Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, a alerté lundi 11 mai sur l’usage croissant de drones armés par les belligérants, en soulignant leur impact direct sur les civils. Selon les données du Haut-Commissariat, les attaques de drones ont représenté au moins 880 morts civiles entre janvier et avril 2026, soit plus de 80 % des décès civils liés au conflit recensés sur cette période.
La majorité des morts civiles attribuées aux drones au début de l’année y ont été enregistrées, selon l’ONU. Le 8 mai, des frappes menées sur Al Quz, dans le Kordofan-Sud, et près d’El Obeid, dans le Kordofan-Nord, auraient tué 26 civils et blessé d’autres personnes. Le conditionnel reste nécessaire, car l’accès au terrain demeure limité et les bilans locaux sont difficiles à vérifier de manière indépendante.
Volker Türk ne décrit pas seulement une hausse des pertes. Il pointe un changement dans la conduite des hostilités. Les drones armés sont, selon lui, devenus « de loin » la première cause de morts civiles dans le conflit. Cette formulation, inhabituelle par sa netteté dans le langage onusien, traduit l’inquiétude d’une institution qui voit l’outil aérien léger devenir un instrument central de coercition, de harcèlement et de frappe à distance.
La guerre dépasse ses anciennes contraintes
La portée stratégique de cette évolution tient à sa simplicité. Un drone permet de frapper sans tenir le terrain, d’allonger la profondeur opérationnelle et de maintenir la pression au-delà des lignes de contact. Dans un pays immense, fragmenté par la guerre, où les axes routiers, les bases et les villes changent de statut au gré des offensives, cette capacité donne aux deux camps un moyen de poursuivre la confrontation même lorsque la manœuvre terrestre ralentit.
Le Haut-Commissariat estime que l’usage accru des drones peut permettre aux combats de se poursuivre pendant la saison des pluies, période qui ralentissait traditionnellement les opérations au sol. Cette continuité du feu menace les civils, mais aussi l’acheminement de l’aide, déjà entravé par l’insécurité, les destructions d’infrastructures et les restrictions imposées aux acteurs humanitaires.
Selon l’ONU, l’usage de drones par les Forces armées soudanaises et par les Forces de soutien rapide s’étend désormais au-delà du Kordofan et du Darfour, vers le Nil Bleu, le Nil Blanc et Khartoum. La capitale, reprise en grande partie par l’armée en 2025 après avoir été l’un des épicentres de la guerre, redevient ainsi vulnérable à des frappes ponctuelles.
Le 4 mai, une attaque de drone contre l’aéroport international de Khartoum a entraîné l’interruption des vols. Entre le 28 avril et le 5 mai, plusieurs attaques ciblées ont aussi été signalées dans Khartoum et sa ville jumelle d’Omdurman, selon le Haut-Commissariat. Associated Press a également rapporté qu’un drone lancé par les Forces de soutien rapide avait visé l’aéroport de Khartoum le 5 mai avant d’être abattu par les défenses aériennes soudanaises, sans dégât ni victime selon des responsables aéroportuaires et militaires.
Les chaînes d’approvisionnement sous surveillance
Cette montée en puissance des drones rouvre une question centrale du conflit soudanais, celle des soutiens extérieurs. Depuis le début de la guerre en avril 2023, l’affrontement entre l’armée régulière et les Forces de soutien rapide a débordé le cadre d’une rivalité militaire interne. Il s’inscrit dans un espace régional traversé par les intérêts du Golfe, de la Corne de l’Afrique, du bassin du Nil et de la mer Rouge.
Le 6 mai, les Émirats arabes unis ont rejeté des accusations soudanaises selon lesquelles un drone émirati, lancé depuis l’Éthiopie, aurait été utilisé dans l’attaque contre l’aéroport de Khartoum. Reuters indique ne pas avoir été en mesure de vérifier de manière indépendante les images et trajectoires diffusées par le porte-parole de l’armée soudanaise pour étayer ces accusations. Addis-Abeba a également démenti.
L’accusation reste donc disputée. Elle n’en révèle pas moins le soupçon permanent qui entoure les flux d’armes vers le Soudan. Khartoum accuse de longue date Abou Dhabi de soutenir les Forces de soutien rapide, ce que les Émirats démentent. Un responsable émirati a dénoncé auprès de Reuters des « fabrications » destinées, selon lui, à détourner les responsabilités et à prolonger la guerre.
Pour l’ONU, le problème dépasse le seul cas émirati. Volker Türk appelle les États à adopter des mesures plus robustes pour empêcher les transferts d’armes, notamment de drones armés de plus en plus avancés, vers les parties au conflit. La formule vise un angle mort de nombreuses guerres contemporaines. Des équipements relativement mobiles, parfois difficiles à tracer, modifient l’équilibre militaire sans apparaître toujours dans les canaux classiques de contrôle des armements.
Une crise humanitaire encore aggravée
Le coût civil s’ajoute à une catastrophe déjà installée. Le conflit, déclenché le 15 avril 2023 par la rupture entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide autour de l’intégration des forces et de la transition politique, est entré dans sa quatrième année. Selon l’expert onusien Radhouane Nouicer, il a provoqué la plus vaste urgence humanitaire mondiale, avec des violations persistantes du droit international humanitaire et des droits humains.
Les chiffres donnent la mesure du gouffre. En avril, l’ONU évoquait des dizaines de milliers de civils tués, près de 14 millions de déplacés forcés, 21 millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë et des conditions de famine confirmées dans certaines zones du Darfour et du Kordofan. Le système de santé, lui, ne fonctionne plus que partiellement, avec 37 % des établissements hors service et 63 % encore au moins partiellement opérationnels.
Dans ce contexte, les drones ne constituent pas seulement une arme supplémentaire. Ils aggravent la vulnérabilité des marchés, des routes, des hôpitaux, des zones de rassemblement et des points logistiques. Ils brouillent aussi la frontière entre arrière et front. Un secteur qui échappait provisoirement à une offensive terrestre peut basculer sous menace aérienne, avec un effet immédiat sur les déplacements de population, les convois d’aide et les tentatives de retour à une vie civile minimale.
L’enjeu est donc autant militaire qu’humanitaire. Une guerre déjà morcelée risque de devenir plus fluide, plus diffuse, plus difficile à contenir. Les zones jusque-là moins exposées peuvent être frappées sans préavis. Les organisations humanitaires, qui travaillent sur des fenêtres d’accès étroites, voient ces fenêtres se refermer dès que l’insécurité aérienne s’ajoute aux barrages, aux combats et aux pénuries.
Le Haut-Commissaire avertit que les attaques de drones contre des civils et des biens civils risquent de s’aggraver si elles ne sont pas sanctionnées. Il redoute leur banalisation comme tactique utilisée par les deux parties.
C’est là que se joue le prochain seuil de la guerre soudanaise. Si les drones deviennent un mode ordinaire de conduite du conflit, la saison des pluies ne suspendra plus les combats, les capitales régionales ne seront plus des sanctuaires provisoires et les lignes humanitaires resteront sous menace constante. L’alerte de l’ONU ne décrit donc pas seulement une série de frappes. Elle signale l’installation d’une guerre plus mobile, plus externalisée et plus difficile à arrêter.