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Ethiopie : Abiy Ahmed remporte une large victoire dans un pays toujours travaillé par la guerre

Le Parti de la prospérité du premier ministre éthiopien a obtenu une nouvelle majorité écrasante aux législatives du 1er juin. Le scrutin consolide le pouvoir d’Abiy Ahmed, mais il intervient dans un pays fragmenté par les insurrections, l’exclusion du Tigré et les tensions régionales autour de l’accès à la mer.

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Abiy Ahmed aborde un nouveau mandat en position de force parlementaire, mais dans un paysage politique plus dur que celui qui l’avait porté au pouvoir en 2018. Selon les résultats annoncés dimanche 21 juin par le Conseil électoral national d’Ethiopie, le Parti de la prospérité, formation du premier ministre, a remporté 438 sièges sur les 501 circonscriptions où le vote a pu se tenir lors des législatives du 1er juin. La majorité absolue était fixée à 274 sièges.

Cette victoire était attendue. Elle confirme la domination du parti au pouvoir dans la Chambre des représentants du peuple et ouvre la voie à la reconduction d’Abiy Ahmed lorsque le nouveau Parlement se réunira, en octobre. Mais elle ne dissipe pas les lignes de fracture qui traversent l’Ethiopie. Le scrutin s’est déroulé sans vote dans le Tigré, région encore marquée par la guerre civile de 2020 à 2022, et avec des perturbations dans plusieurs zones d’Amhara et d’Oromia, deux régions centrales dans l’équilibre politique du pays.

Une victoire massive, mais un scrutin incomplet

Le résultat électoral donne au chef du gouvernement une marge institutionnelle confortable. Il prolonge la séquence ouverte en 2019, lorsque Abiy Ahmed avait dissous l’ancien Front démocratique révolutionnaire des peuples éthiopiens, coalition longtemps dominée par les élites tigréennes, pour créer le Parti de la prospérité. Ce choix visait à dépasser l’architecture partisane fondée sur les grands équilibres ethnorégionaux. Il a aussi permis au premier ministre de centraliser davantage le pouvoir autour d’une formation nationale placée sous son autorité.

Le vote n’a toutefois pas couvert l’ensemble du territoire politique éthiopien. Sur les 547 sièges que compte la Chambre basse, tous n’étaient pas en jeu. Le Tigré est resté à l’écart du processus, les autorités électorales invoquant des conditions sécuritaires défavorables. En Amhara, plusieurs circonscriptions n’ont pas pu voter. L’Associated Press rapporte aussi que 143 bureaux de vote n’ont pas ouvert en raison de l’insécurité, principalement dans les régions d’Amhara et d’Oromia.

Le gouvernement présente le scrutin comme une preuve de stabilité retrouvée. L’opposition, elle, dénonce une compétition déséquilibrée. Plusieurs partis accusent les autorités d’avoir affaibli leurs structures par des arrestations, des obstacles juridiques et des restrictions d’activité. Le pouvoir rejette ces accusations et affirme que les mesures prises relèvent de l’application de la loi.

Le réformateur devenu chef de guerre

Le contraste reste saisissant avec les premières années d’Abiy Ahmed au pouvoir. Ancien officier du renseignement, issu de la communauté oromo, il accède à la tête du gouvernement en avril 2018 après plusieurs années de contestation contre l’ancien système de pouvoir. Son arrivée suscite alors un espoir d’ouverture. Des prisonniers politiques sont libérés, des médias retrouvent de l’espace et le nouveau premier ministre engage un rapprochement avec l’Erythrée, après deux décennies de conflit gelé.

Cette séquence lui vaut, en 2019, le prix Nobel de la paix pour son rôle dans la relance du dialogue avec Asmara. L’image internationale d’Abiy Ahmed se construit alors autour d’un dirigeant jeune, réformateur, capable de rompre avec l’autoritarisme de l’ancien appareil.

Deux ans plus tard, cette image se fissure. En novembre 2020, la confrontation entre le gouvernement fédéral et le Front de libération du peuple du Tigré bascule dans la guerre. Le conflit dure près de deux ans et provoque une crise humanitaire majeure. Les forces fédérales, les combattants tigréens, les milices régionales et l’armée érythréenne sont accusés, selon les périodes et les zones, de graves violations des droits humains. Le gouvernement éthiopien a rejeté les accusations de violations systématiques et justifié ses opérations par la défense de l’ordre constitutionnel et de la sécurité nationale.

Un accord de cessation permanente des hostilités est signé à Pretoria en novembre 2022 sous l’égide de l’Union africaine. Il met fin à la phase la plus ouverte de la guerre, sans solder les causes politiques du conflit. La région du Tigré reste sans représentation fédérale effective depuis plusieurs années, et les tensions internes au TPLF continuent d’inquiéter les médiateurs et les partenaires internationaux.

Le pari économique du pouvoir

Pendant la campagne, le Parti de la prospérité a cherché à déplacer le débat vers le bilan économique. Le gouvernement met en avant la production agricole, la sécurité alimentaire et les réformes macroéconomiques engagées avec l’appui du Fonds monétaire international. En février, Abiy Ahmed a affirmé devant les parlementaires que l’économie éthiopienne pourrait croître de 10,2 % sur l’exercice 2025-2026, un chiffre supérieur aux prévisions antérieures du ministère des finances.

Cette promesse de croissance occupe une place centrale dans le récit du pouvoir. Elle vise à présenter l’Ethiopie comme un Etat capable d’attirer les investissements, de moderniser ses infrastructures et de dépasser les années de guerre. Addis-Abeba cherche notamment à convaincre ses partenaires que les réformes économiques, la restructuration de la dette et l’ouverture partielle de certains secteurs peuvent produire des résultats rapides.

Mais cette trajectoire reste exposée. La croissance ne répond pas seule aux fractures politiques. Les conflits armés dans l’Amhara et l’Oromia, la méfiance persistante au Tigré et les restrictions dénoncées par les organisations de défense des droits humains pèsent sur la crédibilité de la normalisation. Human Rights Watch et Amnesty International ont signalé, avant le scrutin, un resserrement de l’espace civique, des pressions contre les médias indépendants et des détentions visant des journalistes ou des acteurs de la société civile.

Le fédéralisme sous tension

Le nouveau mandat d’Abiy Ahmed s’ouvre aussi sur une question centrale pour l’Etat éthiopien. Comment gouverner un pays fédéral de plus de 120 millions d’habitants lorsque plusieurs de ses principales régions contestent, chacune à sa manière, la répartition du pouvoir et de la sécurité.

En Oromia, région d’origine du premier ministre et cœur démographique du pays, l’insurrection de l’Armée de libération oromo continue de défier l’Etat. En Amhara, le conflit entre les forces fédérales et les milices Fano s’est imposé comme l’un des principaux foyers d’instabilité intérieure. Dans les deux cas, les violences traduisent une défiance profonde envers les choix de centralisation du pouvoir fédéral.

Le Tigré, lui, demeure le point le plus sensible. Son exclusion du vote entretient un vide politique. Elle rappelle que l’accord de Pretoria a suspendu la guerre sans réintégrer pleinement la région dans le jeu institutionnel fédéral. Pour Abiy Ahmed, la large majorité parlementaire ne règle donc pas la question de la légitimité dans les territoires où l’Etat est contesté ou absent.

La mer, nouvelle ligne de friction régionale

A ces tensions internes s’ajoute un dossier régional explosif. Depuis plusieurs mois, Abiy Ahmed répète que l’Ethiopie, pays enclavé depuis l’indépendance de l’Erythrée en 1993, doit obtenir un accès à la mer. Il affirme vouloir y parvenir par la discussion et rejette l’idée d’une guerre. Mais ces déclarations sont perçues à Asmara comme une menace implicite.

La relation avec l’Erythrée, qui avait valu au premier ministre son aura internationale en 2019, s’est de nouveau dégradée. Addis-Abeba a accusé Asmara de soutenir des groupes armés et d’occuper des zones frontalières. L’Erythrée nie ces accusations et accuse à son tour l’Ethiopie d’agressivité. Le contentieux maritime, même lorsqu’il est présenté comme économique, réactive donc une mémoire de guerre dans l’une des régions les plus militarisées du continent.

La signature, en janvier 2024, d’un mémorandum d’entente entre l’Ethiopie et le Somaliland a ajouté une autre ligne de tension. L’accord, dont les détails complets n’ont pas été rendus publics, doit permettre à Addis-Abeba d’obtenir un accès maritime via la côte du Somaliland. Mogadiscio y a vu une atteinte à sa souveraineté, le Somaliland étant une entité séparatiste non reconnue internationalement. La médiation turque a ensuite permis de réduire la confrontation entre l’Ethiopie et la Somalie, sans effacer la sensibilité du sujet.

La victoire d’Abiy Ahmed ne clôt donc pas une crise. Elle lui donne les instruments politiques pour gouverner, mais pas encore les conditions d’un apaisement durable. Le premier ministre retrouve une majorité écrasante. Il retrouve aussi, devant lui, les mêmes questions que le scrutin a laissées hors des urnes. La place du Tigré, la pacification de l’Amhara et de l’Oromia, l’espace laissé aux oppositions et le prix régional de la quête d’un accès à la mer formeront les premiers tests de ce nouveau mandat.

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