Le Pentagone a annoncé lundi 3 août la signature de deux accords-cadres avec Northrop Grumman pour accroître la production de composants destinés aux intercepteurs Patriot PAC-3 MSE et THAAD. Le groupe américain évalue le premier accord à 2 milliards de dollars et le second à 1 milliard, sur une période de sept ans.

Une réserve s’impose toutefois sur ces montants. Le communiqué du Pentagone ne précise ni leur valeur, ni les crédits engagés, ni les numéros des contrats. Le chiffre de plus de 3 milliards de dollars est avancé par Northrop Grumman. Les textes signés n’ont pas été publiés et le montage juridique exact de chaque accord n’est pas détaillé.

Ces accords ne constituent donc pas une livraison immédiate d’intercepteurs. Ils doivent donner aux industriels la visibilité nécessaire pour agrandir les installations, acheter des équipements et qualifier de nouvelles lignes de fabrication. Lockheed Martin demeure le maître d’œuvre des deux programmes. Northrop intervient comme fournisseur de composants critiques.

« Les accords-cadres conclus avec des fournisseurs de composants de munitions tels que Northrop Grumman sont essentiels pour accélérer le triplement de la production d’intercepteurs PAC-3 et le quadruplement de celle des intercepteurs THAAD », a déclaré Michael P. Duffey, sous-secrétaire du Pentagone chargé des acquisitions et du soutien.

Un second fournisseur de moteurs pour le PAC-3

L’accord consacré au PAC-3 MSE doit faire de Northrop Grumman un second fournisseur de moteurs-fusées à propergol solide. L’entreprise augmentera également la production des dispositifs qui sécurisent l’allumage des moteurs. La fabrication sera notamment renforcée à l’Allegany Ballistics Laboratory de Rocket Center, en Virginie-Occidentale.

Le Pentagone cherche ainsi à dédoubler un maillon dont dépend l’assemblage de l’intercepteur complet. Depuis 2021, Northrop affirme avoir doublé sa capacité de production de moteurs tactiques et prévoit de la tripler d’ici à 2027. L’accord lui apporte une visibilité pluriannuelle sur la demande afin de soutenir cette montée en puissance.

« Nos investissements à long terme dans des technologies de fabrication de rupture et des chaînes d’approvisionnement résilientes nous permettent de passer d’une production régulière à une montée en cadence en un temps record », a affirmé Ben Davies, vice-président de Northrop Grumman, dans le communiqué du groupe.

Le second volet porte sur les composants du THAAD. Northrop doit accroître pendant sept ans les livraisons mensuelles de pièces structurelles produites notamment à San Diego. Le groupe fournit déjà des noyaux de coque, des cloisons arrière et des assemblages de boucliers thermiques. Ni l’entreprise ni le Pentagone n’ont indiqué la cadence mensuelle visée ou la date des premières livraisons supplémentaires.

Le plan industriel conclu avec Lockheed Martin doit porter la capacité annuelle du PAC-3 MSE d’environ 600 à 2 000 intercepteurs. Pour le THAAD, la cible passe de 96 à 400 unités par an. Ces trajectoires, fixées par les accords sur le PAC-3 et le THAAD, concernent l’ensemble des chaînes de production. Elles ne correspondent pas à la seule contribution de Northrop.

Un plafond de 58,6 milliards sans paiement immédiat

L’annonce intervient quatre jours après la publication d’un marché d’une tout autre ampleur. Le 29 juillet, l’armée américaine a attribué à Lockheed Martin une modification contractuelle de 53,86 milliards de dollars, convertissant une action provisoire d’un an en programme d’achat pluriannuel sur sept ans pour les PAC-3 MSE.

La notice contractuelle officielle précise que « cette modification porte la valeur faciale cumulée du contrat à 58 620 843 289 dollars » et qu’« aucun crédit n’a été engagé au moment de l’attribution ».

Le marché couvre les missiles, les équipements et les travaux industriels nécessaires à leur production, avec une échéance estimée au 31 mars 2035. Les 58,6 milliards représentent donc un plafond contractuel, non une somme immédiatement dépensée.

Les documents publics ne permettent pas de déterminer si les montants annoncés par Northrop sont compris dans ce plafond ou s’ils relèvent d’engagements distincts. Additionner les deux chiffres donnerait une image trompeuse de l’effort financier américain.

Des stocks secrets, une tension documentée

La situation exacte des réserves américaines ne peut pas être établie publiquement. Les inventaires sont classifiés. Dans une estimation publiée le 27 juillet, le Center for Strategic and International Studies évalue toutefois le stock à moins de 1 000 intercepteurs Patriot PAC-3, variantes MSE comprises, et à environ 250 THAAD.

Ces chiffres ne couvrent pas plusieurs centaines de PAC-2 plus anciens. Ils ont été reconstitués à partir des documents budgétaires du Pentagone, des calendriers de livraison, des transferts à l’Ukraine et des données publiques concernant les tirs opérationnels.

Le Pentagone conteste l’idée que ses capacités auraient été gravement entamées. « Nous avons mené avec succès plusieurs opérations relevant de différents commandements, tout en veillant à ce que l’armée américaine dispose d’un vaste arsenal de capacités pour protéger notre population et nos intérêts », a répondu son porte-parole en chef, Sean Parnell, dans une déclaration transmise à l’Associated Press. L’administration américaine n’a cependant publié aucun chiffre permettant de vérifier cette appréciation.

Le commandement central américain a confirmé l’emploi de Patriot et de THAAD durant l’opération Epic Fury contre l’Iran, sans publier le nombre d’intercepteurs tirés. Parallèlement, les États-Unis et plusieurs alliés ont transféré des missiles Patriot à l’Ukraine.

Au rythme de production précédant les nouveaux accords, le CSIS estime que les stocks de Patriot, de THAAD et de Tomahawk auraient besoin d’au moins trois années pour retrouver leur niveau antérieur au conflit avec l’Iran.

L’Ukraine se trouve au premier rang de cette tension. Le 6 juillet, Volodymyr Zelensky a directement relié les difficultés d’interception des missiles balistiques au manque de munitions. « Le problème posé par les missiles balistiques s’explique uniquement par l’insuffisance des moyens d’interception. Cela concerne tout particulièrement les missiles destinés aux Patriot », a-t-il affirmé dans son allocution quotidienne.

Dans l’arsenal ukrainien, le Patriot constitue le principal moyen éprouvé contre les missiles balistiques russes. Le SAMP/T franco-italien dispose d’une capacité antibalistique théorique, mais Kiev n’avait encore confirmé aucune interception de ce type avec ce système au début de 2026.

La même méthode appliquée aux Tomahawk

Le Pentagone étend cette politique industrielle à d’autres munitions. RTX, maison mère de Raytheon, a annoncé en février cinq accords-cadres pouvant courir sur sept ans. Pour le Tomahawk, l’objectif est de dépasser 1 000 missiles par an.

« Ces accords redéfinissent la manière dont le gouvernement et l’industrie peuvent coopérer pour accélérer la livraison de technologies critiques », a déclaré Chris Calio, le PDG de RTX.

La comparaison avec la soixantaine de Tomahawk jusque-là achetée chaque année par les seules forces américaines doit être nuancée. Ce chiffre reflète la cadence récente des commandes nationales, non la capacité totale de la chaîne. Les documents budgétaires de la marine américaine évaluent celle-ci à 600 missiles complets par an avant la montée en puissance et fixent une cible de 1 068 unités, en intégrant les besoins de la Navy, de l’Army et des clients étrangers.

La stratégie américaine repose désormais sur des engagements pluriannuels conclus avec les maîtres d’œuvre et leurs fournisseurs afin d’éviter qu’un moteur, un autodirecteur ou une pièce structurelle ne bloque toute une chaîne. Elle ne règle pas encore le calendrier des livraisons ni leur répartition entre les forces américaines, l’Ukraine et les autres alliés. Tant que les nouvelles lignes n’auront pas atteint leur cadence, la décision la plus sensible restera politique, celle de savoir quel théâtre recevra les prochains intercepteurs.