Le Bureau d’enquête du ministère taïwanais de la justice a annoncé, mercredi 5 août, l’ouverture de dossiers concernant dix-sept entreprises chinoises soupçonnées d’avoir dissimulé leur présence sur l’île afin d’y recruter des ingénieurs et d’y exercer une activité sans autorisation. Les opérations ont été conduites du 13 juillet au 4 août, après quatre mois de préparation, sous la direction des parquets de Taipei, New Taipei, Shilin, Taoyuan, Hsinchu et Tainan.
Neuf antennes régionales ont participé aux perquisitions. « Au total, plus de 330 mobilisations, 64 lieux perquisitionnés et 114 auditions », précise le communiqué du Bureau d’enquête. Dans le texte chinois, le décompte porte sur des occurrences. Il ne permet donc pas d’affirmer que 330 agents distincts ont été mobilisés ou que 114 personnes différentes ont été entendues.
Le communiqué ne fait état d’aucune arrestation, d’aucune poursuite engagée ni d’un transfert avéré de données sensibles. Les auditions ne concernent pas nécessairement des suspects.
L’enquête porte d’abord sur les conditions dans lesquelles les sociétés se seraient implantées et auraient recruté à Taïwan. Elle n’établit pas, en l’état, l’existence d’une opération d’espionnage industriel.
Sociétés-écrans et bureaux sans autorisation
Le Bureau d’enquête décrit trois procédés récurrents, dégagés de l’ensemble des affaires traitées depuis 2020. « D’après les modes opératoires recensés, les entreprises chinoises dissimulent le plus souvent leur identité par de faux investissements présentés comme taïwanais, comme provenant de ressortissants chinois d’outre-mer ou comme étrangers, alors qu’ils sont en réalité financés par des capitaux de Chine continentale, par l’ouverture de sites sans autorisation ou par de faux détachements de salariés via des sociétés de conseil et de gestion des ressources humaines », affirme l’institution.
« Elles recrutent ainsi illégalement à Taïwan nos talents de haute technologie », poursuit le communiqué. Cette description générale ne signifie toutefois pas que chacune des entreprises visées dans la présente opération aurait employé les trois méthodes.
Quatre cas sont détaillés. Jiangsu Aosheng Composite Materials Technology, spécialiste des composites en fibre de carbone, aurait fait intervenir un ressortissant et une société de Hongkong pour constituer une entreprise taïwanaise. Selon les enquêteurs, le montage aurait permis au groupe de recruter et d’exercer sur l’île sans révéler l’origine chinoise des capitaux.
Hunan Goke Microelectronics aurait suivi une méthode comparable en s’appuyant sur un prête-nom taïwanais. Le concepteur de circuits intégrés a été inscrit en novembre 2021 sur l’Entity List américaine. Dans l’avis correspondant, le département américain du commerce avait motivé cette inscription par son « soutien à la modernisation militaire de l’Armée populaire de libération », selon le registre fédéral. Cette mesure de contrôle des exportations ne constitue pas une preuve des faits aujourd’hui examinés à Taïwan.
Shenzhen Torey Microelectronics, qui développe des puces pour écrans, avait déjà fait l’objet d’une enquête taïwanaise en 2025. Le groupe aurait ensuite repris ses activités dans un local privé, toujours sans autorisation.
À propos de Zhuhai CosMX Battery, le Bureau d’enquête affirme qu’« après la révocation par le ministère de l’économie de l’autorisation d’établir son bureau à Taïwan, cette société a continué à exercer des activités, notamment le recrutement de talents technologiques ». Le registre du ministère taïwanais de l’économie confirme que l’autorisation a été révoquée en novembre 2025. Il ne suffit toutefois pas, à lui seul, à démontrer la poursuite des recrutements alléguée par les enquêteurs.
La liste publiée cite également Actions Technology et ACM Research Shanghai, active dans les équipements pour semi-conducteurs. Les entreprises sollicitées par Reuters n’avaient pas répondu dans l’immédiat, selon une dépêche de l’agence.
Une activité économique non autorisée
L’expression de « recrutement illégal » ne signifie pas qu’un ingénieur taïwanais ne peut jamais rejoindre une société chinoise. Elle ne correspond pas davantage à une infraction autonome désignée ainsi dans la législation. Le soupçon porte sur l’exercice à Taïwan d’une activité économique sans autorisation, notamment au moyen d’une implantation clandestine, d’un prête-nom ou d’une structure masquant l’origine des capitaux.
L’article 40-1 de la loi régissant les relations entre les deux rives dispose qu’« une entreprise à but lucratif de Chine continentale, ou une entreprise à but lucratif établie dans un territoire tiers dans laquelle elle a investi, ne peut exercer d’activité économique à Taïwan sans l’autorisation de l’autorité compétente et sans y avoir établi une succursale ou un bureau ».
L’article 93-2 prévoit jusqu’à trois ans d’emprisonnement, une détention de courte durée ou une amende pouvant atteindre 15 millions de dollars taïwanais. L’amende peut être prononcée seule ou s’ajouter à une peine privative de liberté. Les prête-noms sont également visés.
Le détournement d’un secret d’affaires relevant d’une technologie nationale essentielle obéit à un régime distinct, prévu par la loi sur la sécurité nationale. Les sanctions sont alors beaucoup plus lourdes. Rien dans le communiqué du 5 août n’indique toutefois que cette qualification ait été retenue contre les personnes entendues.
La main-d’œuvre technologique érigée en enjeu de sécurité
Le Bureau d’enquête inscrit explicitement son opération dans la concurrence technologique mondiale. « L’avantage que notre pays a bâti sur les bases solides de ses chaînes industrielles dans la fabrication des semi-conducteurs et la conception de circuits intégrés constitue un élément déterminant de sa participation à la concurrence mondiale », affirme l’institution.
Le communiqué poursuit en assurant que « ces secteurs sont confrontés au ciblage et au débauchage de leurs talents technologiques essentiels par des entreprises chinoises, ainsi qu’à la perte de leurs principaux avantages concurrentiels ». Il s’agit de la position des autorités taïwanaises. Le document ne fournit pas d’évaluation indépendante de l’ampleur des recrutements ni du nombre d’ingénieurs concernés.
L’opération dépasse le seul secteur des puces. Les entreprises citées travaillent dans la conception de circuits, les équipements de production, les composants pour écrans, les matériaux composites ou les batteries au lithium. Ce périmètre montre que Taipei surveille l’ensemble de sa chaîne technologique, et non les seules lignes de fabrication les plus avancées.
L’enjeu économique est considérable. La production de l’industrie taïwanaise des semi-conducteurs a atteint 6 830 milliards de dollars taïwanais en 2025, selon le ministère de l’économie. Le gouvernement attend une nouvelle progression en 2026.
Cette surveillance s’inscrit aussi dans la rivalité technologique entre la Chine et les États-Unis. Les restrictions américaines ont réduit l’accès de groupes chinois à certains équipements et composants avancés. Taipei considère dès lors ses ingénieurs, leur expérience et leurs réseaux professionnels comme des actifs stratégiques. Le communiqué ne fournit cependant aucun élément permettant d’affirmer que les entreprises visées auraient agi sur instruction directe de Pékin.
Les opérations sont devenues régulières. « Afin d’empêcher les entreprises chinoises de débaucher illégalement des talents et d’exercer des activités à Taïwan, le Bureau d’enquête a créé une unité spéciale à la fin de 2020. Il a depuis enquêté sur plus de cent affaires », indique le communiqué.
En mars 2026, une précédente vague avait déjà conduit à 49 perquisitions et 90 auditions. Elle visait onze entreprises et avait représenté plus de 185 mobilisations d’agents. Certaines sociétés réapparaissent d’une enquête à l’autre, à l’image de Torey Microelectronics.
Un bilan encore à consolider
Le Bureau d’enquête annonce ce total, mais la ventilation territoriale de son communiqué énumère dix-huit raisons sociales. Dans la partie consacrée à Taoyuan, le texte annonce trois entreprises avant d’en nommer quatre. Il ne précise pas si deux sociétés relèvent d’un même dossier ou s’il s’agit d’une erreur matérielle.
Un bilan distinct cité plus tard par le Liberty Times et attribué au parquet de Hsinchu évoque dix-huit entreprises, 67 sites perquisitionnés et 120 personnes convoquées. Il ajoute une société absente du premier communiqué. L’articulation entre ces deux périmètres n’est expliquée par aucun document public disponible mercredi.
Les éléments saisis doivent désormais permettre aux six parquets de déterminer si les structures décrites servaient effectivement à contourner le droit taïwanais et qui en portait la responsabilité. Pour l’heure, Taipei décrit un système présumé de recrutement dissimulé. Il lui reste à en apporter la preuve judiciaire, sans confondre activité économique non autorisée et espionnage industriel.

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