À une semaine de l’ouverture de la 79e Assemblée mondiale de la santé à Genève, la Chine refuse de nouveau toute participation de Taïwan au rendez-vous annuel de l’OMS.
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À une semaine de l’ouverture de la 79e Assemblée mondiale de la santé à Genève, la Chine refuse de nouveau toute participation de Taïwan au rendez-vous annuel de l’OMS.

La Chine a annoncé, lundi 11 mai, qu’elle ne donnerait pas son accord à la participation de Taïwan à la prochaine Assemblée mondiale de la santé, prévue du 18 au 23 mai à Genève. Le rendez-vous annuel de l’Organisation mondiale de la santé doit réunir les États membres autour des grandes orientations sanitaires internationales, mais il devient une nouvelle fois le théâtre d’un bras de fer diplomatique sur le statut de l’île.
Interrogé lors de son point de presse, le porte-parole du ministère chinois des affaires étrangères, Guo Jiakun, affirme que la participation de Taïwan aux activités des organisations internationales, dont l’OMS, doit être traitée selon le principe d’une seule Chine. Pékin invoque la résolution 2758 de l’Assemblée générale des Nations unies et la résolution 25.1 de l’Assemblée mondiale de la santé pour justifier son refus.
Selon le porte-parole, Taïwan n’a « aucune base, aucune raison ni aucun droit » de participer à l’Assemblée mondiale de la santé sans l’approbation du gouvernement central chinois. Dans la même ligne, Pékin affirme que « le gouvernement de la République populaire de Chine est le seul gouvernement légal représentant l’ensemble de la Chine » et que Taïwan constitue « une partie inaliénable du territoire chinois ».
La Chine ne présente pas l’exclusion de Taïwan comme une décision circonstancielle, mais comme l’application d’un principe politique supérieur. Dans cette lecture, l’OMS n’est pas seulement une enceinte sanitaire. Elle devient un espace où Pékin entend faire respecter sa définition de la souveraineté chinoise.
Cette décision n’est pas une rupture, mais la reconduction d’un verrouillage. Taïwan avait siégé comme observateur à l’Assemblée mondiale de la santé entre 2009 et 2016, sous l’administration du président Ma Ying-jeou, dans une période de détente relative entre les deux rives. Depuis 2017, Pékin bloque sa participation, après l’arrivée au pouvoir de Tsai Ing-wen, qui refusait d’adhérer à la lecture chinoise selon laquelle la Chine continentale et Taïwan relèvent d’une seule Chine. Le président actuel, Lai Ching-te, poursuit cette ligne politique.
Taïwan ne disposera donc pas, sauf retournement de dernière minute, d’un siège dans l’enceinte officielle de l’Assemblée. Mais Taipei n’entend pas disparaître de Genève. Le ministre taïwanais de la santé, Shih Chung-liang, prévoit de conduire une délégation dans la ville suisse pour organiser des événements parallèles et rencontrer des experts de santé hors du cadre formel de l’OMS. Le ministre des affaires étrangères, Lin Chia-lung, a également indiqué qu’il envisageait de s’y rendre.
Faute de reconnaissance institutionnelle, Taipei investit les marges diplomatiques. Forums parallèles, rencontres techniques, échanges avec des parlementaires, contacts avec des ONG et des experts servent à maintenir une présence visible, sans franchir le seuil de la participation officielle. La manœuvre ne remplace pas un statut d’observateur, mais elle évite l’effacement complet.
À Taipei, le refus chinois est présenté comme une atteinte directe à la représentation des 23 millions d’habitants de l’île. Les autorités taïwanaises contestent la capacité de la République populaire de Chine à parler en leur nom dans les enceintes internationales. Leur argumentaire repose sur une formule politique simple, souvent répétée dans les crises de représentation internationale : « Seul un gouvernement élu par les Taïwanais peut représenter Taïwan. »
Pour Taipei, il ne s’agit pas seulement d’obtenir un badge d’observateur dans une organisation spécialisée. Il s’agit de refuser qu’un autre État parle au nom d’une population qui ne relève pas de son autorité effective. Dans les couloirs de Genève, cette bataille de mots pèse autant que l’ordre du jour sanitaire.
Le dossier, lui-même, s’inscrit dans la bataille plus large menée par Pékin pour réduire l’espace international de Taïwan. La Chine considère l’île comme une partie de son territoire et s’oppose à toute forme de participation qui pourrait suggérer une personnalité internationale distincte. Taipei, de son côté, rejette les revendications de souveraineté chinoises et cherche à préserver des canaux de présence dans les institutions où son statut demeure contesté.
L’Assemblée mondiale de la santé ne relève pas de la diplomatie de prestige seule. Elle traite de surveillance épidémique, de préparation aux crises sanitaires, de normes techniques et de coopération internationale. Pour Taipei, l’exclusion de Taïwan crée une faille dans les réseaux mondiaux de santé. Pour Pékin, l’enjeu principal reste politique. Accepter une présence taïwanaise sans son feu vert reviendrait, à ses yeux, à affaiblir le principe d’une seule Chine.
Pékin ne se contente pas de refuser une invitation. Il affirme un droit préalable d’autorisation. Dans cette lecture, l’accès de Taïwan au multilatéralisme ne relève pas d’une décision technique de l’OMS, ni d’un débat de santé globale, mais d’un rapport hiérarchique entre le gouvernement chinois et ce qu’il désigne comme sa « région de Taïwan ».
Lorsque Pékin parle de « région de Taïwan », il nie toute symétrie politique entre les deux rives. Lorsque Taipei insiste sur les « 23 millions d’habitants » de l’île, il ramène le débat à la représentation démocratique d’une population gouvernée par ses propres institutions. Entre ces deux formulations se joue une part de la bataille diplomatique.
À court terme, l’équilibre paraît inchangé. Taïwan reste exclu de l’Assemblée officielle, mais continue de travailler autour d’elle. Pékin obtient le maintien du verrou institutionnel. Taipei conserve une capacité d’apparition, limitée mais politiquement utile, dans l’environnement diplomatique genevois.
Cette présence périphérique compte. Elle permet à Taïwan de montrer qu’il n’est pas absent du débat sanitaire mondial, même lorsqu’il est tenu hors de la salle. Elle sert aussi de signal adressé aux partenaires qui soutiennent sa participation aux organisations internationales sans nécessairement reconnaître Taïwan comme État. Dans un système où la reconnaissance formelle demeure étroitement contrainte, la visibilité devient une ressource diplomatique.
La séquence confirme surtout la permanence d’un rapport de force. Pékin dispose d’un poids institutionnel suffisant pour empêcher la participation formelle de Taïwan. Taipei, en retour, exploite chaque interstice diplomatique pour contester l’idée d’une disparition internationale. L’un ferme la porte. L’autre reste dans l’embrasure.
L’Assemblée mondiale de la santé s’ouvrira le 18 mai, mais l’absence de Taïwan semble déjà actée par Pékin. Le vrai test se jouera donc hors séance, dans les couloirs de Genève, là où Taipei tentera de transformer une exclusion officielle en démonstration de persistance diplomatique.
Le Diplomate est un média indépendant d’actualité et d’analyse consacré aux relations internationales, à la diplomatie et aux enjeux stratégiques (défense, sécurité, influence).