680, refusant de reconnaître la légitimité de Yazid, il prend la route de Koufa, est encerclé à Karbala puis tué avec ses compagnons. L’événement, au cœur de la mémoire d’Achoura, a fait de sa mort un paradigme de fidélité à un principe jugé supérieur à la survie immédiate. Son martyre a nourri un puissant imaginaire chiite et fait de Karbala un lieu de condensation de la mémoire de l’injustice et du refus. Ce qui importe ici n’est pas de rabattre la politique iranienne sur une répétition religieuse. C’est de voir que, dans l’imaginaire politique chiite, Hassan et Hussein rendent pensables deux conduites distinctes face à l’adversité. La tradition issue de Karbala a d’ailleurs légué une formule restée centrale dans de nombreux usages politiques chiites, souvent résumée par l’expression « hayhāt minnā al-dhilla », que l’on peut traduire par « loin de nous l’humiliation ». Cette référence n’impose pas mécaniquement une conduite politique, mais elle fournit un langage de la fermeté, du refus et, au besoin, du sacrifice.
Plus qu’une opposition, Hassan et Hussein dessinent deux registres d’action. Le premier autorise le compromis lorsque la survie de la communauté l’exige. Le second donne sens au refus, au sacrifice et à la résistance lorsque l’épreuve devient centrale. Depuis 1979, la République islamique puise régulièrement dans ce double répertoire pour formuler une partie de sa grammaire stratégique.
La République islamique comme lectrice de ces figures
La République islamique a converti ce répertoire en langage de gouvernement. Le principe de « velayat-e faqih », devenu fondement de l’État après la révolution de 1979, confère au juriste-théologien la charge d’exercer l’autorité en l’absence de l’imam occulté. Khomeini en a fait le principe organisateur d’un ordre politique où le Guide suprême n’est pas seulement un arbitre institutionnel, mais aussi une instance d’interprétation historique. C’est cette architecture qui permet au pouvoir de dire, selon les circonstances, si le moment appelle l’endurance prudente ou la fermeté sacrificielle. À cela s’ajoute la notion de mostazafin, les opprimés ou les déshérités, qui inscrit la politique étrangère iranienne dans un récit de protection des dominés et prolonge, sur le plan politico-idéologique, l’héritage husseïnite du refus face à la domination. La décision stratégique n’est donc pas seulement présentée comme un calcul d’État. Elle est aussi enchâssée dans un registre de sens qui la rend intelligible, acceptable et mobilisatrice pour les élites comme pour une partie de la base militante.
Ali Khamenei a approfondi cet héritage au fil de ses décennies au pouvoir. Le dossier nucléaire en fournit un premier exemple. Le JCPOA de 2015, négocié sous la présidence de Hassan Rohani, reposait sur un échange explicite entre restrictions du programme nucléaire iranien et allègement des sanctions. Pour le pouvoir iranien, un tel compromis pouvait être présenté non comme un renoncement doctrinal, mais comme une suspension tactique destinée à desserrer l’étau économique et à préserver la durée du régime. C’est précisément dans ce type de séquence qu’une lecture « hassanite » prend sens. Le compromis y apparaît comme une technique de survie politique, non comme l’abandon d’un horizon de puissance.
Le registre change après l’assassinat du général Qassem Soleimani en janvier 2020 dans une frappe américaine à Bagdad en Irak. La riposte iranienne, bien que calibrée, s’est accompagnée d’un discours dans lequel le martyr était explicitement réinscrit dans la mémoire de Karbala. La logique du sacrifice et de la continuité par l’épreuve redevenait alors centrale.
C’est aussi à partir de là qu’il faut relire certaines incompréhensions de certaines lectures. La flexibilité iranienne est souvent rabattue sur l’idée de duplicité, notamment à travers un recours extensif et souvent imprécis à la notion de taqiyya, qui désigne la dissimulation de la croyance ou l’allègement de certaines obligations religieuses en situation de menace mortelle ou de danger grave. Le concept existe, mais son extension à l’ensemble des inflexions iraniennes tend à réduire celles-ci à une simple stratégie de mensonge. Cette lecture est trop courte. Elle néglige le fait que, dans la grammaire politico-religieuse de la République islamique, le compromis peut aussi relever d’une temporisation légitime, non d’une duplicité de principe. Hassan n’a pas renoncé à toute vérité doctrinale. Il a choisi de différer l’affrontement. La distinction importe. Faire de la taqiyya la clé universelle de toute négociation iranienne revient à figer le comportement de Téhéran dans une lecture univoque et à appauvrir l’analyse. Ce que montre plus utilement la référence à Hassan et Hussein, ce n’est pas un mensonge érigé en doctrine, mais la coexistence, dans un même système, de deux registres d’action jugés légitimes selon l’état du rapport de forces.
Implications pour la posture régionale actuelle
Le même schéma aide à comprendre l’architecture de ce que les groupes alliés de Téhéran appellent l’« Axe de la Résistance », qui réunit notamment le Hezbollah libanais, les Houthis au Yémen et plusieurs factions chiites armées en Irak et en Syrie, dans une logique de contestation de l’influence israélienne et américaine au Moyen-Orient. Cet ensemble ne se réduit pas à un dispositif de projection indirecte de la puissance iranienne. Il forme aussi une communauté politique de récits, de symboles et de références, au sein de laquelle le langage du martyre, de Karbala et de la fidélité à l’épreuve conserve une forte capacité de mobilisation. L’Iran n’y diffuse donc pas seulement des moyens matériels, mais aussi un cadre de sens.
La guerre contre l’Iran déclenchée par Israël et les États-Unis en juin 2025 a soumis ce cadre interprétatif à une épreuve décisive. Face aux frappes israéliennes puis américaines qui ont endommagé les infrastructures nucléaires iraniennes, Ali Khamenei a d’abord adopté une posture de relative discrétion, marquée par la préservation de sa personne et par une communication resserrée. Cette posture pouvait relever, dans la grille proposée ici, d’une logique de temporisation. Dans le même temps, son discours public restait inscrit dans un registre de fermeté, de refus de la capitulation et de continuité dans l’épreuve. Les deux registres coexistaient donc dans une même phase du conflit.
L’assassinat de Khamenei à Téhéran a ensuite rendu cette grammaire plus visible encore. Là où la mort violente d’un chef d’État produit ordinairement une suspension du récit politique, elle activa ici immédiatement le système de sens chiite. Idem lors de l’assassinat de l’ancien Secrétaire Général du Hezbollah Sayyed Hassan Nasrallah, dont les funérailles qui se sont tenues en février 2025 au Stade Camille Chamoun de Beyrouth, ont rassemblé des centaines de milliers de personnes (avec plusieurs déégations étrangères) qui se sont réunis sous le slogan « inna ʿalā al-ʿahd », traduisible par « nous restons loyaux à l’engagement » (l’engagement dont il est ici question fait référence à la « résistance »).
C’est en ce sens que la référence à Karbala conserve une force politique singulière. Dans la mémoire chiite, la mort de Hussein ne vaut pas simple défaite. Elle peut être relue comme fidélité à un principe supérieur et comme point de départ d’une continuité politique par l’épreuve. Appliquée au cas iranien, cette grille ne signifie pas que la disparition d’un Guide suprême serait sans coût. Elle montre plutôt comment le régime cherche à réinscrire une perte majeure dans un récit de martyre, de transmission et de résistance. La question n’est donc pas seulement celle des dommages subis par l’appareil iranien, mais celle de sa capacité à convertir ces pertes en ressource de cohésion et en principe de légitimation dans la durée.
Conclusion
Lire la politique étrangère iranienne à travers les figures de l’imam Hassan et de l’imam Hussein ne revient pas à réduire la géopolitique à la théologie. C’est reconnaître que tout acteur politique agit à l’intérieur d’un système de sens qui structure ses choix, légitime ses postures et oriente ses perceptions du possible. L’Iran ne fait pas exception, il en offre simplement une version différente mais particulièrement cohérente et explicitement revendiquée. Intégrer cette grille aux approches structurelles habituelles permettrait aux analystes de moins subir les oscillations iraniennes comme des surprises, et de mieux anticiper dans quel registre, celui de la patience ou celui du martyre, Téhéran choisira, la prochaine fois, de s’inscrire.
Les pourparlers engagés à Islamabad entre Iraniens et Américains constituent le dernier exemple en date de cette dualité. Dans une situation où Téhéran conserve encore plusieurs leviers, la négociation s’y articule à une logique de fermeté et de refus de l’humiliation, face à des exigences américaines jugées excessives par les responsables iraniens.
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