Emmanuel Macron et Ahmad al-Charaa veulent faire de la reconstruction syrienne autre chose qu’un chantier national. À Damas, mardi 7 juillet, le président français et son homologue syrien ont affiché leur volonté d’inscrire la Syrie dans de nouveaux circuits de commerce, de transport, d’énergie et de connectivité, au deuxième jour d’une visite française présentée comme la première d’un chef d’État de l’Union européenne depuis la chute de Bachar al-Assad, en 2024.

Elle intervient dans une Syrie encore marquée par plus de treize ans de guerre, par l’effondrement partiel de ses infrastructures et par une transition conduite par Ahmad al-Charaa, ancien chef rebelle devenu président, qui cherche à rouvrir le pays aux capitaux étrangers et à obtenir une reconnaissance plus solide de ses partenaires occidentaux et régionaux.

Au début de cette deuxième journée de visite officielle, Emmanuel Macron a voulu inscrire son déplacement dans un message de soutien à la souveraineté syrienne et à la diversité du pays. « Rien ne pourra étouffer l’aspiration des Syriennes et des Syriens à vivre dans une Syrie pleinement souveraine, sûre, pluraliste, unie », a écrit le chef de l’État sur X. « Ce matin j’ai rencontré la Syrie dans toute sa diversité. J’ai vu la dignité, le courage et la détermination. Ma visite se poursuit. »

La reconstruction comme point d’entrée diplomatique

Le déplacement français donne un contenu économique au rapprochement amorcé entre Paris et Damas depuis la transition syrienne. Emmanuel Macron présente la stabilisation comme la condition d’un retour durable de la Syrie dans les circuits régionaux, mais aussi comme un enjeu de sécurité pour l’Europe, le Levant et la Méditerranée orientale.

« Je suis venu exprimer l’engagement de la France auprès du peuple syrien. Pour une Syrie souveraine, unie dans sa diversité et en paix avec ses voisins. Ensemble, ouvrons une nouvelle page de stabilité et de paix », a-t-il déclaré.

La France accompagne la réintégration de la Syrie, mais elle entend conditionner cette normalisation à la stabilité du pays, à la protection de toutes ses composantes et à la consolidation d’un cadre politique plus inclusif. Dans ce dossier, l’économie n’efface pas les questions de gouvernance. Elle devient l’un des instruments par lesquels Paris espère peser sur la trajectoire syrienne.

Le forum économique franco-syrien organisé à Damas donne à cette ligne un terrain concret. Emmanuel Macron est accompagné de dirigeants d’entreprises françaises actives dans l’énergie, la logistique, les transports et les infrastructures. La présence de groupes comme CMA CGM et TotalEnergies traduit l’intérêt de Paris pour les secteurs qui peuvent structurer la reconstruction et replacer la Syrie dans les échanges régionaux.

Pour Ahmad al-Charaa, l’enjeu est de transformer la normalisation diplomatique en investissements, contrats industriels et réhabilitation des réseaux. Le président syrien a présenté son pays comme un espace de reconstruction ouvert aux partenaires étrangers. « La France est considérée comme un des pays les plus modernes et les plus avancés en termes de reconstruction », a-t-il déclaré dans un entretien diffusé avant la visite. « Nous sommes en train de reconstruire les institutions en Syrie. Nous avons besoin de beaucoup de partenariats avec des sociétés dans différents secteurs. »

CMA CGM, symbole d’un retour par les infrastructures

Le groupe maritime français a signé un accord de partenariat avec la Syrie pendant la visite d’Emmanuel Macron. L’accord porte notamment sur des activités de fret aérien à l’aéroport international de Damas. Il s’ajoute à un contrat annoncé en mai pour l’exploitation de deux ports secs en Syrie.

CMA CGM avait déjà conclu, en 2025, un accord de trente ans pour moderniser et exploiter le port de Lattaquié, principale porte maritime du pays. Situé sur la Méditerranée, ce port est un actif stratégique pour une Syrie qui cherche à retrouver une fonction de carrefour entre la Méditerranée orientale, l’Irak, la Turquie, la Jordanie et les marchés du Golfe.

À Damas, la notion de « hub régional » sert donc de fil conducteur. Elle traduit l’idée d’une Syrie qui ne se limite plus à reconstruire ses routes, ses ports, ses réseaux électriques ou ses hôpitaux, mais tente de redevenir une plateforme de circulation. Marchandises, énergie, données, financements et entreprises sont au cœur de ce projet.

Ahmad al-Charaa a lui-même relié la reconstruction des infrastructures à une vision plus large de l’économie syrienne. « La France va participer à la reconstruction d’infrastructures dans des secteurs comme le tourisme, l’agriculture et l’industrie », a-t-il affirmé. « Et bien sûr, le secteur financier a besoin également de restructuration. »

Pour Paris, cette orientation peut offrir des débouchés économiques aux entreprises françaises, mais aussi une place dans la recomposition des routes régionales. La Syrie occupe une position qui intéresse les acteurs de la logistique, de l’énergie et de la connectivité. Dans une région où les routes commerciales restent fragilisées par les tensions en mer Rouge, dans le Golfe et autour des grands détroits, Damas veut redevenir un point de passage plutôt qu’un espace de rupture.

La levée des sanctions, condition du retour des investisseurs

La diplomatie économique française s’appuie sur un changement de cadre. L’Union européenne a engagé une levée progressive des sanctions économiques contre la Syrie, tout en maintenant des mesures ciblées contre les réseaux liés à l’ancien régime Assad et les acteurs considérés comme des menaces pour la transition. Les États-Unis ont également modifié leur dispositif, avec une levée d’une partie importante des sanctions économiques, tout en conservant des restrictions contre Bachar al-Assad, ses associés, les responsables d’atteintes aux droits humains, les trafiquants de Captagon, les réseaux liés à l’État islamique, à Al-Qaida, à l’Iran et à ses relais régionaux.

Ce desserrement ne suffit pas à lui seul à relancer les investissements. Les entreprises attendent des garanties bancaires, judiciaires et assurantielles. Le retour de capitaux suppose un système financier capable de traiter les paiements, des mécanismes de conformité compatibles avec les règles internationales, une dette clarifiée et une sécurité juridique minimale pour les opérateurs étrangers.

C’est dans ce cadre que Paris met en avant la nécessité d’un « choc de confiance ». La formule vise à rassurer les entreprises sans masquer les obstacles. La France entend accompagner la restructuration financière syrienne, le dialogue avec les institutions internationales et l’assainissement des circuits bancaires. Mais les investisseurs savent que la reconstruction d’un pays sorti de guerre ne se décrète pas depuis une tribune économique. Elle dépend de la stabilité du pouvoir, de la capacité de l’État à sécuriser le territoire et de la lisibilité des règles.

Emmanuel Macron avait déjà posé cette condition lors de la visite d’Ahmad al-Charaa à Paris, en mai 2025. « C’est à une transition pacifique qui assure la stabilité et la souveraineté de la Syrie, qui prend en compte l’intégralité des composantes de sa société civile que nous voulons parler », avait-il déclaré à l’Élysée. « C’est à une égalité de droits et à une vie meilleure pour l’ensemble des Syriennes et des Syriens dans leur diversité que la France réaffirme son soutien. »

Les explosions de Damas rappellent la fragilité du terrain

Cette fragilité s’est imposée au cœur même de la visite. Mardi matin, deux explosions ont eu lieu près de l’hôtel Four Seasons de Damas, où Emmanuel Macron avait passé la nuit. Les autorités syriennes ont fait état de 18 blessés. La présidence française a indiqué que le chef de l’État n’avait pas entendu les déflagrations et qu’il avait poursuivi son programme auprès d’Ahmad al-Charaa.

Selon le ministère syrien de l’intérieur, deux engins explosifs avaient été placés près du ministère du tourisme, l’un dans une voiture stationnée, l’autre dans une poubelle. Les autorités syriennes ont affirmé que les charges se trouvaient hors du périmètre de sécurité de la visite française et qu’elles ne menaçaient pas directement le déplacement présidentiel. Aucune revendication n’a été rapportée dans l’immédiat.

L’incident pèse sur le message recherché par Damas. Le pouvoir syrien veut projeter une image de stabilité, de retour de l’État et d’ouverture économique. Les explosions rappellent au contraire que la sécurité demeure inégale, que des réseaux armés restent actifs et que l’État islamique conserve une capacité de nuisance dans plusieurs zones du pays.

La reconstruction se heurte ici à sa première condition. Sans sécurité, les ports, les aéroports, les centrales électriques, les réseaux bancaires et les corridors commerciaux restent vulnérables. Sans confiance, les accords annoncés demeurent des promesses. La visite d’Emmanuel Macron montre donc autant l’ambition du moment que ses limites immédiates.

Une normalisation encore sous conditions

Pour la France, le pari syrien repose sur un équilibre étroit. Il s’agit d’accompagner la reconstruction sans paraître ignorer les incertitudes politiques de la transition. Emmanuel Macron défend l’allègement des sanctions occidentales et la reprise du dialogue avec Damas, mais Paris insiste aussi sur le pluralisme, l’unité territoriale et la protection des communautés.

Cette prudence vaut aussi pour l’environnement régional. La Syrie post-Assad cherche à redevenir un acteur fréquentable pour les États du Golfe, les Européens et les États-Unis, tout en stabilisant ses relations avec ses voisins. Paris suit de près les équilibres libanais, la question kurde, les réseaux djihadistes et les rapports de force avec les puissances régionales. La reconstruction n’est donc pas seulement un marché. Elle est un instrument de repositionnement diplomatique.

À court terme, la visite d’Emmanuel Macron ouvre une phase de mise à l’épreuve. Les accords annoncés, les missions d’entreprises et les discussions financières devront produire des effets visibles pour éviter que la normalisation ne reste symbolique. Pour Damas, l’objectif est d’attirer vite des partenaires capables de reconstruire les infrastructures. Pour Paris, il s’agit de se placer tôt dans un pays dont la reconstruction pourrait redessiner une partie des circulations économiques du Levant.

La Syrie peut redevenir un carrefour. Elle doit d’abord prouver qu’elle peut redevenir un État sûr, lisible et gouvernable. C’est sur cette ligne de crête que se joue désormais le rapprochement franco-syrien.