Dans le cadre de la Conférence du désarmement, enceinte onusienne basée à Genève, l’Américain Christopher Yeaw, secrétaire d’État adjoint chargé du bureau de la maîtrise des armements et de la non-prolifération, y a critiqué la trajectoire nucléaire chinoise et son manque de transparence.
Dans son intervention, il a déclaré que les États-Unis estiment que la Chine « pourrait atteindre la parité au cours des quatre ou cinq prochaines années », dans un contexte marqué par l’expiration, début février, du traité New START, dernier accord bilatéral de limitation des armes nucléaires stratégiques entre Washington et Moscou.
Dans la même prise de parole, Christopher Yeaw a décrit ce qu’il considère comme l’angle mort majeur du cadre bilatéral américano-russe. « Mais sa principale faiblesse tient peut-être au fait que New START n’a pas pris en compte le renforcement sans précédent, délibéré, rapide et opaque de l’arsenal nucléaire chinois », a-t-il affirmé.
Test non déclaré en 2020
Au-delà du volume d’arsenal, Washington a remis au premier plan une accusation sensible, celle d’un essai nucléaire souterrain chinois non déclaré en 2020. Christopher Yeaw a assuré avoir présenté des éléments « déclassifiés » sur un événement détecté près du site d’essais de Lop Nur, dans l’ouest de la Chine.
Selon le compte rendu de l’AP, il a évoqué une détection sismique d’ampleur 2,75, datée du 22 juin 2020, relevée via une station d’un système international de surveillance située au Kazakhstan. Il a estimé qu’il s’agissait d’une « probable explosion » en comparant les signaux à des explosions historiques et à des séismes, ajoutant que les signaux n’étaient pas typiques d’explosions minières.
Washington lie cette affaire à une critique plus large de la transparence chinoise. Christopher Yeaw a soutenu que Pékin rend plus difficile le suivi international des activités de test et a indiqué que la Chine avait rejeté, lors d’échanges, l’idée d’installer des stations sismiques à une distance comparable de Lop Nur à celle acceptée par les États-Unis autour de leur propre site au Nevada.
Refus chinois
Devant la même enceinte, l’ambassadeur Jian Shen a déclaré que Pékin « rejette catégoriquement les accusations infondées » américaines. Il a ajouté que l’accusation américaine d’un test nucléaire chinois était « totalement infondée » et constituait, selon lui, un prétexte pour que Washington reprenne ses propres essais.
Sur le fond, Pékin maintient une ligne déjà exprimée ces dernières années dans les débats sur le contrôle des armements. La Chine juge « injuste, déraisonnable et irréaliste » toute exigence de négociations trilatérales sur une base équivalente, en raison d’une échelle d’arsenal différente et d’un environnement de sécurité distinct.
New START expiré
L’épisode intervient dans un contexte de vide juridique, après l’expiration du traité New START le 5 février 2026, dernier cadre juridiquement contraignant de plafonnement et de vérification des forces nucléaires stratégiques entre les États-Unis et la Russie. Le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot a confirmé cette expiration le 6 février, rappelant que la Russie avait suspendu sa participation en 2023 et que la stabilité stratégique dépendait, en priorité, d’un dialogue entre États dotés des plus grands arsenaux.
Sur ces informations, Washington cherche à élargir la pression diplomatique. Christopher Yeaw a appelé les autres États à encourager la Chine et la Russie à s’engager dans un processus multilatéral, au sein d’une enceinte qui réunit environ 65 pays.
En parallèle, l’argumentaire américain sur la dynamique chinoise est désormais formulé noir sur blanc par la diplomatie américaine. Dans une note publiée sur la plateforme Substack du Département d’État, le secrétaire d’État Marco Rubio écrit que, depuis 2020, la Chine a accru son stock « d’un peu plus de 200 à plus de 600 » et serait sur la trajectoire de dépasser 1 000 têtes d’ici 2030.
L’arsenal chinois et l’écart avec Washington et Moscou
Sur les ordres de grandeur, les estimations publiques convergent sur une accélération chinoise, tout en restant prudentes sur l’idée d’une égalisation rapide en volume total avec les États-Unis et la Russie.
L’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) estime qu’en janvier 2025, la Chine dispose d’au moins 600 têtes nucléaires et que sa croissance est la plus rapide au monde, d’environ 100 nouvelles têtes par an depuis 2023. Le même institut note que, même en atteignant une projection haute, la Chine resterait en deçà des stocks américains et russes sur l’horizon 2035.
Côté américain, le rapport annuel du Pentagone sur les capacités chinoises publié en décembre 2024 indiquait que le stock chinois avait dépassé 600 ogives opérationnelles à mi-2024 et projetait plus de 1 000 d’ici 2030. Les travaux de référence du Bulletin of the Atomic Scientists estiment également un stock d’environ 600 têtes, tout en soulignant que les définitions d’« opérationnel » et les niveaux d’alerte ne sont pas directement comparables entre la Chine et les États-Unis.
Sur l’écart avec Washington et Moscou, les séries de données issues des évaluations SIPR, à titre d’ordre de grandeur, des stocks totaux de l’ordre de 5 000 têtes chacun pour la Russie et les États-Unis, contre environ 600 pour la Chine à la même période.
Une controverse aux implications lourdes
L’accusation de test non déclaré touche un point hautement politique, la norme internationale de non-reprise des essais nucléaires. Pékin affirme soutenir les objectifs du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires et dit ne pas mener d’activités violant cet engagement. Des experts cités par l’AP soulignent qu’un essai avéré nuirait fortement à l’image de la Chine, mais que l’escalade des soupçons peut aussi nourrir, côté américain, un débat sur un éventuel retour à certaines formes de tests, même non explosifs.
La séquence genevoise illustre bien une modernisation chinoise désormais documentée par plusieurs sources indépendantes. Mais l’interprétation politique de son rythme, et surtout la question d’un essai clandestin, restent au cœur d’un bras de fer où chaque mot pèse, alors que le principal garde-fou américano-russe a disparu début février.
Au moment où les mécanismes de vérification et de plafonnement se raréfient, l’alerte américaine sur une « parité » possible à court terme ajoute de la pression sur des canaux diplomatiques déjà fragiles. Pékin, lui, campe sur une ligne de « capacité limitée » et refuse toute symétrie formelle. Entre accusation de test, bataille de chiffres et vide post New START, le dossier nucléaire chinois s’installe durablement parmi les foyers majeurs de tension stratégique.