Recevant lundi 27 juillet le haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, au palais de Baabda, le président Joseph Aoun a prévenu que Beyrouth n’accepterait pas la poursuite des violations qu’il impute à Israël dans le sud du pays.

« Le Liban est engagé dans l’exécution de l’accord-cadre, mais n’acceptera pas qu’Israël continue d’en violer les dispositions », a déclaré le chef de l’État. Il a également reproché aux autorités israéliennes d’ignorer les appels internationaux au respect du dispositif.

Joseph Aoun accuse les forces israéliennes de poursuivre la destruction de maisons et le terrassement de villages dans les secteurs qu’elles occupent. Il considère ces opérations comme une violation directe des droits humains et une transgression manifeste des lois et des normes internationales. Il appelle la communauté internationale à intervenir pour y mettre fin.

Le président libanais affirme également que des lieux religieux et patrimoniaux ont été pris pour cible alors qu’ils n’abritaient, selon lui, ni installation militaire ni présence armée. Il y voit des intentions préméditées visant à la fois les habitants et le patrimoine du Sud.

Des secteurs pilotes déjà contestés

Dans un communiqué publié dimanche, l’armée libanaise a fait état de démolitions systématiques, de tirs d’artillerie, de rafales d’armes automatiques et d’incendies dans plusieurs localités du Sud, notamment autour de Kfar Tebnit, Haddatha, Kounine et Khiam.

L’institution militaire a aussi accusé Israël d’avoir détruit une installation hydraulique à Markaba, emporté des gravats dans des zones frontalières et incendié des oliveraies ainsi que des terres agricoles à Aïtaroun. Elle affirme que des tirs se sont produits près de plusieurs de ses positions, dont celle de Zawtar Al-Gharbiya.

« La poursuite de ces attaques entrave l’achèvement du déploiement de l’armée, empêche le retour des habitants et l’établissement de la stabilité dans le Sud », a déclaré le commandement libanais.

La localisation exacte de chaque incident, le statut des bâtiments touchés et les circonstances des destructions ne sont toutefois pas établis par une source indépendante accessible.

La séquence est d’autant plus sensible que les premières opérations pilotes prévues par l’accord ont commencé le 20 juillet à Froun, Srifa et Zawtar Al-Gharbiya. Washington les a présentées comme le résultat des discussions de suivi menées à Rome. Cette annonce portait sur le lancement du mécanisme, pas sur l’achèvement d’un retrait israélien dans les trois localités.

Un incident survenu dès le lendemain a exposé la fragilité du dispositif. L’armée libanaise a confirmé être entrée à Zawtar Al-Gharbiya, tout en assurant ne pas avoir pénétré dans la localité voisine de Zawtar Al-Sharqiya.

Israël soutient au contraire que des militaires libanais, accompagnés d’un véhicule du génie, ont avancé d’environ 150 mètres dans sa « zone de sécurité » et franchi des obstacles hors du périmètre pilote convenu. « Les soldats de Tsahal ont tiré uniquement des coups de semonce en l’air », a déclaré le ministère israélien des affaires étrangères, ajoutant qu’aucun militaire libanais n’avait été blessé.

Ce désaccord touche au cœur du mécanisme, qui doit déterminer où et quand l’armée libanaise peut prendre le contrôle du terrain, permettre le retour des habitants et ouvrir la reconstruction.

Un redéploiement israélien sans calendrier

Signé à Washington le 26 juin après cinq cycles de négociations directes sous médiation américaine, l’accord-cadre trilatéral n’est ni un traité de paix ni une promesse de retrait automatique. Le texte décrit un « processus réciproque, séquencé et soumis à conditions ».

Le Liban doit rétablir l’autorité de l’État sur l’ensemble de son territoire. Tous les groupes armés non étatiques doivent être désarmés de manière complète et vérifiable. Leurs infrastructures militaires doivent être démantelées et les fonctions de défense confiées aux seules institutions libanaises. Ces mesures sont censées permettre aux forces israéliennes de se redéployer progressivement hors du territoire libanais.

Le texte ne fixe aucune date butoir, mais renvoie les modalités de sécurité et de vérification à une annexe qui n’a pas été rendue publique. Il préserve aussi le droit de chaque État à la légitime défense. La qualification de chaque opération israélienne comme violation du cadre ne peut donc être tranchée au seul vu des documents disponibles. Elle demeure, en l’état, l’accusation portée par Beyrouth.

L’ambiguïté est renforcée par les déclarations israéliennes. L’accord consigne qu’Israël n’a pas d’ambition territoriale au Liban. Le ministre israélien de la défense, Israël Katz, a pourtant demandé à l’armée de se préparer à une présence prolongée.

« Il n’y aura aucun redéploiement d’Israël dans le sud du Liban, aucun retrait », a-t-il affirmé au lendemain de la signature. Il a conditionné tout départ au désarmement du Hezbollah dans l’ensemble du pays.

Le Hezbollah, qui n’a pas participé aux négociations, rejette pour sa part l’accord et son désarmement. « Lier le retrait israélien au désarmement de la résistance dans tout le Liban franchit toutes les lignes rouges », a déclaré son secrétaire général, Naïm Qassem. Celui-ci a qualifié l’accord d’« inexistant » et d’abandon de la souveraineté libanaise.

Le mécanisme repose ainsi sur une condition refusée par son principal destinataire. Israël subordonne son départ à la neutralisation vérifiée de l’arsenal du Hezbollah. Beyrouth soutient de son côté que la poursuite des opérations israéliennes empêche l’État et son armée d’étendre leur autorité.

L’ONU examine les violations imputées à toutes les parties

La visite de Volker Türk, organisée les 26 et 27 juillet, intervient au moment où la bataille diplomatique se déplace vers le terrain de la preuve. D’après la présidence libanaise, le Haut-Commissariat suit les opérations israéliennes menées depuis le 2 mars afin de préparer un rapport détaillé.

Aucun compte rendu propre au Haut-Commissariat n’était encore publié pour confirmer cette formulation précise à l’issue de la rencontre. Le mandat annoncé publiquement par Volker Türk est plus large et porte sur les agissements de l’ensemble des belligérants.

« Je demande la fin immédiate des hostilités, le retrait d’Israël du territoire libanais et des enquêtes sur les violations commises par toutes les parties », avait-il déclaré le 15 juin devant le Conseil des droits de l’homme. Il avait alors annoncé le déploiement, avec l’accord du gouvernement libanais, d’une mission d’évaluation « indépendante et impartiale ».

Cette structure n’est pas une commission d’enquête judiciaire. Elle doit recueillir des informations et évaluer les violations présumées du droit international humanitaire et des droits humains.

Un précédent rapport du Haut-Commissariat, publié le 24 avril, avait documenté des frappes israéliennes ayant touché des civils et des personnels médicaux. Il relevait également des tirs de roquettes non guidées attribués au Hezbollah vers des zones résidentielles israéliennes.

Dimanche, après avoir rencontré à Beyrouth des personnes ayant perdu des proches ou leur logement, Volker Türk a livré un constat plus personnel. « Le chagrin, le désespoir et la frustration sont palpables. Le bilan pour les civils est dévastateur », a-t-il écrit. Il a ajouté que les personnes rencontrées lui avaient transmis une exigence commune de justice.

Le premier ministre Nawaf Salam a plaidé lundi pour la poursuite de la collecte et de la conservation des éléments relatifs à des actes susceptibles de constituer des crimes de guerre. Selon ses services, l’équipe d’experts doit étudier des violations du droit humanitaire commises depuis octobre 2023. Cette période de référence n’apparaît pas dans le mandat public annoncé en juin par le Haut-Commissariat et aucune qualification pénale n’est établie à ce stade.

La nouvelle phase des hostilités s’est ouverte le 2 mars par des salves de missiles et de drones revendiquées par le Hezbollah contre Israël. Elles ont été suivies de frappes israéliennes de grande ampleur et d’opérations terrestres. À la fin de mars, l’ONU avait confirmé que plusieurs divisions israéliennes opéraient à plusieurs kilomètres au nord de la Ligne bleue.

Le ministère libanais de la santé a porté le bilan, le 26 juillet, à 4 332 morts et 12 236 blessés depuis le début de cette nouvelle phase du conflit. Ces chiffres ne peuvent pas être vérifiés indépendamment dans leur intégralité. Le relevé public disponible ne fournit pas de ventilation complète entre civils et combattants.

La collecte des preuves ouvre une autre ligne de tension. Le point 13 de l’accord-cadre prévoit que le Liban et Israël travaillent à la cessation des actions jugées hostiles dans les enceintes politiques ou juridiques internationales. Plusieurs organisations de défense des droits humains craignent que cette disposition ne limite les recours devant les juridictions internationales. Elle n’interdit pas explicitement la documentation des violations, mais son interprétation placera le processus diplomatique face à l’exigence de responsabilité.

Le calendrier reste le point aveugle

Devant Volker Türk, Joseph Aoun a également reconnu que la guerre avait retardé plusieurs réformes intérieures. Il a assuré que le gouvernement les poursuivrait parce qu’elles représentent une nécessité pour le Liban, et non pour satisfaire les demandes de la communauté internationale.

La capacité de l’État à reprendre le contrôle du Sud dépendra aussi de son fonctionnement institutionnel, des moyens accordés à l’armée et du financement de la reconstruction.

Ni le calendrier du rapport des Nations unies, ni les prochaines étapes du redéploiement israélien, ni l’extension des secteurs pilotes ne sont connus. L’annexe de sécurité reste confidentielle et aucune carte publique indépendante ne permet de délimiter précisément toutes les positions israéliennes au 27 juillet.

La prochaine extension des zones pilotes donnera la première mesure concrète de l’accord. S’il ne permet ni de vérifier les violations dénoncées ni de synchroniser le désarmement, le déploiement de l’armée libanaise et le redéploiement israélien, le cadre signé à Washington restera sans prise suffisante sur le terrain.