Lors de son dixième et dernier discours aux armées, prononcé lundi 13 juillet à l’Hôtel de Brienne, à Paris, le président français Emmanuel Macron a qualifié d’« absurdité » l’idée que chaque État puisse accumuler séparément ses capacités militaires sans affaiblir l’ensemble du continent.

« À l’heure où l’Europe se réarme, penser que le sens de l’histoire serait que chacun d’entre nous accumule séparément des capacités est une absurdité », a affirmé le chef de l’État.

Le président français a dénoncé les réflexes nationaux qui ralentissent les programmes communs et multiplient les équipements concurrents. « Partout où on crée de la dyssynergie, on se fait plaisir sur le moment, mais on crée les retards de demain », a-t-il déclaré. « Partout où on flatte les nationalismes, en France ou ailleurs, on se trompe sur l’histoire qui est la nôtre. Le patriotisme, oui, le nationalisme, jamais. »

Son appel ne vise pas à effacer les souverainetés militaires nationales. Emmanuel Macron demande aux Européens de préserver « nos spécificités propres, nos modes de décision, nos forces d’intervention, notre crédibilité », tout en construisant les équipements et les standards dont aucun pays ne peut supporter seul le coût et la complexité.

L’échec du SCAF comme avertissement

Lancé en 2017 par la France et l’Allemagne, puis rejoint par l’Espagne, ce programme devait préparer un ensemble de combat aérien de nouvelle génération autour d’un futur avion de chasse, de drones, de capteurs et de systèmes interconnectés.

Le projet s’est enlisé dans les désaccords entre Dassault Aviation et Airbus sur le partage des responsabilités industrielles, la maîtrise des technologies et la gouvernance du programme. Son échec expose les contradictions du réarmement européen. Les États augmentent leurs budgets, mais continuent de défendre leurs industries nationales, de développer des équipements concurrents ou d’acheter des matériels produits hors d’Europe.

Pour Emmanuel Macron, le revers du SCAF ne doit pas entraîner l’abandon des autres coopérations. Le chef de l’État a cité le futur système de combat terrestre franco-allemand, les programmes d’alerte avancée, la défense aérienne, les frappes dans la profondeur et les capacités spatiales.

Paris souhaite notamment développer un système européen d’alerte reposant sur des satellites et des radars terrestres, ainsi que des constellations spatiales communes. Un sommet international consacré à l’espace doit être organisé en France les 9 et 10 septembre. Il devra permettre de rapprocher les stratégies nationales, de définir des standards industriels partagés et de réduire la dépendance européenne envers les technologies étrangères.

La coexistence de matériels, de normes et de chaînes logistiques différents renchérit les programmes, ralentit les livraisons et complique les opérations communes. Elle réduit aussi la capacité des industriels européens à produire en grande série, alors que les besoins en drones, missiles, munitions et systèmes de défense aérienne augmentent rapidement.

« Une armée statique serait une armée défaite », a prévenu Emmanuel Macron. Il demande aux industriels d’investir, de prendre davantage de risques et d’accélérer leurs cadences de production. Le réarmement européen, dans sa conception, doit déboucher sur des capacités disponibles et interopérables, et non sur une nouvelle juxtaposition de catalogues nationaux.

Un effort budgétaire concentré sur les capacités

À son arrivée à l’Élysée en 2017, le budget annuel des armées s’élevait à 32 milliards d’euros. Il dépasse 57 milliards en 2026 et doit approcher 64 milliards en 2027.

Le président affirme avoir respecté l’objectif fixé au début de son premier mandat de porter l’effort de défense à 2 % de la richesse nationale. « Nous l’avons chaque année tenu à l’euro près », a-t-il assuré en évoquant l’exécution des lois de programmation militaire.

L’actualisation de la programmation militaire ajoute 36 milliards d’euros à la trajectoire prévue entre 2026 et 2030. Elle porte à 436 milliards d’euros les crédits budgétaires consacrés à la mission défense sur l’ensemble de la période 2024-2030.

Les moyens supplémentaires doivent d’abord permettre d’augmenter les stocks de munitions et d’améliorer la préparation opérationnelle. Les armées françaises, comme celles de leurs partenaires, tirent les conséquences de la guerre en Ukraine, qui a révélé l’ampleur des consommations de missiles, d’obus, de drones et de pièces détachées dans un conflit prolongé de haute intensité.

Une deuxième partie de l’effort doit renforcer les capacités liées à la souveraineté. Elle concerne l’alerte avancée, le spatial, les frappes dans la profondeur, la défense sol-air et le rehaussement de la dissuasion nucléaire. Cette dernière évolution s’inscrit dans la doctrine de « dissuasion avancée » présentée par Emmanuel Macron en mars.

Le troisième volet porte sur l’adaptation au combat contemporain. Il comprend la défense contre les drones, la guerre électromagnétique, l’intelligence artificielle, le quantique, la robotisation et le durcissement des capacités terrestres, aériennes et navales.

La hausse des crédits ne règle toutefois pas, à elle seule, la question du format des forces. Les armées françaises restent engagées sur plusieurs théâtres à la fois. Elles participent au renforcement du flanc oriental de l’OTAN en Roumanie, dans les pays baltes et en Finlande. La marine demeure sollicitée de l’Atlantique Nord au Moyen-Orient. Paris poursuit également ses opérations contre les groupes djihadistes au Levant et maintient environ 700 militaires au Liban sous mandat des Nations unies.

L’Ukraine comme test de la défense européenne

Le discours précède une nouvelle réunion de la coalition des volontaires, qui rassemble plus de trente pays soutenant l’Ukraine. Les dirigeants réunis à Paris doivent examiner le renforcement des défenses aériennes ukrainiennes, la mobilisation des industries militaires et de nouvelles mesures contre la flotte utilisée par Moscou pour contourner les sanctions occidentales.

Cette coalition, lancée à l’initiative de la France et du Royaume-Uni, vise aussi à préparer les garanties de sécurité qui pourraient accompagner un éventuel accord de paix. Des éléments de planification militaire ont été constitués, sans qu’un déploiement de forces européennes en Ukraine ait été décidé.

Le Kremlin accuse les membres de la coalition d’encourager la poursuite de la guerre et affirme qu’il suivra étroitement les résultats de la réunion. Moscou conteste l’idée que les Européens puissent contribuer à des garanties de sécurité sans prendre en compte les exigences russes.

Pour Paris, l’enjeu consiste au contraire à empêcher qu’un règlement soit imposé à l’Ukraine sans protection durable contre une nouvelle offensive. La capacité des Européens à soutenir Kyiv dans la durée sert ainsi de test à l’autonomie stratégique défendue par Emmanuel Macron.

Le défilé du 14-Juillet doit donner une traduction visible à cette orientation. Des militaires ukrainiens et des représentants de plusieurs pays de la coalition doivent défiler aux côtés des forces françaises, ainsi que des partenaires européens, canadiens et indopacifiques.

Une présence française jusqu’en mer d’Arabie

Emmanuel Macron a également rappelé le déploiement de la marine nationale en mer d’Arabie « depuis de longs mois ». Cette présence vise à maintenir une capacité autonome d’appréciation de la situation et à protéger les intérêts français dans une région affectée par les tensions autour du détroit d’Ormuz.

La France et le Royaume-Uni préparent une mission multinationale destinée à soutenir la liberté de navigation. Sa mise en œuvre reste conditionnée à la situation sécuritaire, à la coordination avec les États riverains et à l’absence d’escalade militaire.

Paris et Londres ont rappelé dans une déclaration conjointe que « le détroit d’Ormuz est une artère vitale pour l’économie mondiale » et que le rétablissement d’un transit sûr pour les navires de toutes les nations constitue « un sujet de préoccupation mondiale ».

Le sultanat d’Oman a accepté de coopérer avec les deux pays afin de sécuriser la navigation dans ses eaux territoriales. « La France et le Royaume-Uni se tiennent également prêts à déployer la mission militaire multinationale plus large pour soutenir la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz », ont déclaré les deux gouvernements.

Cette perspective est contestée par l’Iran, qui estime que la sécurité du détroit relève des États riverains et refuse qu’il devienne un espace de démonstration militaire pour des puissances extérieures à la région. Cette opposition limite, pour l’heure, la portée opérationnelle de l’initiative franco-britannique.

De l’Europe orientale à la mer d’Arabie, Emmanuel Macron cherche à inscrire l’action militaire française dans des coalitions capables de mutualiser les moyens sans renoncer aux souverainetés nationales. Après l’échec du SCAF, la crédibilité de cette doctrine dépendra moins des annonces budgétaires que de la capacité des Européens à produire ensemble, dans les délais, les équipements dont leur sécurité dépend désormais.