Au moment où Jérôme Bonnafont prend la parole lors de la 10 202e séance du Conseil de sécurité, les diplomates américains se lèvent et quittent brièvement la salle. La délégation regagne ensuite ses places avant son propre tour de parole. L’ambassadeur Dan Negrea confirme alors que ce départ était délibéré et visait la France.

« C’est pourquoi nous sommes sortis pendant l’intervention de la France », explique-t-il. Le représentant américain reproche à Paris de feindre l’indignation morale et de vouloir donner des leçons sur tous les sujets. Il inclut les droits humains parmi les questions qu’il juge sans rapport avec la paix et la sécurité internationales.

Dan Negrea affirme que Washington a jusque-là toléré cette posture au nom de la camaraderie entre les cinq membres permanents. Il conditionne la fin de cette protestation à l’abandon par Paris d’une rhétorique qu’il qualifie de « condescendante et irrespectueuse ». 

Une sortie ciblée pendant le débat sur l’Ukraine

La réunion portait sur la guerre en Ukraine, à la demande de Kiev. Elle avait été convoquée après de nouvelles frappes russes contre des villes, des ports et des navires en mer Noire. La France figurait parmi les cinq membres du Conseil ayant soutenu cette demande.

L’intervention de Jérôme Bonnafont ne faisait aucune référence au différend franco-américain. L’ambassadeur français a dénoncé l’intensification des frappes russes, les atteintes aux installations humanitaires et les attaques contre les exportations agricoles ukrainiennes. Il a demandé à Moscou de mettre fin aux combats et de négocier directement avec l’Ukraine, avec la participation des États-Unis et des Européens.

Washington a également condamné les dernières frappes russes et appelé à un cessez-le-feu. Son cadrage diffère toutefois de celui de Paris. La délégation américaine a invité l’Ukraine comme la Russie à revenir à la table des négociations, là où la France a placé sur Moscou la responsabilité première de l’arrêt des hostilités.

Le départ américain n’a modifié ni l’ordre du jour ni le déroulement formel de la séance. Aucun texte n’était soumis au vote. Le geste visait la France, non le contenu précis de son intervention sur l’Ukraine.

Un second mandat soutenu par 144 États

Le déclencheur se trouve trois jours plus tôt à l’Assemblée générale. Vendredi 24 juillet, les États membres examinent la recommandation du secrétaire général António Guterres de renouveler pour quatre ans la nomination de Volker Türk. La résolution 48/141, qui a créé le poste de haut-commissaire, autorise un second mandat de cette durée.

Les États-Unis tentent d’abord d’obtenir un report d’une semaine, en invoquant un calendrier trop resserré et l’absence de consultations suffisantes. Leur demande est rejetée par 63 voix contre 27, avec 47 abstentions. La Russie propose ensuite une prolongation limitée au 31 décembre 2026, afin de laisser le prochain secrétaire général participer au choix du titulaire. Son texte est écarté par 71 voix contre 19, avec 52 abstentions.

L’Assemblée approuve finalement le renouvellement de Volker Türk par 144 voix contre 10, avec 13 abstentions. Son nouveau mandat courra du 12 octobre 2026 au 11 octobre 2030. Les votes négatifs viennent de l’Argentine, du Burkina Faso, des États-Unis, d’Israël, du Mali, du Niger, du Nicaragua, de la Corée du Nord, de la Russie et de Trinité-et-Tobago.

Ce vote commun ne traduit pas une position commune. Le représentant américain Jeff Bartos a dénoncé une procédure précipitée et accusé Volker Türk d’utiliser son bureau comme un instrument politique, sévère avec les démocraties et trop conciliant avec les régimes autoritaires. Il a menacé de réexaminer l’engagement et le financement américains.

Moscou a développé un grief presque inverse, accusant le haut-commissaire de servir les intérêts géopolitiques occidentaux. Israël lui reproche pour sa part un traitement partial de la guerre à Gaza. La France a défendu sa rigueur, son impartialité et son rôle de « voix de conscience ». Le même bulletin négatif recouvre donc des critiques parfois incompatibles.

Une polémique née sur X

Samedi 25 juillet, la mission française auprès de l’ONU à Genève répond à une vidéo de l’intervention américaine. « Les États-Unis étaient autrefois un phare des droits humains. Ce n’est plus le cas », écrit-elle en anglais.

La publication associe ensuite Washington à la Corée du Nord, au Nicaragua, au Mali et à la Russie, quatre des neuf autres opposants au renouvellement. Elle présente les États-Unis comme isolés et affirme que le monde ne les écoute plus, sous le mot-dièse « AmericaAlone ».

Le lendemain, l’ambassadeur américain auprès de l’ONU, Mike Waltz, réplique. Il accuse la France de détourner l’attention de ce qu’il décrit comme un vote honteux. Selon lui, Paris a soutenu un responsable qui admoneste les États-Unis, le Royaume-Uni et Israël tout en ménageant certains des gouvernements les plus répressifs.

Le désaccord porte ainsi autant sur le sens du scrutin que sur le bilan de Volker Türk. Paris transforme le vote américain en jugement sur la place de Washington dans la défense des droits humains. L’administration américaine soutient qu’elle a sanctionné un responsable et une procédure, non le principe même de ces droits.

Paris répond sans reprendre l’invective

À la fin de la séance du Conseil, Jérôme Bonnafont demande de nouveau la parole. Il ne mentionne ni le départ américain ni les attaques de Dan Negrea. Il rappelle les célébrations du 250e anniversaire des États-Unis, auxquelles la France a participé, ainsi que l’illumination récente de la statue de la Liberté.

L’ambassadeur invoque ensuite les trois missions fondatrices de l’ONU, la paix et la sécurité internationales, les droits humains et le développement. Il réaffirme la volonté française de défendre l’indépendance de l’organisation et sa capacité d’action, avant de revenir au soutien de Paris à l’intégrité territoriale et à la souveraineté de l’Ukraine.

Cette réponse indirecte replace la passe d’armes dans une alliance ancienne, sans effacer le désaccord. La scène ne constitue pas une rupture franco-américaine. Elle introduit néanmoins une menace de boycott ciblé entre deux membres permanents du Conseil, puisque Washington affirme qu’il renouvellera son départ tant que la France ne modifiera pas son discours.

Le second mandat de Volker Türk est désormais acquis jusqu’en octobre 2030. La prochaine intervention française au Conseil montrera si la sortie américaine de lundi reste un épisode isolé ou devient une pratique appelée à se répéter.