Réunis vendredi à Cebu, aux Philippines, les dirigeants d’Asie du Sud-Est ont adopté un plan d’urgence destiné à limiter les effets économiques et sociaux de la guerre au Moyen-Orient.
Menu
Light
Dark
Réunis vendredi à Cebu, aux Philippines, les dirigeants d’Asie du Sud-Est ont adopté un plan d’urgence destiné à limiter les effets économiques et sociaux de la guerre au Moyen-Orient.

À Cebu, l’Association des nations d’Asie du Sud-Est a tenté de répondre à une crise qui se joue loin de ses frontières, mais dont les effets atteignent déjà ses économies. Les dirigeants de l’ASEAN ont adopté, ce vendredi, un plan de contingence face aux conséquences de la guerre impliquant l’Iran, les États-Unis et Israël, en particulier sur les prix de l’énergie, les routes maritimes et la sécurité de leurs ressortissants au Moyen-Orient.
Le texte, adopté lors du 48e sommet de l’organisation régionale, appelle les onze États membres à renforcer leur coordination, à accélérer la ratification d’accords énergétiques, à diversifier leurs approvisionnements en pétrole brut et produits raffinés, et à préparer des réponses communes en cas de rupture d’approvisionnement. L’objectif est clair. Éviter que la guerre au Moyen-Orient ne se transforme, pour l’Asie du Sud-Est, en crise durable du coût de la vie, des transports et des chaînes d’approvisionnement.
Le plan adopté par l’ASEAN prévoit notamment de faire avancer l’ASEAN Framework Agreement on Petroleum Security, un accord destiné à faciliter la coopération régionale en cas de choc pétrolier. Il mentionne aussi la possibilité d’étudier un mécanisme régional de stockage pétrolier, le développement du réseau électrique régional, la diversification des sources d’importation et le recours accru aux énergies propres, aux véhicules électriques et, à terme, à certaines technologies émergentes, dont le nucléaire civil.
Mais les dirigeants n’ont pas cherché à masquer la difficulté du chantier. Le président philippin Ferdinand Marcos Jr., hôte du sommet, a reconnu que la constitution d’une réserve régionale de carburant et l’interconnexion électrique de l’ASEAN prendraient du temps. « Parlons de la réserve de carburant. Sera-t-elle en un seul lieu ? Sera-t-elle dispersée dans toute l’ASEAN ? », a-t-il demandé.
La formule résume le problème. L’ASEAN dispose d’une architecture institutionnelle dense, mais ses mécanismes de crise restent tributaires des intérêts nationaux, des capacités logistiques et des écarts de développement entre ses membres. Un stock régional de carburant suppose des choix sensibles sur le financement, l’emplacement, l’accès prioritaire, la gouvernance et la répartition des volumes en cas d’urgence.
Dans leur déclaration, les dirigeants sud-est asiatiques expriment leur préoccupation face aux risques pesant sur la navigation dans le détroit d’Ormuz, passage stratégique pour les flux énergétiques mondiaux. Ils appellent au rétablissement d’un transit sûr, continu et sans entrave pour les navires et aéronefs, conformément au droit international et à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer.
Pour les économies d’Asie du Sud-Est, toute perturbation prolongée des routes maritimes depuis le Golfe se répercute sur les prix du carburant, le fret, l’alimentation, les engrais et les intrants industriels. Le texte de l’ASEAN insiste ainsi sur la nécessité de maintenir des chaînes d’approvisionnement énergétiques « stables, ouvertes et fiables », ainsi que la circulation des biens essentiels, dont les produits alimentaires, pharmaceutiques et les carburants de transport.
La Thaïlande a exprimé plus directement le malaise régional. Son ministre des affaires étrangères, Sihasak Phuangketkeow, a appelé à prolonger le cessez-le-feu entre Washington et Téhéran et à garantir le passage des navires dans le détroit d’Ormuz. « Cette guerre n’aurait pas dû avoir lieu », a-t-il déclaré, ajoutant que tous les États de l’ASEAN étaient alarmés.
Au même moment, les dirigeants de l’ASEAN doivent aussi préparer l’hypothèse d’évacuations de grande ampleur depuis le Moyen-Orient, où plus d’un million de ressortissants sud-est asiatiques vivent ou travaillent. Plusieurs citoyens de la région ont été tués depuis les frappes lancées le 28 février par les États-Unis et Israël contre l’Iran.
La déclaration adoptée à Cebu appelle donc à renforcer la coopération consulaire, l’échange d’informations et la coordination avec les organisations internationales pour protéger les ressortissants de l’ASEAN dans les zones affectées. Elle mentionne aussi les cadres existants d’assistance aux ressortissants des États membres dans les pays tiers et les situations de crise.
Les travailleurs migrants sud-est asiatiques, nombreux dans le Golfe, constituent un pilier économique pour plusieurs pays de la région par les transferts financiers qu’ils envoient à leurs familles. Une aggravation du conflit poserait donc une double question aux gouvernements. Comment les protéger et comment absorber le choc social d’un retour forcé ou d’une perte de revenus à grande échelle.
Pour Ferdinand Marcos Jr., la guerre a révélé les fragilités structurelles de l’Asie du Sud-Est face aux crises venues de l’extérieur. Même en cas de désescalade, a-t-il averti, les dommages infligés aux infrastructures critiques, aux systèmes vitaux et à la confiance pourraient se faire sentir pendant des années.
Le sommet de Cebu a aussi traité d’autres dossiers régionaux, dont les différends en mer de Chine méridionale, la guerre civile en Birmanie et les tensions frontalières entre la Thaïlande et le Cambodge. Mais la crise moyen-orientale a imposé son urgence. Elle touche simultanément l’énergie, les routes maritimes, la sécurité des travailleurs migrants, l’inflation et la cohésion régionale.
C’est là que se joue désormais la crédibilité du plan adopté vendredi. L’ASEAN a posé les principes d’une réponse commune. Il lui reste à prouver qu’elle peut, face à une guerre qui dérègle ses équilibres sans se dérouler sur son sol, passer de la déclaration de crise à l’instrument de crise.
Le Diplomate est un média indépendant d’actualité et d’analyse consacré aux relations internationales, à la diplomatie et aux enjeux stratégiques (défense, sécurité, influence).