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Afrique–France : le sommet de Nairobi marque une tentative française de repositionnement stratégique vers l’Afrique anglophone

Le sommet Africa Forward, coprésidé par Emmanuel Macron et William Ruto, s’est ouvert lundi au Kenya autour d’un agenda économique centré sur l’investissement, le coût du capital et la réforme de la perception du risque africain. En choisissant Nairobi, pays anglophone et hub régional d’Afrique de l’Est, la France cherche aussi à redessiner sa présence sur le continent après le reflux de son influence militaire en Afrique francophone.

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Le sommet Africa Forward, ouvert lundi au Kenya, réunit Emmanuel Macron, William Ruto, des dirigeants africains, des institutions financières et des entreprises autour d’un objectif affiché, mobiliser davantage d’investissements vers le continent et contester la manière dont les marchés évaluent le risque africain. Le choix du Kenya n’est pas neutre. Il s’agit du premier sommet de ce type organisé par la France dans un pays anglophone, hors du cadre traditionnel des relations franco-africaines héritées de l’espace francophone.

Le sommet se tient les 11 et 12 mai au Kenyatta International Convention Centre et à l’Université de Nairobi. Son programme associe un forum d’affaires, des tables rondes sectorielles et des échanges de haut niveau sur l’énergie, la finance, l’agriculture, l’intelligence artificielle, l’économie bleue, la santé et l’industrialisation. Plus de 1 500 participants sont attendus au forum économique, aux côtés de délégations venues de plus de trente États africains.

À Nairobi, Emmanuel Macron annonce la mobilisation de 23 milliards d’euros d’investissements liés au sommet, dont 14 milliards provenant d’acteurs français et 9 milliards d’acteurs africains. Le groupe CMA CGM prévoit notamment 700 millions d’euros pour moderniser un terminal du port de Mombasa, infrastructure stratégique pour le Kenya et pour les circuits commerciaux d’Afrique de l’Est.

Lors d’un échange consacré à l’intelligence artificielle, Emmanuel Macron résume l’enjeu en termes de dépendance stratégique. « Beaucoup de solutions sont fabriquées aux États-Unis ou fabriquées en Chine », affirme-t-il, avant d’ajouter que l’Europe et l’Afrique ont « un combat commun » à mener, celui de « construire notre autonomie stratégique pour l’Europe et l’Afrique ». Dans cette formulation, le partenariat économique n’est plus seulement présenté comme un flux d’investissements. Il devient un instrument de souveraineté.

Le coût du capital comme bataille diplomatique

Le cœur politique du sommet se situe toutefois ailleurs, et porte sur la façon dont l’Afrique est notée, financée, puis renchérie par les marchés. Les dirigeants africains réunis à Nairobi veulent faire du coût du capital un sujet central de rapport de force avec les bailleurs, les agences de notation et les grandes institutions financières internationales.

Le ministre kényan des affaires étrangères, Musalia Mudavadi, formule le grief sans détour. « L’Afrique a toujours été considérée comme une zone à haut risque », relève-t-il. Cette perception, poursuit-il, a pour effet que l’accès au crédit, pour les gouvernements comme pour les entreprises, « a toujours été indexé sur des taux d’intérêt plus élevés ». Nairobi veut donc faire bouger la grille de lecture. « Nous devons régler cela. Nous devons parvenir à une situation où les marchés financiers mondiaux commencent à regarder l’Afrique différemment », insiste le chef de la diplomatie kényane.

Cette bataille engage la souveraineté financière du continent. Les dirigeants africains contestent depuis plusieurs années le rôle des grandes agences de notation internationales, accusées par certains gouvernements de surévaluer le risque africain et de renchérir l’accès à la dette. Les agences concernées rejettent ces accusations et affirment appliquer des critères mondiaux et publics. L’Union africaine travaille, de son côté, à la création d’une agence continentale de notation, présentée par ses soutiens comme un instrument capable de mieux apprécier les réalités économiques africaines.

Musalia Mudavadi rattache ce débat à un constat plus large. Le risque conflictuel, explique-t-il, a longtemps servi d’argument contre l’Afrique. « C’était l’excuse qui était toujours brandie à propos de l’Afrique », dit-il. Mais les crises internationales récentes montrent, selon lui, qu’aucune région du monde n’est à l’abri de l’instabilité. « Il est désormais clair que nous devons revoir la manière dont nous évaluons l’Afrique », ajoute-t-il.

William Ruto veut porter cette ligne au-delà de Nairobi. Invité au sommet du G7 prévu en juin à Évian-les-Bains, le président kényan entend défendre une réforme de l’architecture financière internationale. « Nous voulons une architecture financière internationale fonctionnelle, représentative et équitable, qui reconnaisse nos opportunités et qui ne juge pas injustement les économies africaines », déclare-t-il devant les participants. La phrase donne au sommet son relief politique. Le Kenya ne se contente pas d’accueillir un événement franco-africain. Il cherche à transformer Nairobi en plateforme de revendication financière pour le continent.

Sortir du tête-à-tête franco-francophone

Depuis plusieurs années, la France voit se réduire son espace de manœuvre dans une partie de l’Afrique de l’Ouest et du Sahel, où les ruptures politiques, les coups d’État, les campagnes antifrançaises et le départ de forces militaires françaises ont affaibli un dispositif longtemps structuré autour de la sécurité et des anciennes colonies. Le choix du Kenya marque donc une tentative de déplacement. Paris cherche à promouvoir un nouveau modèle de partenariat, davantage orienté vers les pays anglophones, alors que sa présence militaire se contracte dans plusieurs États francophones.

Le Kenya offre à la France un terrain moins chargé par l’histoire coloniale française, mais plus disputé. Puissance économique d’Afrique de l’Est, hub logistique, technologique et diplomatique, Nairobi attire déjà les intérêts chinois, américains, britanniques, turcs, indiens, émiratis et européens. En s’y installant le temps d’un sommet, Paris ne contourne pas seulement une relation francophone devenue plus heurtée. Il cherche à s’inscrire dans les circuits économiques et stratégiques où se redessinent les équilibres africains.

La présidence kényane présente cette inflexion comme une relation plus équilibrée, tournée vers les résultats, l’innovation et les investissements mesurables. William Ruto inscrit le partenariat dans une logique de confiance politique. « Vous pouvez compter sur notre partenariat, vous pouvez compter sur notre amitié et vous pouvez compter sur notre collaboration et notre coopération », déclare-t-il à Emmanuel Macron lors de la séquence bilatérale.

Cette formule ne gomme pas les asymétries. Elle signale toutefois que Nairobi entend parler à Paris en partenaire de négociation, non en périphérie diplomatique. Le Kenya voit dans le sommet un moyen d’attirer des capitaux, de consolider son rôle régional et de peser sur l’agenda du G7. La France, elle, cherche à montrer qu’elle peut encore être un acteur africain crédible, mais sur un terrain où elle n’a plus les facilités politiques de ses anciens espaces d’influence.

Défense, technologie, infrastructures

Le volet économique ne fait pas disparaître les enjeux de sécurité. La France et le Kenya ont récemment renforcé leur coopération de défense, dans un contexte où Paris cherche à maintenir une présence africaine moins associée aux schémas sahéliens. L’arrivée d’un contingent français au Kenya avant le sommet illustre la dimension stratégique de ce rapprochement. Même lorsqu’elle parle d’investissement, de ports, d’intelligence artificielle ou d’énergie, la relation reste traversée par des préoccupations de puissance.

Les accords bilatéraux signés avant l’ouverture du sommet couvrent plusieurs secteurs. Ils portent notamment sur l’énergie, le transport ferroviaire, les infrastructures numériques, les services publics numériques, la cybersécurité, les systèmes de données, l’intelligence artificielle et les carburants durables. Parmi les projets annoncés figure la modernisation d’une ligne ferroviaire de banlieue à Nairobi, évaluée à 12,5 milliards de shillings kényans.

Cette combinaison dit quelque chose de la nouvelle offre française. Elle ne repose plus seulement sur la coopération militaire ou l’aide publique au développement. Elle cherche à articuler infrastructures, financement, ports, énergie, données, cybersécurité, formation et intelligence artificielle. Dans ce registre, Paris tente de se positionner comme un partenaire de souveraineté économique et technologique, face aux solutions chinoises, américaines ou moyen-orientales déjà installées sur le continent.

À propos de l’intelligence artificielle, Emmanuel Macron rappelle qu’aucune capacité de calcul ne peut se construire sans base énergétique. « Aucune chance de construire une infrastructure d’intelligence artificielle et des capacités de calcul sans énergie », affirme-t-il. La remarque replace le débat numérique dans sa matérialité. Les centres de données, les réseaux, les formations et les applications ne suffisent pas. Il faut de l’électricité, des financements, des équipements et des cadres politiques stables.

Une relance encore à prouver

Les annonces d’investissement ne suffisent pas toujours à transformer une relation politique. Le Kenya a récemment mis fin à un contrat d’autoroute de 1,5 milliard de dollars avec un consortium mené par le groupe français Vinci, avant de confier le projet à des entreprises chinoises, les autorités kényanes estimant que le montage faisait porter trop de risques à Nairobi.

Cette affaire résume l’épreuve qui attend la France. Le discours du partenariat équilibré sera jugé sur les modalités concrètes des contrats, le partage des risques, l’accès aux financements, les retombées locales et la capacité à ne pas reproduire les asymétries que Paris affirme vouloir dépasser. Le sommet de Nairobi ouvre une porte. Il ne referme pas les soupçons.

Musalia Mudavadi, lui, ramène le sommet à une exigence concrète. « Ce dialogue devrait aider à produire de meilleurs mécanismes de financement pour soutenir l’Afrique, afin que des emplois puissent être créés sur le continent africain », estime-t-il. C’est sur ce terrain que la séquence sera évaluée. Non sur la seule densité des annonces, mais sur la capacité à modifier les conditions d’accès aux capitaux, à sécuriser des projets industriels et à donner aux États africains une marge de négociation plus large.

La France veut montrer qu’elle peut parler à l’Afrique autrement qu’à travers ses anciens réseaux. Le Kenya, lui, utilise la séquence pour faire avancer son propre agenda financier, industriel et diplomatique. Entre les deux, Africa Forward dessine moins une rupture acquise qu’un pari. Celui d’une présence française recomposée, plus africaine par ses partenaires, plus économique par ses instruments, mais encore tenue de prouver qu’elle n’est pas seulement un changement de décor.

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