Donald Trump a ordonné verbalement, mercredi 8 juillet à Ankara, de « couper tout commerce » avec l’Espagne, jusqu’aux « visites ». Devant le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, le président américain a qualifié le pays de « cause perdue » et de « terrible allié » au sein de l’Alliance.

« Je ne veux plus jamais faire de commerce avec l’Espagne. Je veux y mettre fin », a-t-il lancé, avant de s’adresser à son secrétaire au Trésor, Scott Bessent. « Coupez immédiatement tout commerce avec l’Espagne, y compris les visites. Nous ne voulons rien avoir à faire avec elle. »

Au 12 juillet, ni la Maison Blanche, ni le Trésor, ni le représentant américain au commerce n’ont publié de décret, de règlement douanier ou de calendrier d’application. Donald Trump n’a pas davantage annoncé la suspension des relations diplomatiques.

Quelques heures plus tard, le président américain a lui-même atténué son discours. « J’avais des problèmes avec l’Espagne et j’en ai toujours. Mais elle a été très généreuse aujourd’hui », a-t-il déclaré à bord d’Air Force One. Il a ajouté que Madrid avait « honoré une demande portant sur d’importants paiements » et que, dans le cas contraire, Washington ne lui aurait « même pas parlé ».

Le gouvernement espagnol a interprété ces propos comme une référence à l’effort destiné à porter les dépenses de défense à 2 % du produit intérieur brut en 2026. Aucune concession nouvelle n’a été annoncée.

Pedro Sánchez a répondu aux attaques américaines « avec calme et patience ». Le chef du gouvernement espagnol a également décrit les relations bilatérales comme « très, très positives ». Il a indiqué avoir eu avec Donald Trump une conversation « informelle, cordiale et sans aucune tension » pendant le sommet.

Une menace déjà restée sans suite

En mars, après le refus de Madrid d’autoriser l’utilisation des bases de Rota et de Morón pour des opérations offensives contre l’Iran, Donald Trump avait prévenu que les États-Unis allaient « couper tout commerce avec l’Espagne ».

Dans la foulée, les échanges commerciaux avaient continué normalement et aucune procédure d’embargo n’avait été engagée.

Sur le même schéma, la déclaration d’Ankara prend la forme d’une injonction publique, sans texte juridique ni dispositif administratif identifiable. Elle intervient aussi dans un cadre de négociation où la menace commerciale sert à obtenir des engagements politiques ou budgétaires.

En février, la Cour suprême américaine a jugé que « l’IEEPA n’autorise pas le président à imposer des droits de douane ». La décision ne supprime pas toute possibilité d’embargo, mais elle distingue une interdiction des transactions d’une mesure tarifaire. Une suspension générale du commerce avec un allié exigerait donc un acte formel, un fondement juridique précis et l’intervention de plusieurs administrations.

Le bras de fer des 5 %

Au sommet de La Haye, en juin 2025, les alliés se sont engagés à consacrer 5 % de leur PIB à la défense et à la sécurité d’ici à 2035.

« Les alliés s’engagent à investir chaque année 5 % de leur PIB dans les besoins fondamentaux de défense et dans les dépenses liées à la défense et à la sécurité », énonce la déclaration adoptée au sommet. Le dispositif prévoit au moins 3,5 % pour les besoins militaires et jusqu’à 1,5 % pour les infrastructures, la résilience et l’industrie de défense.

L’Espagne refuse de considérer ce pourcentage comme une obligation uniforme. Pedro Sánchez soutient qu’un effort de 2,1 % lui permettra de fournir les capacités humaines et matérielles demandées par l’Alliance. « L’Espagne devra consacrer environ 2 %, précisément 2,1 % de son PIB. Ni plus ni moins », avait-il déclaré en juin 2025.

Madrid affirme avoir porté son effort de défense de 0,9 % du PIB en 2018 à 2 % en 2026. Le pays déploie également près de 3 000 militaires dans les missions de l’OTAN, notamment sur le flanc oriental, et doit rejoindre le dispositif terrestre avancé de l’Alliance en Finlande.

Mark Rutte a lui-même reconnu cette progression devant Donald Trump. « Vous avez même obtenu que l’Espagne atteigne les 2 %. Elle a accompli un immense progrès l’année dernière », a-t-il déclaré à Ankara, tout en reconnaissant que plusieurs désaccords restaient à résoudre.

La volte-face de Donald Trump après le sommet montre que cette hausse peut momentanément servir son objectif politique. Elle ne règle pas le désaccord sur les 5 %, mais elle réduit l’intérêt immédiat d’une mesure punitive.

Un commerce favorable aux États-Unis

La relation économique constitue un deuxième frein. Le commerce de biens entre les deux pays a atteint 47,9 milliards de dollars en 2025. Les États-Unis ont exporté 26,6 milliards de dollars vers l’Espagne et importé 21,3 milliards, soit un excédent américain de 5,2 milliards.

Le chiffre de 26 milliards parfois présenté comme le montant de l’excédent correspond en réalité, à peu de chose près, à la totalité des exportations américaines. Il ne mesure pas le solde commercial. Les statistiques espagnoles, calculées selon une méthode différente, font également apparaître un déficit pour Madrid.

Pedro Sánchez a insisté sur cette situation après les déclarations de Donald Trump. « L’Espagne souffre d’un déficit commercial avec les États-Unis. Nous ne faisons pas partie des pays européens qui enregistrent un excédent », a-t-il rappelé.

Un embargo priverait ainsi des entreprises américaines d’un marché sur lequel elles vendent davantage de biens que leurs concurrentes espagnoles aux États-Unis. Les hydrocarbures et les équipements industriels figurent parmi les flux susceptibles d’être perturbés. Une interdiction des importations espagnoles toucherait parallèlement les consommateurs américains, notamment pour les produits pharmaceutiques, l’huile d’olive, le vin et certains biens industriels.

L’Espagne reste toutefois peu dépendante du marché américain. Selon CaixaBank Research, les États-Unis n’absorbaient que 4,9 % de ses exportations de biens en 2023, soit 1,25 % du PIB. Un relèvement des droits de douane à 10 % aurait un impact direct estimé à 0,1 % du PIB.

Cette évaluation ne peut pas être transposée à un embargo total. Une fermeture complète du marché américain aurait des conséquences plus lourdes sur les secteurs exposés, les investissements et les services.

Washington ne traite pas seulement avec Madrid

L’Espagne ne conduit pas seule sa politique commerciale. « Le commerce avec les pays extérieurs à l’Union relève de la responsabilité exclusive de l’Union européenne, et non des gouvernements nationaux », rappelle la Commission européenne.

Les droits de douane appliqués aux marchandises américaines sont communs aux Vingt-Sept et les accords commerciaux sont négociés par Bruxelles. Pedro Sánchez l’a également souligné à Ankara. « La politique commerciale est une politique commune. Elle est entre les mains des institutions européennes », a-t-il déclaré.

Une interdiction visant uniquement les produits espagnols placerait donc Washington en conflit avec l’ensemble du marché européen. Elle fragiliserait aussi le compromis commercial transatlantique approuvé moins de deux semaines avant la menace d’Ankara.

Cette architecture n’empêche pas les États-Unis de contrôler leurs propres importations. Elle augmente cependant le coût politique d’une sanction dirigée contre Madrid. Une mesure bilatérale pourrait entraîner des contre-mesures européennes et ouvrir un nouveau contentieux avec Bruxelles.

Rota et Morón, des positions difficiles à remplacer

Le principal frein est stratégique. Les forces américaines disposent en Espagne de deux points d’appui majeurs, tous deux sous souveraineté espagnole. Rota occupe une position clé près du détroit de Gibraltar, entre l’Atlantique et la Méditerranée, tandis que Morón constitue le relais aérien du dispositif.

La marine américaine présente Rota comme un « point focal stratégique » pour les forces américaines et alliées. La base soutient la VIe flotte et assure le ravitaillement, le réarmement, les réparations et l’approvisionnement des unités opérant en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient.

L’armée de l’air américaine décrit de son côté Morón comme « une liaison vitale pour toute opération se dirigeant vers l’est depuis les États-Unis ». Sa piste et ses capacités de ravitaillement permettent le transit d’avions, de personnels et de fret vers l’Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient.

Le dispositif ne donne pas à Washington un droit d’usage illimité. La convention bilatérale de défense précise que « toute utilisation allant au-delà des objectifs convenus exigera l’autorisation préalable du gouvernement espagnol ». C’est sur ce fondement que Madrid a refusé l’emploi des installations pour les frappes contre l’Iran.

Une crise commerciale n’entraînerait pas automatiquement la fermeture de Rota ou de Morón. Elle fragiliserait toutefois la coopération nécessaire à leur fonctionnement. Pour Washington, remplacer ces points d’appui imposerait de redéployer personnels, équipements et stocks vers d’autres bases européennes.

Donald Trump conserve la possibilité de transformer sa menace en décision. Il lui faudrait alors publier un acte exécutoire, en définir le périmètre et accepter une confrontation avec Madrid, Bruxelles et des entreprises américaines. Tant qu’aucune de ces étapes n’est engagée, la rupture annoncée reste un instrument de pression. Les navires continuent d’accoster à Rota, les avions de transiter par Morón et les marchandises de franchir l’Atlantique.