Plusieurs milliers de personnes ont manifesté jeudi à Kiev, Lviv et dans d’autres villes pour réclamer le maintien de Mykhaïlo Fedorov au ministère de la Défense. Dans la capitale, les protestataires ont dénoncé une décision susceptible, à leurs yeux, d’affaiblir l’effort de guerre. Des slogans hostiles au commandant en chef des forces armées, Oleksandr Syrsky, ont également été scandés.

Aucun décompte officiel consolidé n’a été publié. Les images prises à Kiev et à Lviv confirment toutefois l’existence de rassemblements importants, principalement composés de jeunes Ukrainiens. Le mouvement reste difficile à mesurer à l’échelle nationale, mais son apparition constitue un événement politique dans un pays placé sous loi martiale et engagé depuis près de quatre ans et demi dans une guerre totale contre la Russie.

Formellement, Mykhaïlo Fedorov n’a pas été reconduit lors de la formation du nouveau gouvernement. Son éviction s’inscrit dans le remaniement voulu par Volodymyr Zelensky, qui a également conduit au remplacement de la première ministre Ioulia Svyrydenko. La Verkhovna Rada a approuvé jeudi la nouvelle équipe gouvernementale par 264 voix.

Un conflit exposé au grand jour

Volodymyr Zelensky a confirmé que la décision trouvait son origine dans la rupture entre le ministère de la Défense et le commandement militaire. Lors d’une conférence de presse à Kiev aux côtés du premier ministre britannique Keir Starmer, le président ukrainien a reconnu l’échec du dialogue entre Mykhaïlo Fedorov et Oleksandr Syrsky.

« Je voudrais vraiment voir de l’unité. Les parties ne l’ont pas trouvée. Et le problème ne tient pas seulement aux parties, mais aussi à moi », a déclaré Volodymyr Zelensky.

Le chef de l’État a présenté la crise comme un dysfonctionnement dépassant les seuls rapports personnels. Selon lui, les tensions engageaient plusieurs niveaux de la chaîne de commandement et imposaient une décision présidentielle.

« Si les parties ne peuvent pas régler un problème, je devrai le régler », a-t-il poursuivi.

Volodymyr Zelensky assume ainsi d’avoir arbitré en faveur du maintien d’Oleksandr Syrsky. Il estime que le ministère et l’état-major portent chacun une part de responsabilité dans la confusion provoquée au sein de l’armée et de la société. Le président n’a toutefois pas détaillé les désaccords opérationnels qui ont conduit à la rupture.

Devant la presse, l’ancien ministre, Mykhaïlo Fedorov, a soutenu que le commandement militaire avait entravé les réformes défendues par son équipe, notamment dans le domaine des drones et de l’organisation des forces.

« Toutes les initiatives que nous proposions ont commencé à être bloquées », a affirmé Mykhaïlo Fedorov.

L’ancien ministre estime que les structures militaires doivent être rapidement adaptées à l’évolution du conflit, marquée par l’emploi massif de drones, de systèmes autonomes, de moyens de guerre électronique et de capacités de frappe à distance. Il a assuré avoir recherché un compromis avec le commandant en chef avant de se heurter à une obstruction croissante.

Face à ces accusations, Oleksandr Syrsky n’y a pas répondu point par point. Dans un message publié sur Facebook, le général a remercié Mykhaïlo Fedorov pour son travail et exprimé le souhait de le voir continuer à servir l’Ukraine, sans préciser sous quelle forme.

Volodymyr Zelensky a demandé au major général Yevhen Khmara, qui assurait la direction par intérim du Service de sécurité d’Ukraine, d’exercer provisoirement les fonctions de ministre de la Défense. Cette transition laisse en suspens la future répartition des pouvoirs entre le ministère, l’état-major et le commandement des forces armées.

Le bilan d’un ministre de rupture

À 35 ans, Mykhaïlo Fedorov incarnait une génération de responsables issus du numérique plutôt que des structures militaires traditionnelles. Ancien ministre de la Transformation numérique, il avait été nommé à la Défense le 14 janvier avec le soutien de 277 députés.

Sa réputation s’est construite autour de la numérisation de l’État, du développement des drones et de la volonté de raccourcir les circuits d’acquisition militaire. Durant ses six mois au ministère, il a défendu une hausse des achats de drones, l’emploi de systèmes à fibre optique, l’extension des moyens de reconnaissance et le renforcement des capacités de frappe à moyenne portée.

Mykhaïlo Fedorov revendique également des progrès dans les contrats de défense antiaérienne, les essais de missiles balistiques ukrainiens et la réforme des marchés d’armement. Il reconnaît cependant ne pas avoir achevé la réorganisation du ministère selon les normes de l’OTAN. Il n’a pas davantage réussi à généraliser les appels d’offres concurrentiels et les mécanismes de responsabilité promis à son arrivée.

Les résultats militaires récents ne peuvent être attribués à un seul responsable. Le rôle de Fedorov dans l’essor des technologies ukrainiennes lui a néanmoins apporté une forte visibilité au moment où les drones à longue portée frappent plus profondément les infrastructures énergétiques russes. Kiev cherche, par l’innovation, à compenser son infériorité en effectifs et en moyens conventionnels.

Le général Oleksandr Syrsky, âgé de 60 ans, a participé à l’organisation de la défense de Kiev en février 2022, puis à la contre-offensive ukrainienne dans la région de Kharkiv. Son expérience opérationnelle lui assure le soutien de la présidence, mais sa conduite de la guerre et son approche de la mobilisation restent contestées par une partie des militaires, des vétérans et de la société civile.

Le conflit oppose ainsi deux conceptions de l’effort de guerre. La première mise sur une transformation technologique rapide et la remise en cause des procédures existantes. La seconde privilégie la continuité de la chaîne de commandement et l’autorité de l’état-major. Les responsabilités précises dans l’échec de leur coopération demeurent inconnues.

Une recomposition sous les frappes russes

Dans la nuit précédant les manifestations, des missiles russes ont frappé au moins deux secteurs de Kiev. Deux personnes ont été tuées et cinq autres blessées, dont un enfant, selon le bilan communiqué par les services ukrainiens de secours.

L’éviction de Fedorov a déjà produit une première secousse dans la hiérarchie. Le colonel Pavlo Yelizarov, commandant adjoint de l’armée de l’air, a annoncé sa démission dans un message publié sur Facebook. Il affirme que le départ du ministre affaiblira la défense antiaérienne ukrainienne et entraînera de nouvelles pertes lors des attaques russes. Cette démission n’avait pas encore fait l’objet d’une confirmation distincte du ministère de la Défense.

Le remaniement dépasse toutefois le seul appareil militaire. Le Parlement a nommé Serhii Koretskyi, ancien dirigeant du groupe public Naftogaz, au poste de premier ministre par 289 voix. La présidence lui confie la préparation d’un nouvel hiver de guerre, alors que Moscou poursuit ses attaques contre les infrastructures énergétiques ukrainiennes.

Cette priorité explique le choix d’un gestionnaire issu du secteur de l’énergie. Elle ne dissipe pas l’incertitude créée au ministère de la Défense, dont la direction devra assurer la continuité des programmes d’armement, préserver les relations avec les partenaires occidentaux et clarifier le sort des réformes engagées par Mykhaïlo Fedorov.

Un test d’autorité pour Volodymyr Zelensky

Maintenu au pouvoir sous le régime de la loi martiale, qui empêche l’organisation d’élections pendant la guerre, Volodymyr Zelensky conserve une large maîtrise des institutions. Les rassemblements de jeudi montrent cependant que cette autorité n’exclut plus une contestation publique de ses décisions les plus sensibles.

En juillet 2025, des milliers d’Ukrainiens avaient protesté contre une loi réduisant l’indépendance des organismes anticorruption. Face à la pression de la rue et aux critiques des partenaires européens, le président avait présenté un nouveau texte rétablissant leurs garanties institutionnelles.

Le mouvement en faveur de Mykhaïlo Fedorov ne constitue pas, à ce stade, une contestation générale du pouvoir. Il exprime d’abord la crainte d’une rupture dans la modernisation de l’armée et le rejet du maintien d’Oleksandr Syrsky par une partie des manifestants. Aucun élément ne permet encore d’établir que Volodymyr Zelensky envisage de revenir sur son choix.

La prochaine décision sera moins personnelle qu’institutionnelle. Le nom du futur ministre, la marge de manœuvre qui lui sera accordée et le sort des réformes engagées diront si le président parvient à refermer la fracture. En pleine guerre, l’Ukraine dispose de peu de temps pour empêcher qu’un conflit au sommet ne se transforme en rupture opérationnelle.

Sources et documents de référence

Note de transparence : les actes officiels confirment le remaniement, mais n’établissent pas que l’éviction de Mykhaïlo Fedorov aurait été décidée « en faveur » d’Oleksandr Syrsky. Depuis la publication de cet article, la présidence ukrainienne a annoncé le remplacement de Syrsky par Mykhaïlo Drapaty.