Les États-Unis ont refusé, mercredi 1er juillet, de prolonger en l’état l’accord commercial qui les lie au Mexique et au Canada, ouvrant une période de négociation prolongée autour du principal cadre économique d’Amérique du Nord. Le représentant américain au commerce, Jamieson Greer, a annoncé cette décision après une réunion virtuelle de la commission de libre-échange chargée de la première revue conjointe de l’ACEUM, aussi connu sous son acronyme anglais USMCA.
Le refus américain ne met pas fin immédiatement au traité. L’accord demeure applicable, mais il n’est pas reconduit pour une nouvelle période de seize ans. En l’absence d’un accord entre les trois gouvernements, il doit désormais faire l’objet d’un examen annuel jusqu’à son échéance actuelle, fixée à 2036. Le texte prévoit qu’un renouvellement reste possible à tout moment si les trois parties confirment par écrit leur volonté de le prolonger.
« Les États-Unis n’ont pas accepté de renouveler l’USMCA dans sa forme actuelle », a déclaré Jamieson Greer. « En conséquence, l’USMCA n’est pas renouvelé. Les États-Unis continueront de dialoguer avec le Mexique et le Canada afin de remédier aux insuffisances de l’accord et à nos déficits commerciaux avec ces pays », a-t-il ajouté.
Le geste était attendu, mais il modifie la dynamique politique du traité. L’ACEUM n’entre pas en extinction immédiate. Il glisse plutôt dans une période d’incertitude organisée, où chaque année peut devenir une échéance diplomatique, commerciale et industrielle.
L’automobile au centre du désaccord
Le principal point de friction concerne l’industrie automobile, pilier de l’intégration économique nord-américaine. L’administration Trump veut durcir les règles d’origine applicables aux véhicules et à d’autres biens industriels, afin d’augmenter la part de contenu produit aux États-Unis et d’empêcher des entreprises de pays tiers, notamment chinoises, de profiter indirectement de l’accès préférentiel au marché nord-américain.
Washington a déjà demandé, lors de discussions avec Mexico, que les véhicules fabriqués en Amérique du Nord contiennent 50 % de contenu américain, ce qui porterait le total régional exigé à 82 %. Une telle évolution bouleverserait des chaînes de production construites depuis des années sur la circulation transfrontalière des pièces, des composants et des véhicules assemblés.
Le Mexique accepte de discuter des préoccupations américaines, mais refuse de fragiliser son secteur automobile. Le ministre mexicain de l’économie, Marcelo Ebrard, a cherché à afficher une ligne conciliante, sans céder sur le fond. « Je ne vois aucune différence entre le Mexique, les États-Unis et le Canada qui soit si grande que nous ne puissions pas la résoudre », a-t-il déclaré.
Sur l’automobile, le ministre mexicain a cependant fixé une limite claire. « Nous ne permettrions pas que notre industrie automobile soit désavantagée », a-t-il affirmé. « Je dirais que cela a été le principal point de discussion avec les États-Unis dans tous ces échanges, à savoir la protection de notre industrie automobile. »
La ligne mexicaine consiste donc à préserver l’accord tout en acceptant une négociation technique. Cette position reflète la dépendance industrielle du pays à l’accès au marché américain, mais aussi la place acquise par le Mexique dans les stratégies de relocalisation régionale engagées depuis les tensions commerciales entre Washington et Pékin.
Le Canada défend la continuité du cadre trilatéral
Ottawa adopte une position proche sur le maintien du traité, mais avec ses propres contentieux. Le ministre canadien Dominic LeBlanc a réaffirmé le soutien du Canada au renouvellement de l’ACEUM et rappelé que l’accord restait en vigueur jusqu’en 2036. Il a aussi insisté sur l’accès prévisible des entreprises canadiennes aux marchés américain et mexicain.
« Lors de cette réunion, j’ai réaffirmé le soutien indéfectible du Canada à l’ACEUM et à son renouvellement », a déclaré Dominic LeBlanc. « L’ACEUM soutient des millions d’emplois en Amérique du Nord et garantit aux entreprises canadiennes un accès sûr et prévisible à deux de nos plus importants partenaires commerciaux. Il demeure pleinement en vigueur jusqu’en 2036 et peut être renouvelé à tout moment pour une nouvelle période de seize ans. »
Le Canada cherche en parallèle à régler les droits de douane américains qui frappent plusieurs secteurs sensibles, dont l’acier, l’aluminium, l’automobile et le bois d’œuvre. Ces contentieux compliquent la revue du traité, car ils déplacent la négociation au-delà du seul fonctionnement juridique de l’ACEUM. Pour Ottawa, la question n’est pas seulement de prolonger un accord commercial. Elle est aussi de préserver un accès stable au marché américain dans un environnement marqué par l’usage répété des tarifs comme instrument de pression.
« Nous sommes convenus de l’importance de poursuivre nos discussions et d’identifier des moyens de faire en sorte que les cadres commerciaux et d’investissement entre le Canada, les États-Unis et le Mexique continuent de soutenir la prospérité et la compétitivité nord-américaines », a ajouté Dominic LeBlanc.
L’accord, entré en vigueur en 2020 pour remplacer l’ALENA, structure une économie régionale très intégrée, avec environ 1 600 milliards de dollars d’échanges trilatéraux annuels. Cette interdépendance donne au traité une portée qui dépasse la politique commerciale classique. Elle touche l’automobile, l’agriculture, l’énergie, la logistique, les investissements et les choix d’implantation industrielle.
La méthode Trump, entre renégociation et menace de retrait
La décision américaine s’inscrit dans la stratégie commerciale de Donald Trump, qui cherche à utiliser les déficits et les règles d’origine comme leviers de renégociation. Les déficits américains de biens avec le Mexique et le Canada ont atteint respectivement 197 milliards et 48,3 milliards de dollars en 2025. Une partie du déficit avec le Canada provient des importations d’énergie, tandis que celui avec le Mexique s’est accru avec le déplacement de chaînes d’approvisionnement hors de Chine.
Ce paradoxe pèse sur la négociation. Le Mexique a bénéficié de la volonté américaine de réduire la dépendance à la Chine, mais Washington présente désormais l’ampleur des flux commerciaux mexicains comme un problème à corriger. Le nearshoring, encouragé par la rivalité sino-américaine, devient ainsi un nouveau terrain de friction entre alliés économiques.
L’administration Trump a déjà modifié l’environnement de l’ACEUM par des droits de douane sectoriels. Des tarifs américains de 25 % frappent les automobiles mexicaines et canadiennes, tandis que les métaux sont visés par des droits de 50 % et le bois par des droits de 10 %. Dans ce contexte, le traité reste formellement en vigueur, mais son avantage principal, la prévisibilité commerciale, est affaibli par la superposition de mesures tarifaires et de négociations politiques.
Le texte de l’accord laisse aussi ouverte une autre issue. Un pays peut se retirer en notifiant sa décision aux deux autres parties, avec un préavis de six mois. Cette possibilité n’a pas été activée mercredi. Elle demeure toutefois un élément de pression dans la séquence qui s’ouvre.
Les entreprises face à une décennie d’incertitude
Les secteurs industriels et agricoles redoutent surtout l’instabilité. Des organisations représentant les constructeurs automobiles plaident pour le maintien d’un accord trilatéral avec un commerce largement exempt de droits de douane, afin de préserver la compétitivité nord-américaine face à l’Asie et à l’Europe.
Le directeur général de Nissan, Ivan Espinosa, a averti que des exigences trop élevées en contenu américain pourraient aggraver le problème du prix des véhicules pour les consommateurs américains. Le constructeur produit au Mexique deux petites voitures destinées au marché américain, la Versa et la Sentra, désormais soumises à un tarif de 25 %, tout en restant rentables. « On ne peut pas fabriquer toutes les pièces aux États-Unis. La chaîne d’approvisionnement n’est pas organisée pour cela », a-t-il déclaré. « Nous avons besoin de quelque chose qui soit réellement exécutable. »
L’agriculture américaine suit le dossier avec la même attention. Le Mexique et le Canada absorbent ensemble plus d’un tiers des exportations agricoles américaines. Les organisations agricoles défendent donc la continuité de l’accord, qui assure des débouchés et facilite aussi l’accès à certains intrants utilisés par les producteurs américains.
« L’ACEUM est, sans aucun doute, essentiel aux moyens de subsistance des agriculteurs, des pêcheurs et des communautés rurales à travers le pays, qui dépendent des exportations vers le Mexique et le Canada, ainsi que de l’obtention d’intrants clés utilisés dans les exploitations agricoles américaines », a déclaré Bryan Goodman, porte-parole de l’Agricultural Coalition for USMCA. « Nous sommes encouragés par les négociations déjà engagées et nous exhortons les trois pays à continuer de progresser vers un accord renouvelé et renforcé. »
La portée stratégique du dossier dépasse les chiffres du commerce. L’ACEUM est devenu un outil de compétition industrielle, de sécurisation des chaînes d’approvisionnement et de positionnement face à la Chine. En refusant de le prolonger sans modifications, Washington ne rompt pas encore le cadre nord-américain. Il le transforme en rapport de force permanent.
La prochaine étape se jouera à Mexico, pendant la semaine du 20 juillet. Elle dira si la revue annuelle devient un mécanisme de mise à jour contrôlée ou le début d’une érosion plus profonde de l’accord qui organise depuis 2020 une partie essentielle de la puissance économique nord-américaine.