La France et le Maroc ont lancé, jeudi 16 juillet à Rabat, un appel à manifestation d’intérêt pour une interconnexion électrique directe entre les deux pays. L’annonce a été faite par le premier ministre français, Sébastien Lecornu, au terme de la 15e Réunion de haut niveau franco-marocaine, coprésidée avec le chef du gouvernement marocain, Aziz Akhannouch.
Cette première consultation doit permettre d’identifier des solutions commercialement viables pour acheminer vers la France de l’électricité renouvelable produite au Maroc. Aucun détail public n’a été fourni sur l’échéance de l’appel, les organismes chargés de son instruction, la puissance recherchée ou les conditions de financement.
« Nous organisons l’avenir aussi », a déclaré Sébastien Lecornu, avant d’annoncer « le lancement aujourd’hui d’un appel à manifestation d’intérêt en matière d’interconnexion électrique ». Le premier ministre a inscrit cette initiative dans une stratégie plus large de rapprochement des entreprises françaises et marocaines dans l’énergie, les transports et les technologies de pointe.
Un corridor énergétique encore à dessiner
Le projet porte sur une liaison directe entre les réseaux marocain et français, vraisemblablement au moyen d’un câble sous-marin. Il créerait une voie d’échange distincte des interconnexions qui relient déjà le Maroc à l’Europe par l’Espagne.
Deux câbles de 400 kilovolts traversent actuellement le détroit de Gibraltar. Mis en service en 1997 et en 2006, ils disposent chacun d’une capacité technique de 700 mégawatts. Une liaison avec la France changerait toutefois d’échelle par sa longueur, sa profondeur et son coût.
Un rapport de travail de RTE daté de mai 2025 aurait examiné plusieurs corridors en courant continu à haute tension, avec une puissance pouvant atteindre 2 000 mégawatts. L’un des scénarios étudiés relierait Nador, dans le nord-est du Maroc, à Fos-sur-Mer, sur le littoral méditerranéen français.
Ces hypothèses n’ont pas été reprises dans l’annonce officielle du 16 juillet. Elles ne constituent donc ni un tracé arrêté ni un cahier des charges validé. L’infrastructure envisagée pourrait atteindre environ 1 300 kilomètres et traverser des zones particulièrement profondes de la Méditerranée. Son coût aurait été estimé entre 4,4 et 9,4 milliards d’euros, avec une hypothèse médiane proche de 6,2 milliards. Ces montants n’ont été confirmés publiquement ni par RTE ni par les deux gouvernements.
Une interconnexion permet de faire circuler l’électricité selon les écarts de prix, la disponibilité des moyens de production et les besoins des réseaux. Les flux peuvent donc s’inverser, même si l’objectif présenté à ce stade porte d’abord sur l’exportation d’électricité renouvelable marocaine vers la France.
Cette orientation pose une première question commerciale. La France a enregistré en 2025 un solde exportateur record de 92,3 térawattheures. Elle peut néanmoins importer ponctuellement lorsque la production solaire ou éolienne d’un partenaire devient plus compétitive, puis réexporter une partie de ces volumes vers d’autres marchés européens.
La rentabilité de la liaison dépendra donc moins des bilans annuels que des écarts de prix horaires, de la disponibilité des renouvelables marocaines et du coût du transport. Elle supposera aussi un cadre réglementaire compatible avec le marché européen de l’électricité.
Pour Rabat, l’infrastructure offrirait un débouché supplémentaire à sa stratégie énergétique. Le royaume ambitionne de porter la part des énergies renouvelables à plus de 52 % de la puissance électrique installée d’ici à 2030. Une connexion avec la France renforcerait également sa position de plateforme énergétique entre l’Afrique du Nord et l’Union européenne.
Le rapprochement politique fournit le socle
L’annonce intervient dans une relation bilatérale profondément réchauffée depuis l’été 2024. Après plusieurs années de tensions alimentées par la réduction des visas français et les accusations d’espionnage au moyen du logiciel Pegasus, Paris et Rabat ont renoué lors de la visite d’État d’Emmanuel Macron au Maroc en octobre 2024.
Aziz Akhannouch a présenté la coopération bilatérale comme un partenariat qui « s’inscrit désormais dans une vision stratégique partagée, fondée sur une convergence politique assumée, une confiance retrouvée et une ambition commune ». Sébastien Lecornu a pour sa part qualifié la réunion de Rabat de « moment charnière ».
Le changement de position français sur le Sahara occidental a fourni le principal ressort politique de cette normalisation. Lors de son déplacement à Rabat en octobre 2024, Emmanuel Macron avait affirmé que « le présent et l’avenir de ce territoire s’inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine ». Le président français avait également présenté le plan d’autonomie proposé par Rabat en 2007 comme la seule base d’un règlement politique.
Sébastien Lecornu a réaffirmé jeudi le caractère « intangible » de cette position. Le statut du territoire demeure néanmoins disputé. Le Maroc en contrôle la majeure partie et le considère comme relevant de sa souveraineté. Le Front Polisario, soutenu par l’Algérie, en revendique l’indépendance. Les Nations unies continuent de classer le Sahara occidental parmi les territoires non autonomes dont le statut définitif n’est pas réglé.
Le choix français a consolidé la relation avec Rabat, mais il a également pesé sur les rapports déjà difficiles entre Paris et Alger. L’interconnexion électrique franco-marocaine prolonge ce rééquilibrage. Au-delà de sa dimension énergétique, elle confirmerait le Maroc comme partenaire privilégié de la France au Maghreb et comme point d’appui vers les marchés africains.
Des accords immédiats et un traité encore sans date
Une douzaine d’accords ont été également signés dans la finance, l’aviation civile, l’éducation, la culture et la coopération diplomatique. Des conventions de prêt portent notamment sur l’eau et sur un projet de réseau express régional dans l’agglomération de Rabat.
Dans la foulée, Paris et Rabat préparent un accord global de sécurité. Sébastien Lecornu a fait état de « succès opérationnels sans précédent » obtenus par les policiers et les magistrats des deux pays contre le narcotrafic et la criminalité organisée. Aucun détail n’a été rendu public sur les opérations concernées, ce qui ne permet pas d’évaluer indépendamment cette affirmation.
La prochaine étape politique doit être la visite d’État de Mohammed VI en France. Sa date n’a pas été annoncée. Elle doit donner lieu à la signature d’un traité bilatéral présenté par Sébastien Lecornu comme le premier accord de cette nature conclu par la France avec un pays extérieur à l’Union européenne. Un comité franco-marocain travaille encore à sa rédaction.
Le projet électrique constituera l’un des premiers tests concrets de cette ambition. La réponse des investisseurs dira si le rapprochement politique peut soutenir une infrastructure aussi lourde. Tant qu’un porteur, un tracé, un régime d’échange et un financement n’auront pas été arrêtés, l’interconnexion restera un corridor stratégique en quête de modèle économique.
