Rafael Grossi cherche à fixer publiquement la ligne rouge de l’AIEA. Selon lui, l’accord intérimaire signé la semaine dernière entre les États-Unis et l’Iran ne peut être appliqué sans un retour des inspecteurs onusiens sur le terrain. « Il y a un accord et, pour respecter cet accord, l’AIEA devra avoir accès et inspecter », a-t-il déclaré vendredi à Tokyo, ajoutant espérer que l’agence puisse se rendre en Iran « prochainement ».
Cette prise de parole intervient dans une séquence diplomatique fragile. Washington et Téhéran ont signé un mémorandum d’entente ouvrant soixante jours de discussions sur les points les plus difficiles du dossier, dont les questions liées au programme nucléaire iranien. Mais l’interprétation de ce texte diverge déjà. Mercredi, le vice-ministre iranien des affaires étrangères, Kazem Gharibabadi, a indiqué qu’aucun accès des inspecteurs n’était prévu à ce stade.
Le cœur du différend est concret. L’AIEA ne réclame pas seulement une reconnaissance politique de son rôle. Elle veut pouvoir vérifier les scellés posés sur des matières déjà inspectées, constater s’ils sont toujours intacts et déterminer si des matières nucléaires ont été déplacées, endommagées ou soustraites au contrôle international. Selon Rafael Grossi, des inspecteurs de l’agence ont déjà eu un premier échange avec des responsables iraniens sur des questions techniques.
Une vérification interrompue par la guerre
Le dossier nucléaire iranien est entré dans une zone d’incertitude depuis les frappes américaines et israéliennes contre des installations nucléaires iraniennes. L’AIEA affirme ne pas avoir été informée par Téhéran de la quantité d’uranium enrichi ayant survécu aux attaques, ni de sa localisation actuelle. Avant le début du conflit, l’agence estimait que l’Iran détenait 440,9 kilogrammes d’uranium enrichi jusqu’à 60 %. En cas d’enrichissement supplémentaire, cette quantité serait suffisante, selon un critère technique de l’AIEA, pour produire la matière fissile nécessaire à dix armes nucléaires.
Ce chiffre ne signifie pas que l’Iran possède dix armes nucléaires. Il indique le potentiel théorique d’une matière déjà enrichie à un niveau proche du seuil militaire, si elle était encore portée à un degré supérieur et si d’autres étapes techniques étaient franchies. C’est précisément pour éviter que cette zone grise ne s’élargisse que l’AIEA insiste sur la reprise des inspections.
Depuis les attaques de 2025, l’agence a dû composer avec un accès réduit aux sites déclarés. Dans un rapport transmis à son Conseil des gouverneurs, elle rappelait que les frappes avaient provoqué l’arrêt de ses activités de vérification en Iran, avant une reprise partielle sur certains sites non touchés. Le même document soulignait que plus l’agence reste dans l’incapacité de vérifier les inventaires déclarés, plus elle peine à fournir l’assurance que des matières nucléaires ne sont pas détournées de leur usage civil.
Téhéran conditionne l’accès, l’AIEA refuse le calendrier politique
La position iranienne consiste à lier le retour complet des inspecteurs à une séquence diplomatique plus large. Téhéran veut d’abord un accord final avec Washington et la levée des sanctions. Ce cadrage permet au pouvoir iranien de préserver un levier dans la négociation, tout en évitant de donner l’image d’un accès immédiat accordé sous pression américaine.
L’AIEA raisonne selon une autre logique. Pour l’agence, la vérification ne peut pas être reportée à la fin du processus politique, car elle constitue la condition même de la confiance minimale entre les parties. « Les intentions ne suffisent pas », a prévenu Rafael Grossi, en plaidant pour un système de vérification « très solide ». La formule vise autant Téhéran que les capitales engagées dans la négociation. Sans accès aux sites, les discussions de soixante jours risquent de porter sur des stocks dont l’état réel demeure inconnu.
Cette divergence révèle l’ambiguïté de l’accord intérimaire. Il ouvre une fenêtre diplomatique, mais ne règle pas encore la question opérationnelle des inspections. Washington y voit un cadre permettant de remettre le dossier nucléaire dans un canal négocié. Téhéran y cherche une séquence de concessions graduelles. L’AIEA, elle, veut éviter que le temps diplomatique ne se transforme en angle mort technique.
Un enjeu de non-prolifération immédiat
Depuis le retrait américain de l’accord de 2015 en 2018, puis l’érosion progressive des engagements iraniens, le régime de vérification du programme nucléaire iranien s’est affaibli par étapes. Les frappes de 2025 ont ajouté une incertitude physique à une crise déjà politique. Des installations ont été endommagées, des inventaires ne sont plus pleinement vérifiés et les inspecteurs doivent désormais déterminer non seulement ce qui existe encore, mais aussi ce qui a pu être déplacé.
Dans ce contexte, l’agence ne décide pas des sanctions, ne négocie pas les concessions stratégiques et ne tranche pas le contenu d’un accord final. Elle établit les faits vérifiables. C’est cette fonction technique, souvent moins visible que les annonces politiques, qui peut faire tenir ou échouer la séquence ouverte par le mémorandum américano-iranien.
À court terme, tout dépendra des « modalités » dont parlent les diplomates. Où les inspecteurs pourront-ils se rendre ? Dans quels délais ? Avec quel accès aux sites touchés ? Sous quelles conditions de sécurité ? Et surtout, l’Iran acceptera-t-il de déclarer précisément l’état et l’emplacement de son uranium enrichi ?
La réponse à ces questions dira si l’accord intérimaire constitue le début d’un retour au contrôle international ou seulement une pause diplomatique dans une crise nucléaire toujours ouverte. Pour l’heure, l’AIEA affirme que l’accès est prévu. Téhéran, lui, laisse entendre qu’il reste conditionnel. Entre les deux, la vérification attend encore son terrain.