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Israël-UE : la sortie de Josep Borrell expose les fractures de la diplomatie européenne

L’ancien chef de la diplomatie européenne accuse Bruxelles d’avoir manqué de solidarité envers Kaja Kallas, mise au ban par Israël après des propos rapportés sur l’apartheid.

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L’Union européenne affiche une ligne commune sur le papier, mais peine à la tenir dans ses gestes diplomatiques. C’est le reproche adressé par Josep Borrell Fontelles à la Commission européenne, après la visite en Israël de Dubravka Šuica, commissaire européenne chargée de la Méditerranée, quelques jours seulement après la décision du ministre israélien des affaires étrangères, Gideon Sa’ar, de rompre tout contact avec Kaja Kallas, haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité.

L’ancien vice-président de la Commission européenne a dénoncé, dans un message publié sur les réseaux sociaux, ce qu’il présente comme une défaillance de solidarité institutionnelle. « Israël déclare Kaja Kallas persona non grata pour une supposée attitude antisémite et, dès le lendemain, sa collègue, la commissaire Dubravka Šuica, se rend à Tel-Aviv, échange sourires et amabilités avec le ministre Gideon Sa’ar, sans lui adresser le moindre reproche », a-t-il écrit, avant d’ironiser sur une « remarquable démonstration de solidarité et de coordination » au sein de l’Union européenne.

Une rupture de contact plutôt qu’un acte diplomatique formel

Dans les faits, Israël n’a pas annoncé, selon les éléments publics disponibles, une procédure formelle de persona non grata contre Kaja Kallas. Gideon Sa’ar a déclaré, jeudi 18 juin, qu’il rompait « tout contact » avec la cheffe de la diplomatie européenne, en raison de propos qui lui sont attribués par le média Euractiv. Selon cet article, Kaja Kallas aurait comparé, lors de réunions à huis clos à Mexico en mai, le traitement réservé par Israël aux Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie aux politiques de l’Afrique du Sud de l’apartheid.

La haute représentante n’a pas confirmé publiquement ces propos. Elle ne les a pas non plus démentis de manière explicite. Dans sa réponse à Gideon Sa’ar, elle a insisté sur l’importance du dialogue avec Israël et sur l’attachement de l’Union européenne à une relation constructive, tout en rappelant que la solution à deux États restait, selon Bruxelles, la seule voie viable pour la paix. Elle a également réaffirmé la condamnation européenne des colonies israéliennes en Cisjordanie.

Pour Israël, l’affaire dépasse le différend de vocabulaire. Gideon Sa’ar accuse Kaja Kallas d’agir avec une partialité persistante à l’égard de l’État hébreu. Il exige une rétractation avant toute reprise des contacts. La comparaison avec l’apartheid, déjà utilisée par plusieurs organisations de défense des droits humains et par certains responsables politiques européens, demeure l’un des marqueurs les plus explosifs du débat sur la politique israélienne dans les territoires palestiniens. Elle est rejetée avec force par le gouvernement israélien, qui y voit une délégitimation de l’État d’Israël.

La visite Šuica, un signal brouillé

C’est dans ce contexte que Dubravka Šuica s’est rendue en Israël, lundi 22 juin. La Commission européenne affirme que ce déplacement était prévu de longue date et coordonné avec le Service européen pour l’action extérieure, dirigé par Kaja Kallas. La commissaire a rencontré Gideon Sa’ar, ainsi que le président israélien Isaac Herzog, avant de se rendre aussi dans les territoires palestiniens occupés.

À Jérusalem, Dubravka Šuica a souligné l’importance des relations entre l’Union européenne et Israël. Elle a présenté Israël comme un partenaire clé et insisté sur la nécessité d’un dialogue « ouvert et honnête ». Elle a aussi rappelé la position européenne sur plusieurs dossiers sensibles, notamment la situation humanitaire à Gaza, l’accès de l’aide, la viabilité financière de l’Autorité palestinienne et l’expansion des colonies en Cisjordanie, jugées illégales par l’Union européenne.

Mais le symbole politique de la rencontre a pris le dessus. Ni Dubravka Šuica ni Gideon Sa’ar n’ont publiquement évoqué le boycott diplomatique visant Kaja Kallas lors de leur point de presse. Le ministre israélien a toutefois réaffirmé que le dialogue avec l’Union européenne ne pouvait pas se réduire, selon lui, à une relation dans laquelle une partie « dicte ses positions politiques » à l’autre. La phrase visait implicitement le débat ouvert par les propos attribués à la cheffe de la diplomatie européenne.

Pour Josep Borrell, cette séquence met en scène un décalage plus profond. D’un côté, la cheffe de la diplomatie de l’Union est publiquement mise à l’écart par le gouvernement israélien. De l’autre, une membre de la Commission poursuit des échanges de haut niveau avec le même ministre, sans dénoncer publiquement la rupture de contact. La critique de l’ancien responsable espagnol vise moins la tenue du déplacement que l’absence apparente de message politique commun.

Une diplomatie européenne divisée par Israël

L’incident intervient dans une période de forte crispation entre Israël et plusieurs capitales européennes. Depuis la guerre à Gaza et l’intensification des violences en Cisjordanie, les Vingt-Sept peinent à stabiliser une position commune. Certains États membres, dont l’Espagne et l’Irlande, poussent pour une ligne plus ferme à l’égard du gouvernement israélien. D’autres, notamment l’Allemagne, restent beaucoup plus prudents sur les termes employés et les mesures à envisager.

La Commission est aussi sous pression sur le dossier des colonies. Plusieurs États membres demandent des options concrètes pour limiter les échanges commerciaux liés aux colonies israéliennes dans les territoires occupés. La Cour internationale de justice a estimé, dans son avis consultatif du 19 juillet 2024, que la présence continue d’Israël dans les territoires palestiniens occupés était illégale et que les États ne devaient pas reconnaître comme licite la situation créée par cette présence.

Cette dimension juridique renforce le malaise européen. Bruxelles condamne les colonies, rappelle le cadre du droit international et défend la solution à deux États. Mais les instruments politiques restent disputés. Toute mesure commerciale ou diplomatique contre Israël exige un équilibre difficile entre les positions nationales, les contraintes juridiques, les relations transatlantiques et la volonté de maintenir un canal de dialogue avec le gouvernement israélien.

Kallas fragilisée, Borrell offensif

La sortie de Josep Borrell s’inscrit aussi dans une continuité personnelle et politique. Ancien haut représentant de l’Union européenne, il avait lui-même été régulièrement critiqué par Israël pour ses prises de position sur Gaza et la Cisjordanie. Depuis son départ de la Commission, il conserve une liberté de ton que ses successeurs n’ont pas. Son intervention vise désormais le cœur de la mécanique européenne, à savoir la capacité de la Commission, du Service européen pour l’action extérieure et des États membres à défendre une ligne cohérente lorsqu’un de leurs principaux représentants est ciblé.

Kaja Kallas, elle, se retrouve dans une position étroite. Si elle dément les propos rapportés, elle s’expose à une polémique interne sur la véracité des échanges à huis clos. Si elle les assume, elle heurte une partie des États membres pour lesquels le terme apartheid ne correspond pas à la ligne officielle de l’Union. Si elle garde le silence, Israël maintient la pression et ses critiques internes à Bruxelles dénoncent un déficit de clarté.

La visite de Dubravka Šuica ne règle donc rien. Elle montre au contraire la difficulté européenne à concilier dialogue opérationnel avec Israël, solidarité institutionnelle entre responsables européens et fermeté sur le droit international. Dans cette affaire, la faille n’est pas seulement diplomatique. Elle touche à la crédibilité d’une Union qui veut parler d’une seule voix au Moyen-Orient, mais dont chaque déplacement, chaque silence et chaque formule révèle encore les lignes de fracture.

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