Le Parlement taïwanais a approuvé, vendredi, une enveloppe supplémentaire d’environ 25 milliards de dollars pour financer des achats d’armes américaines.
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Le Parlement taïwanais a approuvé, vendredi, une enveloppe supplémentaire d’environ 25 milliards de dollars pour financer des achats d’armes américaines.

Le Parlement taïwanais, contrôlé par l’opposition, a adopté, vendredi, un budget spécial de 780 milliards de dollars taïwanais, soit environ 24,9 milliards de dollars américains, destiné à renforcer la défense de l’île face à la pression militaire croissante de la Chine. Le président Lai Ching-te réclamait une enveloppe de 1 250 milliards de dollars taïwanais, près de 40 milliards de dollars américains, sur plusieurs années.
Le vote met fin à plusieurs mois de blocage parlementaire, mais il ouvre aussitôt une controverse sur la portée réelle de l’effort consenti. L’enveloppe adoptée porte principalement sur l’acquisition d’armements américains. Elle ne reprend pas plusieurs volets du projet gouvernemental consacrés à des capacités produites localement, notamment des drones, des missiles et des éléments du futur système de défense aérienne taïwanais.
Pour Taipei, ce vote touche à la cohérence d’un modèle de défense qui cherche à combiner achats américains, montée en puissance industrielle locale et capacités asymétriques capables de compliquer une opération chinoise contre l’île. La Chine considère Taïwan comme une partie de son territoire et accroît depuis plusieurs années sa pression militaire, diplomatique et économique sur le gouvernement taïwanais.
Le texte adopté permet d’abord de financer des équipements américains déjà identifiés comme prioritaires. Selon Reuters, le paquet doit notamment couvrir des achats d’armes américaines après une annonce de Washington, en décembre, portant sur environ 11 milliards de dollars, la plus importante vente d’armes américaine à Taïwan à ce jour. Un second paquet, estimé à environ 14 milliards de dollars, pourrait être annoncé après un déplacement du président américain Donald Trump en Chine, d’après des informations rapportées par l’agence.
Le gouvernement taïwanais voulait toutefois aller plus loin encore. Son projet initial associait ces acquisitions américaines à des investissements dans l’industrie de défense locale, en particulier dans les drones et les missiles. Cette articulation devait renforcer la dissuasion de l’île tout en réduisant une dépendance structurelle envers les délais industriels et administratifs américains.
C’est précisément ce volet qui concentre désormais les critiques de l’exécutif. Le ministère taïwanais de la défense a indiqué, vendredi soir, que le budget adopté excluait certains achats commerciaux et risquait de créer des « lacunes capacitaires ». Il a notamment cité le programme Chiang Kung, ou « Strong Bow », un missile antibalistique appelé à former l’ossature du futur système de défense aérienne « T-Dome ». Selon le ministère, l’absence de financement rapide pourrait peser lourdement sur l’efficacité de la défense aérienne.
À côté, le ministère de la défense estime que l’exclusion de systèmes comme les drones d’attaque navale retardera les capacités de guerre asymétrique de l’île et affectera les retombées industrielles attendues pour l’économie taïwanaise.
L’opposition assume le rabotage de l’enveloppe. Les partis majoritaires au Parlement soutiennent, selon leurs déclarations, le principe d’un renforcement militaire, mais refusent de donner au gouvernement ce qu’ils présentent comme un chèque en blanc. Ils accusent l’exécutif d’avoir soumis certaines demandes insuffisamment détaillées et d’avoir ouvert un risque de mauvaise gestion ou de corruption.
La présidente du Kuomintang, Cheng Li-wun, a déclaré que le budget adopté servirait exclusivement à acheter des armes américaines. Elle a aussi replacé le vote dans une ligne politique plus large, en affirmant que la sécurité nationale taïwanaise doit reposer à la fois sur une défense solide et sur la poursuite d’un effort de paix dans le détroit. Cette position intervient dans un contexte politique tendu, alors que Cheng s’est rendue en Chine le mois dernier et y a rencontré le président Xi Jinping, selon Reuters.
Le Parti démocrate progressiste, au pouvoir, lit au contraire ce compromis comme un signal d’affaiblissement. Son porte-parole Lee Kun-cheng a dénoncé une réduction qui ne serait pas seulement budgétaire, mais toucherait à l’architecture d’ensemble de la défense taïwanaise et à la manière dont l’île affiche sa détermination à se défendre.
Lai Ching-te adopte une ligne plus prudente, sans masquer son inquiétude. Le président taïwanais dit apprécier l’adoption de crédits qui permettent de faire avancer certains achats, notamment les systèmes HIMARS produits par Lockheed Martin. Mais il avertit que le texte ne constitue qu’une première étape. Selon lui, tout retard ou toute faille dans le dispositif global augmente le risque partagé par la population taïwanaise.
Les États-Unis, premier soutien international de Taïwan et principal fournisseur d’armes de l’île malgré l’absence de relations diplomatiques formelles, encouragent depuis plusieurs années Taipei à augmenter ses dépenses de défense. La semaine dernière, le principal diplomate américain à Taïwan avait pressé le Parlement d’adopter un budget « complet », en insistant sur les systèmes intégrés de défense aérienne et antimissile ainsi que sur les drones, deux segments déjà très demandés sur les marchés internationaux.
Après le vote, le département d’État américain a salué le passage du budget spécial, tout en durcissant le ton sur les capacités laissées de côté. Un porte-parole a déclaré que Washington soutenait l’acquisition par Taïwan de moyens militaires adaptés à la menace qu’elle affronte, dans la continuité de la politique américaine de long terme. Mais il a ajouté que de nouveaux retards dans le financement des capacités restantes constitueraient une « concession » au Parti communiste chinois.
Pour les États-Unis, l’enjeu principal est de maintenir la crédibilité de la dissuasion dans le détroit, alors que la Chine modernise rapidement son armée et conteste de plus en plus ouvertement l’équilibre régional. Pour Taïwan, il s’agit de rester visible dans les carnets de commandes américains au moment où la base industrielle de défense des États-Unis est déjà sollicitée par d’autres crises et par une demande mondiale accrue en munitions, systèmes sol-air et capacités de précision.
Matt Pottinger, ancien conseiller adjoint à la sécurité nationale sous la première administration Trump, a résumé vendredi, lors d’un forum à Taipei organisé par le centre de réflexion CAPRI, la logique stratégique américaine. Il a estimé que la négociation avec Pékin n’était pas un problème en soi, à condition de se faire « en position de force ».
Le vote du 8 mai confirme une réalité stratégique que Taipei peine à dépasser. Taïwan augmente ses dépenses de défense, mais l’île demeure fortement dépendante de l’écosystème américain, en particulier du mécanisme des ventes militaires étrangères, le Foreign Military Sales. Ce canal donne accès aux systèmes les plus complexes, mais il expose aussi Taipei aux lenteurs de production, aux arbitrages politiques de Washington et aux tensions de la base industrielle américaine.
Taïwan a déjà connu des retards dans la livraison de certaines plateformes ou composants, notamment pour ses avions F-16 Block 70/72 et pour sa flotte de chars Abrams, selon les éléments rapportés dans les analyses spécialisées et les informations disponibles sur les difficultés de livraison. Le problème devient plus aigu lorsque la planification taïwanaise repose sur des équipements dont la demande mondiale explose, en particulier les missiles, la défense antiaérienne et les drones.
Le budget réduit limite aussi une autre voie de contournement. Taipei recourt davantage aux ventes commerciales directes auprès d’industriels américains pour accélérer certaines acquisitions, notamment dans les drones. Or l’enveloppe adoptée ne semble pas créer de marge supplémentaire substantielle pour ce type d’achats, alors même qu’ils peuvent répondre plus vite à certains besoins tactiques.
Le compromis parlementaire préserve donc l’accès aux grands contrats américains, mais il fragilise l’ambition d’une défense plus distribuée, plus locale et plus réactive. C’est le cœur de la tension ouverte par ce vote. Taïwan finance les systèmes qui l’arriment à Washington, mais il repousse une partie de ceux qui devaient réduire sa dépendance et densifier son dispositif intérieur.
Dans le détroit de Taïwan, le budget adopté ne ferme donc pas la discussion. Il la déplace. La question n’est plus seulement de savoir si Taipei dépense davantage pour sa défense, mais si l’île finance assez vite les moyens qui peuvent rendre une attaque chinoise plus coûteuse, plus incertaine et plus difficile à conduire.
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