La réunion des ministres des Affaires étrangères des BRICS, organisée les 14 et 15 mai à New Delhi, s’ouvre dans un climat de forte tension provoqué par la guerre opposant les États-Unis et Israël à l’Iran.
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La réunion des ministres des Affaires étrangères des BRICS, organisée les 14 et 15 mai à New Delhi, s’ouvre dans un climat de forte tension provoqué par la guerre opposant les États-Unis et Israël à l’Iran.

La présidence indienne des BRICS entre dans sa première crise diplomatique majeure. Réunis à New Delhi jeudi 14 et vendredi 15 mai, les ministres des Affaires étrangères du groupe doivent aborder les grands dossiers internationaux dans un contexte dominé par la guerre en cours contre l’Iran, déclenchée le 28 février par les États-Unis et Israël. Téhéran cherche à faire de cette réunion un terrain politique utile, capable de produire une condamnation des opérations américaines et israéliennes.
Pour les BRICS, cette crise teste la capacité d’un bloc élargi à parler d’une seule voix sur un conflit qui touche directement l’un de ses membres. Pour l’Inde, il s’agit de maintenir l’image d’un forum de puissance, capable d’absorber les désaccords sans laisser apparaître une rupture publique.
New Delhi accueille la réunion sous la présidence du ministre indien des Affaires étrangères, Subrahmanyam Jaishankar. Les délégations doivent également rencontrer le Premier ministre Narendra Modi, avant des échanges consacrés à la résilience, à l’innovation, à la coopération, au développement durable et à la réforme de la gouvernance mondiale. Le cadre officiel se veut large. La crise iranienne, elle, resserre brutalement l’ordre du jour.
L’élargissement des BRICS donne au groupe une assise diplomatique plus visible. Il rend aussi le consensus plus difficile à construire. Le bloc réunit désormais des États aux priorités stratégiques très différentes, dont l’Iran, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, l’Égypte, l’Éthiopie et l’Indonésie, aux côtés des membres historiques. Cette extension accroît sa représentativité. Elle multiplie aussi les lignes de friction.
La guerre contre l’Iran place ces contradictions au premier plan. Les divergences les plus sensibles concernent Téhéran et Abou Dhabi, désormais engagés dans des positions antagonistes face au conflit. Des informations font état de frappes conduites par les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite contre l’Iran en riposte à des attaques iraniennes. Ces éléments, sensibles et difficiles à documenter publiquement dans leur totalité, empêchent de réduire la crise à une opposition simple entre les BRICS et les puissances occidentales.
Téhéran arrive donc à New Delhi avec une attente politique forte, mais sans certitude d’obtenir le texte recherché. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araqchi, est attendu dans la capitale indienne, tout comme son homologue russe Sergueï Lavrov. La Chine doit être représentée par son ambassadeur en Inde, Xu Feihong, le ministre Wang Yi étant retenu par la visite du président américain Donald Trump à Pékin. Ce niveau de représentation traduit déjà une hiérarchie des priorités diplomatiques.
New Delhi veut éviter que la réunion ne devienne le théâtre d’un affrontement interne. La diplomatie indienne entretient des relations anciennes avec l’Iran, des liens stratégiques importants avec les États-Unis, des partenariats énergétiques majeurs avec les monarchies du Golfe et une coopération institutionnelle avec les autres membres des BRICS. Cette position de carrefour donne à l’Inde une capacité d’équilibre. Elle limite aussi sa liberté de ton.
Interrogé sur la participation de l’Iran et des Émirats arabes unis, le porte-parole du ministère indien des Affaires étrangères, Randhir Jaiswal, a renvoyé chaque capitale à ses propres choix de représentation. Sur l’hypothèse d’une déclaration commune, il a indiqué que New Delhi reviendrait sur le sujet « à mesure que les choses progresseront ». La formule dit l’essentiel de la prudence indienne. Elle laisse ouverte la possibilité d’un texte, sans promettre un accord qui dépendra des lignes rouges des délégations présentes.
L’Inde espère encore obtenir une déclaration conjointe à l’issue de la réunion. Le point le plus difficile sera celui de la condamnation. Une formule dure contre Washington et Tel-Aviv satisferait Téhéran, Moscou et les membres les plus critiques de l’ordre occidental. Elle risquerait en revanche de placer les pays du Golfe membres du groupe dans une position intenable, et de pousser New Delhi vers une posture plus frontale qu’elle ne le souhaite.
La crise iranienne met en lumière une tension ancienne des BRICS. Le groupe veut peser sur la réforme de la gouvernance mondiale, contester les déséquilibres du système international et offrir une enceinte politique aux économies émergentes. Mais il rassemble désormais des États qui ne partagent ni les mêmes alliances militaires, ni les mêmes dépendances énergétiques, ni la même lecture des crises régionales.
La guerre pèse déjà sur les économies du groupe notamment la hausse des prix de l’énergie liée au conflit a conduit plusieurs pays, dont l’Inde, à prendre des mesures d’urgence pour protéger leurs économies et limiter les effets sur les consommateurs. Pour New Delhi, le dossier n’est donc pas seulement diplomatique. Il touche à l’inflation, à la sécurité énergétique et à la stabilité financière intérieure.
La Chine, autre pilier du groupe, adopte pour l’heure une position de prudence. Pékin entretient des relations solides avec l’Iran, mais aussi avec plusieurs États arabes sunnites. Cette posture illustre la difficulté des BRICS à produire une ligne commune lorsque leurs membres les plus influents privilégient leurs équilibres bilatéraux.
La réunion de New Delhi dira donc moins si les BRICS soutiennent l’Iran que ce qu’ils peuvent encore décider ensemble lorsque la crise traverse leurs propres rangs. Un communiqué commun, même mesuré, permettrait à l’Inde de préserver l’unité formelle du bloc. Son absence, ou un texte privé de portée politique, confirmerait que l’élargissement des BRICS accroît leur poids symbolique, mais rend leur cohésion plus incertaine au moment même où ils prétendent parler au nom d’un ordre mondial en recomposition.
Le Diplomate est un média indépendant d’actualité et d’analyse consacré aux relations internationales, à la diplomatie et aux enjeux stratégiques (défense, sécurité, influence).