Dans un entretien accordé à chaine qatarienne Al Jazeera, Nataša Pirc Musar appelle à une enquête complète sur les soupçons d’intervention étrangère dans la campagne législative slovène.
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Dans un entretien accordé à chaine qatarienne Al Jazeera, Nataša Pirc Musar appelle à une enquête complète sur les soupçons d’intervention étrangère dans la campagne législative slovène.

La présidente slovène Nataša Pirc Musar demande que toute la lumière soit faite sur les soupçons d’ingérence étrangère ayant pesé sur les élections législatives du 22 mars 2026. Dans un entretien accordé à la chaine qatarienne Al Jazeera, la cheffe de l’État a estimé que les tentatives d’influence extérieure sur le choix des électeurs constituent une atteinte directe au cœur du processus démocratique.
Il concerne la présence en Slovénie de représentants de Black Cube, société israélienne de renseignement privé fondée par d’anciens membres des services israéliens. Les autorités slovènes ont confirmé leur arrivée dans le pays en décembre 2025, mais plusieurs éléments restent contestés ou non établis. La rencontre alléguée entre ces représentants et Janez Janša, alors chef de l’opposition conservatrice et aujourd’hui premier ministre, n’a pas été confirmée par l’agence slovène de renseignement. M. Janša nie l’avoir rencontrée.
Selon elle, l’enjeu ne se limite pas à la compétition entre partis slovènes. Il touche à la capacité d’un État membre de l’Union européenne et de l’OTAN à protéger son espace électoral contre des acteurs extérieurs, publics ou privés, capables d’exploiter les failles politiques, médiatiques et numériques d’une campagne.
Des journalistes et militants slovènes ont affirmé que des représentants de Black Cube, dont son directeur Dan Zorella et l’ancien responsable israélien Giora Eiland, s’étaient rendus à Ljubljana. D’après ces accusations, l’opération aurait visé à collecter ou exploiter des éléments compromettants contre des personnalités proches du gouvernement sortant de Robert Golob.
Aucune conclusion judiciaire publique ne permet, à ce stade, d’établir l’identité du commanditaire, le financement de l’opération ou son impact réel sur le vote. Nataša Pirc Musar insiste toutefois sur un point central. Une opération de ce type, si elle est confirmée dans toutes ses dimensions, ne peut pas être traitée comme un simple épisode de campagne. Elle soulève une question de souveraineté démocratique.
La présidente affirme que des personnes ont été enregistrées ou filmées à leur insu et que des extraits rendus publics ne reflétaient pas l’intégralité des échanges. Ces éléments, selon elle, imposent une enquête rapide et transparente. Elle demande que les résultats soient communiqués au public, faute de quoi l’affaire risque de laisser une trace durable dans la vie politique slovène.
Le point le plus explosif reste celui du financement. « Ce n’était pas gratuit », a-t-elle fait valoir en substance, rappelant que les services de renseignement privés ou d’influence politique ne se déploient pas sans commanditaire. La question est donc moins seulement de savoir qui est venu en Slovénie que de déterminer qui a payé, pour quel objectif et avec quels relais locaux éventuels.
Cette affaire s’inscrit dans un climat politique plus large, marqué par la place prise par Israël et Gaza dans le débat slovène. Sous le gouvernement de Robert Golob, Ljubljana s’était imposée comme l’une des voix les plus critiques envers Israël au sein de l’Union européenne. La Slovénie a reconnu l’État de Palestine en juin 2024, puis adopté en 2025 plusieurs mesures visant des responsables israéliens et les échanges liés à Israël.
L’arrivée au pouvoir de Janez Janša a changé la ligne gouvernementale. Son cabinet a levé les restrictions d’entrée visant le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et deux ministres israéliens d’extrême droite, Itamar Ben-Gvir et Bezalel Smotrich. Il a aussi annulé des mesures concernant les importations en provenance des colonies et la circulation d’armes et d’équipements militaires entre la Slovénie et Israël.
Nataša Pirc Musar s’inscrit, elle, dans une continuité opposée. Début juin, après le retrait du drapeau palestinien du bâtiment du gouvernement, elle a fait hisser le drapeau palestinien sur la façade du palais présidentiel. Dans son entretien, elle présente ce geste comme un symbole de solidarité avec les Palestiniens, mais aussi comme un rappel plus large des violations du droit humanitaire dans les conflits contemporains.
La présidente lie cette position à son parcours de juriste spécialisée dans les droits humains. Elle défend une ligne fondée sur le droit international, la protection des civils et la solution à deux États. À ses yeux, la question palestinienne ne relève pas seulement d’un débat diplomatique extérieur. Elle engage la cohérence normative de l’Europe, surtout lorsque celle-ci invoque le droit international en Ukraine mais peine à parler d’une seule voix sur Gaza.
La portée de l’affaire slovène dépasse Ljubljana. Nataša Pirc Musar cite d’autres exemples européens, dont la Hongrie, la Roumanie, Chypre ou le Royaume-Uni lors du Brexit, pour rappeler que les démocraties européennes sont devenues des terrains d’opérations d’influence. Les instruments ne sont plus seulement diplomatiques. Ils passent par les réseaux sociaux, les données personnelles, la communication ciblée, les contenus tronqués et les campagnes de déstabilisation.
La référence à Cambridge Analytica n’est pas anodine. Elle permet à la présidente slovène de replacer Black Cube dans un paysage plus vaste, celui d’une politique électorale façonnée par les technologies de collecte, de profilage et de persuasion. Mais elle distingue les deux registres. Dans le cas slovène, les accusations portent sur des méthodes plus intrusives, dont des enregistrements secrets et des opérations ciblant un courant politique précis.
Cette distinction est importante. Toutes les campagnes d’influence ne relèvent pas de l’espionnage. Toutes les opérations numériques ne sont pas illégales. Mais le recours à des sociétés privées, opérant entre renseignement, enquête commerciale et communication politique, brouille les responsabilités. Il rend plus difficile l’attribution des faits et plus fragile la réponse des États.
Pour la Slovénie, petit État européen placé au croisement des tensions balkaniques, européennes et transatlantiques, le risque est double. Il concerne d’abord la confiance intérieure dans les institutions. Il touche ensuite à la crédibilité extérieure du pays, alors même que Ljubljana revendique une diplomatie fondée sur le droit international, l’élargissement européen et le multilatéralisme.
L’entretien de Nataša Pirc Musar dépasse largement l’affaire Black Cube. La présidente y critique aussi les divisions de l’Union européenne, qu’elle juge économiquement puissante mais politiquement affaiblie par l’absence d’unité en politique étrangère. Gaza, l’Ukraine, les relations avec Washington et la défense européenne y apparaissent comme les symptômes d’un même problème.
Sur l’Ukraine, elle rappelle que la Russie a violé le droit international en attaquant un État souverain. Mais elle défend également la nécessité de maintenir un canal de dialogue avec Moscou, au motif qu’aucune paix durable ne peut être conclue sans parler à l’adversaire. Sur les États-Unis, elle affirme l’importance de l’alliance atlantique tout en plaidant pour une Europe capable d’assumer davantage sa propre défense.
La présidente slovène critique aussi l’usage du veto au Conseil de sécurité de l’ONU, notamment lorsque celui-ci bloque l’action internationale face aux crimes de masse. Elle vise à la fois la Russie sur l’Ukraine et les États-Unis sur les dossiers liés à Israël. Là encore, le fil conducteur est le même. Le droit international ne peut rester crédible que s’il s’applique sans hiérarchie politique entre les victimes.
Dans une Slovénie désormais dirigée par un gouvernement plus favorable à Israël, sa parole présidentielle ne fixe pas seule la politique étrangère du pays. Mais elle installe une ligne de résistance institutionnelle. Entre l’affaire Black Cube, le tournant de Ljubljana sur Israël et les divisions européennes sur Gaza, la Slovénie devient le révélateur d’une tension plus large. Celle d’une Europe qui veut défendre la démocratie, mais qui découvre que ses propres scrutins, ses valeurs et ses alliances sont désormais soumis à la même bataille d’influence.
Le Diplomate est un média indépendant d’actualité et d’analyse consacré aux relations internationales, à la diplomatie et aux enjeux stratégiques (défense, sécurité, influence).