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À Aix-en-Provence, le Groenland et la France opposent la souveraineté aux logiques de puissance

Aux Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, vendredi 3 juillet, le Premier ministre groenlandais Jens-Frederik Nielsen et le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot ont placé le Groenland au cœur d’un affrontement plus large sur la souveraineté, les ressources et les récits de puissance.

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Le Groenland n’est plus seulement un territoire arctique éloigné des grands centres de décision. Il est devenu l’un des lieux où se lit, de manière très concrète, le retour des rapports de force entre puissances. Vendredi 3 juillet, lors d’une plénière des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence intitulée « Un monde, plusieurs visions, qui impose la sienne ? », le Premier ministre groenlandais Jens-Frederik Nielsen et le chef de la diplomatie française Jean-Noël Barrot ont défendu une même ligne. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes doit rester une limite face aux ambitions territoriales, aux pressions stratégiques et aux dépendances économiques.

Depuis plusieurs mois, les déclarations américaines sur le Groenland, territoire autonome du Royaume du Danemark, ont ravivé à Nuuk comme à Copenhague une inquiétude ancienne. Jens-Frederik Nielsen a reconnu à Aix-en-Provence que son territoire subissait de fortes pressions, liées à sa position géographique et à son poids stratégique dans l’Arctique.

« Au Groenland, nous faisons l’objet de très fortes pressions depuis deux ans, des pressions inacceptables, parce que nous sommes situés à un endroit stratégique », a déclaré le Premier ministre groenlandais.

Il a indiqué qu’un envoyé spécial américain lui avait récemment assuré que Donald Trump avait « renoncé à cette idée d’annexer le Groenland ». Cette affirmation relève toutefois de la parole rapportée par le dirigeant groenlandais. Elle n’a pas fait l’objet, dans les éléments disponibles, d’une confirmation publique directe de Washington. Jens-Frederik Nielsen n’en a pas conclu pour autant à la fin de la pression américaine. « On ne voit pas encore la fin, mais on essaie de mettre en place des mesures en ayant un dialogue direct entre le Groenland et les États-Unis », a-t-il expliqué.

Un territoire autonome sous pression

L’île relève du Royaume du Danemark, mais bénéficie depuis 2009 d’un régime d’autonomie renforcée. La loi sur l’autonomie reconnaît les Groenlandais comme un peuple disposant du droit à l’autodétermination en droit international. Elle permet aussi, sous conditions, l’ouverture d’un processus vers l’indépendance. En revanche, la politique étrangère, la défense et la sécurité restent des domaines qui ne peuvent pas être entièrement transférés à Nuuk dans le cadre constitutionnel actuel.

C’est cette architecture institutionnelle que les tensions récentes mettent à l’épreuve. Nuuk entend affirmer sa voix propre, sans rompre le lien avec Copenhague, tandis que l’Europe cherche à montrer qu’elle ne laissera pas le Groenland seul face aux pressions extérieures. À Aix-en-Provence, Jens-Frederik Nielsen a insisté sur la nécessité de resserrer les liens avec les partenaires partageant les mêmes principes démocratiques.

« Nous voulons travailler de concert, nouer des partenariats avec des pays qui ont les mêmes valeurs, des pays qui partagent les valeurs de la démocratie, du respect du droit international et des droits de l’homme », a affirmé le chef du gouvernement groenlandais.

Le message s’adresse d’abord aux Européens. Il vise aussi Washington, dont la proximité militaire dans l’Arctique ne suffit plus à dissiper les inquiétudes politiques à Nuuk. Le Premier ministre groenlandais a salué le soutien de la France et de l’Union européenne pendant cette période de tensions.

« Dans le cadre de cette crise, la France et l’Union européenne nous ont apporté un soutien indéfectible », a-t-il déclaré, avant d’ajouter que « le Groenland sera toujours du côté de l’Union européenne, avec la France ».

« Le Groenland ne renoncera jamais à son droit à l’autodétermination, nous ne renoncerons jamais à nos valeurs, et nous ne sommes pas à vendre », a lancé Jens-Frederik Nielsen. Cette déclaration résume la ligne rouge de Nuuk. Elle dit à la fois le refus d’une transaction territoriale, la défense du choix démocratique groenlandais et la volonté de ne pas être réduit à une position géographique ou à un sous-sol.

Paris se pose en garant européen

Face à cela, le ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot , a salué l’attitude du Premier ministre groenlandais face aux tensions avec Washington, en l’inscrivant dans une confrontation plus large entre souveraineté et logique impériale.

« Sous la pression colossale et impérialiste de l’Amérique, Jens-Frederik Nielsen s’est levé et il a dit non. Le peuple groenlandais a choisi l’Europe, a choisi l’OTAN. Il n’est pas à vendre, il n’est pas à prendre », a déclaré Jean-Noël Barrot. « Ce jour-là, il était le visage de l’Europe », a-t-il ajouté.

Cette prise de position s’inscrit dans une ligne déjà exprimée par Paris. Dans un entretien officiel accordé à France Inter en janvier, Jean-Noël Barrot avait affirmé que son homologue américain Marco Rubio lui avait confirmé que l’annexion du Groenland « n’était pas retenue par les États-Unis ». Interrogé sur l’hypothèse d’une action américaine contre le territoire, le ministre avait ajouté que Marco Rubio « a écarté que l’on puisse imaginer que se produise au Groenland ce qui vient de se produire au Venezuela ».

Le chef de la diplomatie française avait alors formulé la position française en termes directs. « Le Groenland n’est ni à prendre ni à vendre, c’est un territoire arctique, c’est un territoire européen et il le restera », avait-il déclaré.

Cette ligne diplomatique avait également été exprimée dans une déclaration commune citée lors de cet entretien. « Il revient au Danemark et au Groenland et à eux seuls de décider des questions concernant le Danemark et le Groenland », rappelait ce texte, signé par la France, l’Allemagne, l’Italie, la Pologne, l’Espagne et le Royaume-Uni.

La position française ne se limite pas au registre déclaratoire. Le 15 juin 2025, Emmanuel Macron s’était rendu au Groenland, à l’invitation de Jens-Frederik Nielsen et de la Première ministre danoise Mette Frederiksen. Les trois dirigeants avaient abordé la sécurité en Atlantique Nord et dans l’Arctique, le changement climatique, la transition énergétique et la sécurité des approvisionnements en minerais critiques. À l’issue de cette visite, l’Élysée avait indiqué que les responsables avaient souligné « l’importance de développer des axes de coopération pour préserver l’intégrité territoriale du Groenland et contribuer au renforcement de la souveraineté européenne sur ce territoire ». Le président français avait aussi annoncé l’ouverture prochaine d’un consulat français au Groenland.

Les minerais, autre front de la souveraineté

À Aix-en-Provence, Jens-Frederik Nielsen a relié la souveraineté politique à la question des ressources. Le Groenland dispose d’un potentiel minier qui intéresse directement l’Europe, notamment dans les secteurs des batteries, des technologies vertes, du numérique et de la défense. Pour Nuuk, ces ressources peuvent devenir un levier d’autonomie. Pour les Européens, elles représentent une possibilité de réduire certaines dépendances stratégiques.

« Nous disposons de ressources que l’on peut utiliser au Groenland », a déclaré le Premier ministre groenlandais. « Nous pouvons faire en sorte que les pays européens et le Groenland dépendent moins de la Chine concernant les activités minières », a-t-il ajouté.

La question est déjà présente dans les politiques européennes. L’Union européenne et le gouvernement groenlandais ont signé en novembre 2023 un protocole d’accord sur un partenariat stratégique consacré aux chaînes de valeur durables des matières premières. Cette coopération vise à développer des filières autour des minerais nécessaires aux transitions verte et numérique.

Le Groenland reste toutefois confronté à une tension structurelle. Ses ressources lui offrent une perspective d’autonomie économique accrue, mais leur exploitation exige des capitaux, des infrastructures et des garanties environnementales. Le régime d’autonomie prévoit que les revenus tirés des activités minières reviennent aux autorités groenlandaises, tout en ayant un effet sur la subvention versée par Copenhague. Les minerais ne sont donc pas seulement une ressource industrielle. Ils sont aussi l’un des leviers possibles d’un futur débat sur l’indépendance.

La bataille des récits

Jean-Noël Barrot a élargi le débat au terrain des perceptions. Selon lui, les rapports de force contemporains ne se jouent plus seulement dans les chancelleries, les bases militaires ou les marchés de matières premières. Ils se jouent aussi dans les récits que les puissances produisent sur elles-mêmes et sur leurs adversaires.

« Nos adversaires et nos rivaux développent des récits très affirmatifs et nous livrent une bataille dans le champ des perceptions », a affirmé le ministre français.

Pour illustrer ces narratifs hostiles, Jean-Noël Barrot a cité les formules qui, selon lui, visent à fragiliser le projet européen. « L’Europe est décadente, l’Europe est déclassée, l’Europe est une valeur du passé, l’Europe est au bord de l’extinction civilisationnelle », a-t-il déclaré, en présentant ces phrases comme les éléments d’un discours concurrent dirigé contre le continent.

Le ministre a reconnu que les Européens avaient longtemps sous-estimé cet espace de confrontation. « Nous sommes restés trop longtemps en retrait de la bataille des récits », a-t-il admis. Il a ensuite formulé l’enjeu dans des termes plus politiques. « Un peuple ou une civilisation qui renonce à écrire sa propre histoire se condamne à subir le récit que d’autres écrivent à sa place », a-t-il ajouté.

Cette bataille n’est pas abstraite. Elle se joue dans les discours sur les frontières, dans les justifications de la coercition économique, dans la compétition pour les ressources et dans la remise en cause des institutions internationales. Le Groenland devient ainsi un point de condensation des inquiétudes européennes. Il concentre la question de la souveraineté, celle des approvisionnements critiques, celle de la sécurité arctique et celle de la capacité de l’Europe à répondre à des pressions venues parfois de ses propres alliés.

Pour Paris, ce territoire devient un symbole commode, mais sensible. Commode, parce qu’il permet d’opposer clairement la souveraineté d’un peuple à une logique d’appropriation. Sensible, parce que les États-Unis restent un allié central de l’Europe au sein de l’OTAN, notamment dans l’Arctique et l’Atlantique Nord. En parlant de pression « impérialiste » américaine, Jean-Noël Barrot assume une formulation rare à l’égard de Washington. Elle traduit la profondeur du malaise provoqué par les ambitions prêtées à l’administration américaine.

La suite dépendra moins des déclarations d’Aix que de la capacité des Européens à transformer leur soutien en garanties concrètes. Pour Nuuk, il s’agit de préserver une marge de manœuvre entre Copenhague, Washington et Bruxelles. Pour Paris et l’Union européenne, il s’agit de prouver que la souveraineté qu’ils défendent dans les mots peut aussi s’incarner dans les investissements, la sécurité et les partenariats de long terme. Dans l’Arctique, la bataille de principe a déjà commencé. Celle des moyens reste ouverte.

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