Dans un communiqué diffusé par le ministère de la Communication le 6 août, les autorités ont annoncé une « vérification analytique contradictoire » sur un échantillonnage représentatif des exportations d’hydroxyde de cobalt. Les analyses doivent être confiées à un laboratoire congolais et à un laboratoire international accrédité. Le Comité national de protection contre les rayonnements ionisants, le Commissariat général à l’énergie atomique et le Centre d’expertise, d’évaluation et de certification doivent notamment participer aux travaux.

Un groupe de travail interministériel est parallèlement chargé de vérifier les éléments publiés, d’évaluer les éventuels risques sanitaires et environnementaux et de proposer des mesures. Le gouvernement prévoit la remise d’un rapport dans les soixante jours et affirme que ses conclusions seront rendues publiques. Des consultations doivent aussi être engagées avec l’Agence internationale de l’énergie atomique, l’AIEA, en vue d’une mission d’appui technique.

Le Financial Times a rapporté, vendredi, que les autorités envisageaient également l’installation de détecteurs de rayonnements pour mieux contrôler les camions transportant les minerais à la sortie du pays. L’enquête doit associer les organismes congolais chargés de la sûreté nucléaire et de l’énergie atomique aux autres administrations compétentes.

La présence d’uranium dans les minerais du sud-est congolais n’est pas, en elle-même, contestée. Le gouvernement rappelle que l’uranium se trouve naturellement associé au cuivre et au cobalt dans certaines formations géologiques du Lualaba et du Haut-Katanga. L’étude de Nature Communications part du même constat géologique. Le désaccord porte surtout sur les quantités qui auraient suivi le cobalt au cours du traitement industriel puis franchi les frontières dans les produits exportés.

Kinshasa affirme que ses propres analyses de la composition des produits miniers marchands ne corroborent pas les tendances avancées par les chercheurs. Il souligne surtout que l’étude ne repose pas sur des mesures directes effectuées sur les cargaisons exportées et que son modèle n’est pas propre à chaque installation industrielle. Les auteurs reconnaissent eux-mêmes que leur modèle de transfert est volontairement non spécifique aux usines, dont les procédés et les minerais traités diffèrent sensiblement.

Une estimation de 2 000 à 5 000 tonnes

L’étude à l’origine de la controverse a été publiée le 30 juillet dans Nature Communications par Ryan A. Manzuk, chercheur associé à Princeton University et à l’Université du Wisconsin-Madison, et Sébastien Philippe, du département de génie nucléaire et de physique appliquée de cette même université. Le texte a été évalué par les pairs avant sa publication.

Les chercheurs ont combiné des données géologiques et géochimiques, des informations sur les teneurs des minerais, des cartes de minéralisation et des données commerciales et de production au niveau des mines pour la période 2000-2024. Ils ont ensuite modélisé la part d’uranium susceptible de rester dans le circuit hydrométallurgique du cobalt jusqu’à l’hydroxyde brut, qui constitue selon leur étude la forme d’exportation de plus de 95 % de la production congolaise de cobalt.

Leur scénario intermédiaire aboutit à une fourchette comprise entre 2 000 et 5 000 tonnes d’uranium naturel qui auraient été exportées incorporées à de l’hydroxyde de cobalt sur vingt-cinq ans. Les auteurs évaluent en outre entre 1 000 et 4 000 tonnes la quantité qui aurait pu être rejetée dans des résidus miniers sous des formes qu’ils jugent relativement mobiles, ce qui fonde une partie de leurs préoccupations environnementales. Ces chiffres sont des estimations et non le résultat d’un inventaire physique de cargaisons analysées une par une.

Selon l’étude, cobalt et uranium peuvent suivre des comportements proches à certaines étapes du traitement hydrométallurgique. Sans procédé spécifiquement conçu pour séparer l’uranium, une partie de celui-ci peut donc demeurer dans le flux qui aboutit à l’hydroxyde de cobalt. Les chercheurs considèrent que les opérations ordinaires d’élimination des impuretés ne suffisent pas toujours à l’extraire efficacement.

Ils ont recherché dans les données douanières des indices d’utilisation de deux procédés susceptibles de retirer spécifiquement l’uranium, notamment l’ajout d’acide phosphorique. Sur les 31 mines de leur échantillon, onze présentent des importations d’acide phosphorique et trois seulement atteignent de façon régulière le seuil indicatif retenu par les auteurs pour un traitement à grande échelle. Ils estiment qu’environ 20 % des exportations cumulées de cobalt jusqu’en 2024 présentent des indices d’un procédé ciblé de retrait de l’uranium. Cette méthode reste indirecte puisque l’acide phosphorique peut aussi avoir d’autres usages industriels.

L’étude estime aussi qu’environ 65 % de l’uranium naturel ainsi modélisé dans les exportations aurait accompagné des cargaisons destinées à des entreprises à capitaux chinois, au cœur de l’industrie mondiale du raffinage du cobalt. Ce chiffre décrit la destination commerciale du cobalt telle qu’elle ressort du modèle. Il ne démontre ni une extraction ultérieure de l’uranium en Chine, ni son utilisation finale, ni une exportation volontaire d’uranium par les producteurs congolais.

Des antécédents dans de grandes mines

L’hypothèse d’un passage de l’uranium dans la chaîne du cobalt ne repose toutefois pas uniquement sur la modélisation universitaire. L’enquête menée conjointement par le Financial Times et Lighthouse Reports s’appuie aussi sur des documents d’entreprise relatifs à plusieurs grandes opérations minières du sud-est de la RDC et sur des entretiens avec des responsables et anciens cadres du secteur.

Le cas le plus détaillé concerne Tenke Fungurume, l’un des grands complexes cuivre-cobalt du pays, passé sous le contrôle du groupe chinois CMOC après le rachat en novembre 2016 de la participation détenue par l’américain Freeport-McMoRan. Selon des documents internes consultés par les deux médias, les teneurs en uranium de l’hydroxyde de cobalt sec auraient dépassé le seuil congolais de 75 parties par million pendant plus de 70 % des jours pour lesquels des résultats d’analyse étaient disponibles entre juin 2016 et décembre 2020.

Lighthouse Reports affirme qu’un relevé interne datant de décembre 2016 faisait apparaître une concentration pouvant atteindre 1 100 parties par million. Des documents étudiés par les journalistes décrivent aussi des essais destinés à retirer l’uranium et indiquent que le problème aurait encore été observé plusieurs années plus tard. Ces données proviennent du corpus documentaire obtenu par l’enquête journalistique et ne constituent pas une mesure indépendante réalisée en 2026 sur les exportations actuelles de la mine.

Dans sa réponse à Lighthouse Reports, le groupe a déclaré n’avoir connaissance d’aucun cas dans lequel les produits de cobalt de Tenke Fungurume auraient dépassé les limites réglementaires applicables et a affirmé que ses exportations respectaient les exigences congolaises. Freeport-McMoRan n’a pas commenté les éléments historiques présentés par l’enquête.

D’autres opérateurs ont déjà rencontré des problèmes liés à la radioactivité des minerais. Le Financial Times rapporte que Kamoto Copper Company, filiale de Glencore, et le complexe Metalkol d’Eurasian Resources Group ont mis en place des procédés permettant de réduire les teneurs en uranium dans certains flux. ERG a indiqué au journal que Metalkol était certifié conforme aux exigences réglementaires applicables par l’autorité congolaise de sûreté nucléaire.

Un précédent documenté existe aussi en aval de la chaîne. L’étude de Nature Communications cite le cas de la raffinerie de Kokkola, en Finlande, où de l’uranium a été récupéré entre 2010 et 2017 à partir de produits cobaltifères originaires de RDC avant d’être déclaré dans le cadre réglementaire applicable. Le Financial Times rapporte que l’exploitant de cette raffinerie décrivait l’uranium comme une impureté incidente et non comme un coproduit recherché pour sa valeur commerciale.

Une question nucléaire à distinguer du risque militaire

La présence d’uranium naturel dans du cobalt ne signifie pas que les cargaisons contiennent de l’uranium enrichi ou directement utilisable dans une arme nucléaire. L’AIEA rappelle que l’uranium naturel est composé à environ 99 % d’uranium 238 et ne contient qu’environ 0,72 % d’uranium 235. Pour la plupart des usages nucléaires nécessitant une proportion supérieure d’uranium 235, il doit passer par plusieurs étapes industrielles, dont la conversion puis l’enrichissement.

La question soulevée par les chercheurs concerne donc d’abord la traçabilité d’une matière nucléaire potentielle lorsqu’elle circule à faible concentration comme impureté d’un autre minerai. Manzuk et Philippe estiment que moins de 10 % de la quantité d’uranium calculée dans leur modèle a fait l’objet d’une déclaration publique et d’un placement sous garanties internationales. Ils y voient une lacune possible dans le suivi de ces flux.

Cette interprétation ne permet cependant pas de conclure que la RDC a enfreint ses obligations internationales. Le Financial Times rapporte qu’un spécialiste de l’AIEA a indiqué que l’Agence ne disposait d’aucun élément montrant que Kinshasa ne respectait pas ses obligations en matière de garanties. Le journal précise également que des exportations de cobalt contenant de faibles teneurs d’uranium ne sont pas nécessairement soumises à déclaration auprès de l’AIEA lorsqu’elles sont destinées à des usages non nucléaires.

Le gouvernement congolais défend la même distinction. Il soutient que l’uranium présent à l’état de traces dans un minerai ou un concentré de cobalt n’entre dans la comptabilité nucléaire que lorsqu’il est spécifiquement récupéré comme matière brute. Kinshasa réaffirme en parallèle son engagement envers le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires et les mécanismes de garanties de l’AIEA.

L’étude de Nature Communications formule une lecture plus préoccupante pour l’étape aval. Ses auteurs estiment que les volumes cumulés pourraient devenir significatifs si l’uranium était récupéré après raffinage et soulèvent notamment la question des obligations déclaratives dans les États importateurs. Ils ne démontrent toutefois pas que l’uranium estimé dans les cargaisons congolaises ait été systématiquement récupéré, et l’enquête de Lighthouse Reports dit ne pas établir comment l’uranium éventuellement arrivé en Chine y aurait été utilisé.

Une chaîne du cobalt sous surveillance accrue

La réponse congolaise intervient alors que la maîtrise des exportations de cobalt est déjà devenue un instrument majeur de la politique minière de Kinshasa. L’Agence internationale de l’énergie estime que les prix du cobalt ont augmenté d’environ 130 % entre janvier 2025 et avril 2026, une hausse qu’elle attribue largement aux restrictions congolaises sur les exportations. Elle considère désormais le nouveau système de quotas de la RDC comme un risque important pour une chaîne d’approvisionnement particulièrement concentrée.

Cette concentration donne une portée commerciale et stratégique supplémentaire au débat sur la radioactivité. De nouvelles exigences de contrôle, une obligation plus systématique de retraitement ou des rejets de cargaisons pourraient affecter non seulement les producteurs congolais, mais aussi les raffineurs et les industriels dépendant du cobalt. Aucune de ces conséquences n’est cependant annoncée à ce stade. La priorité officielle reste la vérification des concentrations et l’évaluation des risques.

Les entreprises chinoises présentes dans le sud-est congolais ont, de leur côté, rejeté l’idée d’un problème généralisé. L’Union des sociétés minières aux capitaux chinois en RDC a déclaré le 5 août qu’une vérification menée auprès de ses membres n’avait identifié aucun produit de cobalt présentant, selon elle, une teneur excessive en uranium. Cette déclaration constitue la position de l’association professionnelle et n’est pas une contre-analyse indépendante publiée avec les données brutes permettant de tester les estimations de Nature Communications.

À l’heure du bouclage, le 8 août 2026, deux éléments peuvent donc être séparés. La co-minéralisation naturelle de l’uranium et du cobalt dans le Copperbelt congolais est établie, et plusieurs épisodes de teneurs problématiques ont été documentés ou rapportés dans certaines opérations. En revanche, l’estimation de 2 000 à 5 000 tonnes exportées depuis 2000 demeure un résultat de modélisation que les autorités congolaises contestent et qu’elles ont décidé de soumettre à des analyses contradictoires.

Le prochain élément vérifiable sera donc le résultat d’analyses effectuées sur des cargaisons représentatives, que Kinshasa s’est engagé à intégrer à son rapport dans un délai de soixante jours.