Pour la première fois depuis leur retour au pouvoir à Kaboul, des représentants talibans ont rencontré des responsables européens à Bruxelles, mardi 23 juin.
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Pour la première fois depuis leur retour au pouvoir à Kaboul, des représentants talibans ont rencontré des responsables européens à Bruxelles, mardi 23 juin.

L’Union européenne a ouvert, mardi 23 juin à Bruxelles, une ligne de contact inédite avec les autorités talibanes d’Afghanistan. Une délégation du régime de Kaboul a rencontré des responsables de la Commission européenne et des représentants de quinze Etats membres dans le cadre d’une réunion consacrée, selon Bruxelles, au retour et à la réadmission de ressortissants afghans sans droit au séjour dans l’Union.
La portée politique de la rencontre tient autant à son lieu qu’à son objet. Depuis la prise de Kaboul par les talibans, en août 2021, aucun Etat membre de l’Union européenne ne reconnaît leur gouvernement. Les échanges existent, mais restent limités et encadrés. Cette fois, les représentants du mouvement islamiste ont été reçus au cœur institutionnel de l’Europe, même si la Commission insiste sur le caractère strictement technique de la réunion.
Selon la Commission européenne, la rencontre a été coprésidée par ses services et par la Suède. Elle réunissait des représentants techniques des « autorités de facto » afghanes chargées des retours et de la réadmission. La formule est prudente. Elle permet à Bruxelles de parler avec Kaboul sans reconnaître le régime taliban comme gouvernement légitime de l’Afghanistan.
L’objectif affiché est clair. Il s’agit de faciliter le retour d’Afghans déboutés de l’asile ou considérés comme dangereux par les Etats européens. La Commission présente ce canal comme une réponse à une demande de plusieurs capitales, confrontées à la pression politique croissante sur les politiques migratoires et à la difficulté de renvoyer des ressortissants vers un pays dont les autorités ne sont pas reconnues.
La réunion de Bruxelles s’inscrit dans une séquence déjà engagée. Des responsables européens avaient rencontré les talibans à Kaboul en janvier. La rencontre du 23 juin en constitue le prolongement, cette fois sur le sol européen. Pour Bruxelles, il ne s’agit pas d’un tournant diplomatique assumé, mais d’un mécanisme fonctionnel, centré sur les documents de voyage, l’identification des personnes et les procédures de réadmission.
Cette distinction ne suffit pas à éteindre la controverse.
Côté afghan, la lecture est plus large. Le porte-parole du ministère taliban des affaires étrangères, Abdul Qahar Balkhi, a présenté la réunion comme une occasion de discuter de services consulaires pour les Afghans vivant en Europe, d’une éventuelle présence consulaire dans l’Union et de mesures destinées à « bâtir la confiance ». Il a aussi évoqué un processus de retour « digne » des ressortissants afghans.
Ce décalage d’interprétation est au cœur de l’enjeu. Pour l’Union européenne, le contact doit rester circonscrit à une coopération administrative. Pour les talibans, il offre une brèche dans l’isolement diplomatique qui les frappe depuis près de cinq ans. Même sans reconnaissance formelle, l’accès à une table européenne constitue un gain symbolique pour un régime qui cherche à élargir ses marges de manœuvre internationales.
La Belgique a cherché à limiter cette portée. Les représentants afghans ont obtenu des visas valables seulement vingt-quatre heures, avec une présence restreinte au territoire belge et sans liberté de circulation dans l’espace Schengen. Bruxelles a également veillé à ce que la réunion ne se tienne pas dans un lieu officiel belge ou européen. Le message est double. Il faut permettre la rencontre, sans lui donner les attributs d’une relation diplomatique ordinaire.
Les critiques portent d’abord sur le risque de légitimation. Plusieurs organisations de défense des droits humains et responsables politiques européens estiment que la réunion affaiblit la position de l’Union, qui condamne les politiques talibanes tout en négociant avec leurs représentants sur les retours forcés.
Malala Yousafzai, militante pakistanaise pour l’éducation des filles et prix Nobel de la paix, a dénoncé sur X le risque de légitimer un régime responsable, selon elle, de l’une des plus graves crises des droits humains dans le monde. Human Rights Watch et Amnesty International ont également mis en cause une politique qui pourrait exposer des Afghans renvoyés à des persécutions, des représailles ou à une absence de protection effective.
Le débat est d’autant plus sensible que le régime taliban a multiplié les restrictions contre les femmes et les filles depuis son retour au pouvoir. Les filles sont exclues de l’enseignement au-delà du primaire. Les femmes subissent des limitations dans leurs déplacements, leur accès à l’emploi, à l’espace public, à la justice et aux services de base. Les autorités talibanes défendent ces mesures au nom de leur interprétation de la charia et des normes sociales afghanes, mais les agences onusiennes et les organisations de défense des droits y voient un système de discrimination institutionnalisée.
Dans ce contexte, toute coopération sur les retours pose une question que la technique ne peut pas entièrement absorber. Un Etat européen peut-il renvoyer vers l’Afghanistan des personnes dont la sécurité dépend, à l’arrivée, d’autorités qu’il refuse de reconnaître et dont il condamne les pratiques ?
La réunion de Bruxelles révèle une tension plus large dans la politique européenne. D’un côté, plusieurs gouvernements veulent accélérer les expulsions de personnes déboutées de l’asile ou condamnées pour des faits graves. De l’autre, le cadre juridique et politique européen impose de ne pas exposer une personne à un risque sérieux de persécution, de torture ou de traitement inhumain.
Les talibans savent exploiter ce dilemme. En acceptant de parler retours et réadmissions, ils deviennent des interlocuteurs utiles pour des capitales européennes sous pression. En élargissant la discussion aux services consulaires, ils tentent de transformer un échange migratoire en amorce de relation institutionnelle. C’est précisément ce glissement que redoutent les ONG.
Pour la Commission, la ligne reste celle du pragmatisme contrôlé. Les échanges avec les « autorités de facto » ne valent pas reconnaissance. Ils répondent à un besoin opérationnel, affirme Bruxelles, dans un domaine où l’absence de contact bloque toute procédure. Cette position n’efface pas le coût politique de la rencontre. Elle l’assume.
A court terme, la question portera sur les garanties. Qui sera concerné par d’éventuels retours vers l’Afghanistan, selon quels critères, avec quels recours et quel suivi après l’arrivée ? Les autorités européennes n’ont pas encore détaillé les mécanismes concrets qui permettraient d’évaluer les risques individuels dans un pays où l’accès indépendant à l’information reste limité.
La réunion de Bruxelles ne reconnaît pas les talibans. Elle leur donne néanmoins une place dans une négociation européenne. C’est là que se joue l’essentiel. Entre impératif migratoire, calcul sécuritaire et défense affichée des droits fondamentaux, l’Union européenne ouvre un canal dont elle devra désormais prouver qu’il ne devient pas, par étapes, une normalisation sans nom.
Le Diplomate est un média indépendant d’actualité et d’analyse consacré aux relations internationales, à la diplomatie et aux enjeux stratégiques (défense, sécurité, influence).